Janvier–Mars 2003

Erreurs actuelles du système scolaire;
Propositions alternatives

Isabelle Mourral *

Le texte qui suit est un large extrait d’une conférence prononcée par Isabelle Mourral, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale, lors d’une réunion de l’Académie d’éducation et d’études sociales, à Paris, en mars 2001. Auteur, aux Éditions de Paris (2001) de Pour un referendum sur l’éducation, Isabelle Mourral aborde donc la question du point de vue de l’Éducation nationale, telle qu’elle est aujourd’hui, de manière pragmatique, non sans passer au crible d’une saine critique et proposer des alternatives qui permettent de repenser le système.

Nous la remercions, ainsi que l’Académie d’éducation et d’études sociales, de publier dans Kephas cette réflexion intéressante.

Bruno Le Pivain

Un regard positif tourné vers l’avenir

On sait les défauts dont souffre aujourd’hui l’Éducation Nationale : échec massif, profonde altération du climat des établissements scolaires, désenchantement des élèves, des maîtres et du public, perte de confiance dans ce qu’on peut attendre de l’école. Notre objectif n’est pas de rester sur un constat négatif mais de faire des propositions constructives. C’est possible; c’est indispensable.

Pas d’éducation possible sans une idée de l’homme

On ne construit pas sur le vide. Tout grand système éducatif est nourri d’une idée de l’homme. Quelles ont été, jusqu’à présent, les ressources éducatives en France ? – La religion chrétienne et l’humanisme. La laïcité n’est pas la négation ou le refus de la culture religieuse. La loi qui dégage une journée par semaine pour la formation religieuse des écoliers date de Jules Ferry. Ne la laissons pas tomber en désuétude. C’est au catéchisme que les enfants de 7 ans apprennent que Dieu est le Créateur de toutes choses, qu’un homme est corps et âme, qu’il y a un bien et un mal, etc.

L’humanisme est un aspect essentiel des programmes scolaires. La culture française est pénétrée de christianisme. Mais les Grecs païens savaient déjà que le Bien « attire comme un objet d’amour » et qu’il y a des lois sacrées auxquelles « nul mortel n’a donné le jour ». La littérature classique savait surabondamment que l’homme n’est pas tout bon et qu’il y a une grande différence entre l’homme tel qu’il est et l’homme tel qu’il devrait être. Les exigences de la modernité ne peuvent pas faire rayer des programmes ces éléments fondamentaux, sans créer une rupture culturelle déstabilisante et injustifiée.

L’homme contemporain a traversé, traverse encore, une crise d’identité. Tout éducateur, tout parent se doit d’avoir une connaissance exacte des sciences humaines, en particulier de la psychologie, de la sociologie et de l’anthropologie, pour enrichir sa connaissance de l’homme et se délivrer d’un certain nombre d’erreurs concernant l’autorité, la responsabilité, la culpabilité, l’interdit, le désir, les ressorts du vouloir, le bon usage de la liberté, la nature humaine, qui retentissent aujourd’hui dans l’éducation.

Quelles finalités assigner à l’école ?

1 – Instruction obligatoire ou école obligatoire ?

Nous connaissons les critiques dirigées aujourd’hui contre le savoir : il est instable – il ne rend pas meilleur. Ce qu’on demandera désormais a l’école obligatoire, c’est « de rendre possible la vie sociale et de préparer les jeunes à l’exercice d’une démocratie libérative ».

Le savoir n’engendre pas nécessairement le bien parce que l’esprit de l’homme n’est soumis à aucun déterminisme absolu. L’étude et le savoir n’en sont pas moins les ressources les plus précieuses qu’une nation puisse offrir à sa jeunesse. L’ignorance constitue un lourd handicap dans l’édification des personnalités.

École obligatoire et conditionnante, instruction obligatoire et libératrice, tel est le premier choix que nous avons à faire.

2 – Instruction publique ou Éducation Nationale ?

Certains parents disent : l’instruction à l’école, l’éducation à la maison. Cette formule trop brutale demande à être nuancée. La laïcité, en tant que telle, ne peut pas choisir et imposer un modèle achevé de l’homme. Mais, réservant les options ultimes, elle devrait pouvoir, dans une zone moyenne, mais pas mineure, espérer raisonnablement des citoyens un très large accord sur les comportements, le savoir-vivre et le savoir-être. Si nous consentons à ne pas nous laisser intimider par tout ce qui se dit aujourd’hui sur la « société pluraliste », il semble impossible que des parents, inquiets de l’avenir de leurs enfants, et des maîtres, soucieux de retrouver les conditions indispensables à l’exercice de leur métier, ne soient pas unanimes à reconnaître un certain nombre de principes concernant, avec la volonté de travail, le respect dû à chacun, la réciprocité des droits et des devoirs, l’honnêteté, la pudeur, le souci du bien commun, l’acceptation des lois et règlements nécessaires au travail et à la vie communautaire, qu’il convient de poser comme des impératifs de la vie scolaire.

Peut-on aller plus loin dans l’exigence, et reprendre la fameuse formule de C. Beullac qui fit scandale : « Pas d’éducation sans morale ! » C’est à nos contemporains de répondre et de remettre en question, comme il est urgent de le faire, ce relativisme moral qui rend la tâche des éducateurs quasiment impossible.

Peut-on proposer des « valeurs » à l’école ? – À ce sujet, j’ai en mémoire de longues et savantes discussions qui se sont toujours terminées sans conclure. « Que voulez-vous !, disait-on, nous avons eu nos valeurs; les jeunes auront les leurs. Ils n’ont pas besoin de nous pour se faire une morale. » Ce scepticisme désabusé a, lui aussi, rendu l’éducation impossible. Il faut le dépasser. N’hésitons pas à voir un peu haut. Les jeunes sont généreux. L’engagement en vue d’un idéal est un des plus beaux moyens de lutter contre la violence.

3 – La restauration de la relation éducative et le règlement intérieur

Il n’y a pas de société sans loi. Le règlement intérieur doit être la loi de la communauté scolaire. Il en engage tous les membres, le personnel compris. Il comporte nécessairement un certain nombre d’obligations, mais, pour toucher les cœurs et mobiliser les volontés, il doit d’abord se donner une âme, définir un esprit.

La relation éducative, comme la relation entre les parents et les enfants, a été pervertie pendant de longues années par le concept marxiste de lutte des classes, en fonction duquel les professeurs ne peuvent être que contre les élèves, les parents contre les enfants, le proviseur contre son personnel, ce qui entraîne nécessairement les comportements réciproques. Les élèves, comme les enfants, doivent être aimés, ils doivent savoir qu’ils sont aimés. Ils ne le savent plus. Le personnel enseignant doit savoir que l’esprit de la communauté scolaire, c’est l’amitié.

Ceci dit, le règlement intérieur doit comporter des interdits rigoureux. Avoir méconnu la signification pédagogique de l’interdit fait partie des aberrations soixante-huitardes. L’interdit définit « ce qu’il n’est jamais permis de faire », jamais parce que c’est intrinsèquement mauvais. C’est un guide, un facteur de paix. Un climat d’ordre et d’amitié, l’autorité des maîtres, la nécessité des efforts, la valeur du mérite, la légitimité des récompenses et, s’il le faut, des punitions, l’importance des notes, qui permettent à chacun d’apprécier son niveau, de suivre ses progrès, sont de puissants stimulants. Qui nous expliquera que des principes, toujours valables dans la pratique des sports, le classement, la sélection, suscitent, non seulement une adhésion massive mais un enthousiasme passionné dans l’immense majorité de notre pays quand il s’agit de football, de ski, de natation ou de cyclisme et sont récusés quand il s’agit de réussite scolaire ?

La rénovation foncière du climat des établissements devrait prendre, au moment de la rentrée scolaire, un caractère solennel, signifiant une innovation radicale. Le règlement intérieur devrait être proclamé, expliqué, commenté, remis à chaque élève. Il devrait mettre en relief le prix de l’instruction, « la chose la plus nécessaire après le pain », et les conditions indispensables au fonctionnement de l’école qui sont une discipline consentie, et une autorité cordiale, mais ferme.

Remédier à l’échec scolaire

1 –  Assurer à tous les savoirs fondamentaux.

Recréer un climat scolaire paisible et laborieux n’est possible que si l’école est source d’espérance, suscite l’intérêt et conduit au succès.

Il y a, en ce qui concerne l’échec scolaire, deux points cruciaux : l’apprentissage des savoirs fondamentaux, la prolongation de la scolarité jusqu’à seize ans, au moins. Sauf handicap mental lourd, tout le monde doit savoir lire, écrire et compter. Madame Royal concédait que 20 % au moins des élèves arrivant au collège présentaient un grave déficit de lecture. Elle est restée, probablement, au-dessous de la vérité. De nombreux enfants ont donc passé cinq ans à essayer d’apprendre à lire sans y parvenir. Il est impossible que des enfants qui ont ainsi débuté aiment leurs maîtres, aiment l’école et en attendent un bénéfice. Il est certain que leur avenir scolaire est irrémédiablement compromis.

D’une façon toute pragmatique, nos vieux maîtres d’école avaient découvert le B A BA. Depuis cinquante ans, le fonctionnement du cerveau a fait l’objet d’études minutieuses qui ont vérifié le bien-fondé des méthodes traditionnelles. La méthode alphabétique correspond aux besoins du cerveau. On peut actuellement la perfectionner beaucoup grâce à l’accroissement de nos connaissances en biologie. Mais il faut en conserver les orientations fondamentales. La méthode de lecture globale est contre-nature. Certains enfants apprennent à lire malgré elle, mais non grâce à elle.

Nous connaissons les raisons pédagogiques qui ont conduit à l’abandon de la lecture syllabique. Il s’agissait de ne pas se contenter d’alphabétiser mais de former des lecteurs. L’idée est noble, et, comme toujours, généreuse : préparer tous les enfants à une lecture rapide, cursive, source de culture et de joie, ne pas les laisser ânonner. Ce qu’on comprend moins, c’est le bien-fondé, pour obtenir un tel résultat, d’imposer la lecture globale, qui tient de la devinette. L’élève qui sait lire pratique spontanément la lecture cursive. Il suffit de lui donner des livres pour en faire un lecteur.

Nous pourrions mentionner aussi l’infirmité de la boulangère qui a besoin d’une calculette pour additionner le prix d’une baguette et celui d’un croissant, ou celle, récemment constatée, du jeune employé de banque désemparé pour convertir des dollars en francs parce que sa machine à calculer était en panne…

Il est hors de doute que, si l’enseignement élémentaire retrouve le moyen d’atteindre ses trois objectifs essentiels : apprendre à lire, à écrire et à compter, l’échec scolaire sera réduit dans des proportions considérables, et du même coup la violence scolaire diminuera aussi, non seulement à l’école mais dans la société. Ce n’est pas là un rêve.

2 – Remédier à l’inadaptation scolaire.

Un phénomène nouveau est apparu dès 1968. On l’a appelé à l’époque : « l’inappétence scolaire ». Un bon nombre d’élèves ne prenait pas intérêt aux programmes offerts. L’enseignement totalement désintéressé, détaché de la vie quotidienne, très construit, très abstrait, très rationnel et théorique, conçu dans l’esprit universitaire décevait certains élèves. Parmi les nouveaux élèves des collèges et des lycées, certains s’intéressaient plus au présent qu’au passé, au concret qu’à l’abstrait, au pratique plus qu’au théorique, à l’action plus qu’à la réflexion. Pour répondre à cette légitime demande, une recherche approfondie aurait dû être entreprise, une importante diversification des programmes offerte. On s’est orienté en sens inverse, et nous avons là une des causes importantes du malaise actuel.

Devant les difficultés éprouvées, on s’est contenté d’abord au collège, de constituer des « filières » qui constataient surtout des différences de niveau par rapport à des objectifs inchangés. Les différentes filières étaient accompagnées, il est vrai, de pédagogies adaptées, mais qui ont profondément mécontenté les familles, à bon droit, somme toute, puisque, faute d’une diversification des programmes, des matières enseignées et des activités proposées, elles n’ouvraient que sur l’intégration au collège ou sur un constat d’échec. Chaque année, 200000 adolescents étaient lancés à seize ans dans la « vie active » sans aucune base positive d’orientation.

Des préjugés sociologiques ont, ensuite, bloqué la recherche. La justice, pour les professeurs, comme pour les familles, comme pour le ministère, a été conçue comme le même enseignement pour tous. De là sont nés le collège, moule unique, et l’hétérogénéité des classes, qui est une très lourde erreur. Comment faire travailler utilement ensemble le petit garçon de dix ans qui a des ambitions scolaires justifiées, et le portugais de treize ans récemment arrivé en France sans savoir lire ni parler notre langue ? La justice consiste à traiter également les choses et les êtres égaux. Imposer le même traitement à des personnes très différentes cause à tous un grand tort. Il est dommage que les parents en conviennent si difficilement. Confondre justice et égalité conduit au comble de l’injustice.

Aujourd’hui, l’intolérance scolaire tend à devenir un phénomène massif. Les enseignants constatent, dans les classes, la présence de « barbares ». En certains points du territoire, les « barbares » peuvent constituer 60 % des effectifs. Ce sont eux qui donnent le ton. Ils rendent le fonctionnement du collège impossible. Il y a urgence à trouver des remèdes. À quel prix peut-on maintenir une école pour tous ? Philippe Meirieu nous dit : « Mettons ensemble, de trois à seize ans, tous les enfants et les adolescents, y compris les infidèles du savoir, les mécréants sociaux, les oubliés du développement. » L’objectif essentiel est de socialiser les « barbares », par la discussion, la prise de parole et de décision, le travail en commun au rythme des moins performants.

Dans cette masse parfaitement hétérogène, il y aura, il y a déjà des adolescents connus de la police, des délinquants, des criminels en puissance, sinon en acte. Les familles sont-elles d’accord pour en faire des camarades de leurs enfants ? Est-ce tout à fait responsable, pour un éducateur, de jeter l’anathème sur « l’école, havre de paix destiné au savoir » pour la remplacer par ce dangereux mélange ? On ne peut qu’être d’accord sur la nécessité d’éduquer tout le monde, même les plus rétifs, d’offrir à tous un climat éducatif imprégné d’objectifs généreux et réconfortants. La question porte sur l’hétérogénéité absolue. Ne peut-on avoir plus noble ambition ?

D’abord, réduire massivement le nombre des inadaptés scolaires en luttant contre l’échec et en diversifiant l’enseignement offert au collège, en fonction des aptitudes, des goûts et des personnalités qui s’affirment dès le début de l’adolescence. Il ne devrait rester qu’une minorité de cas très difficiles, d’adolescents victimes de conditions d’existence exceptionnellement défavorables auxquels il faudrait offrir une véritable rééducation, à la fois ferme, généreuse et positive, sans doute en internat.

Depuis de nombreuses années, j’observe que les mesures envisagées en matière d’éducation sont viciées parce que les décisions sont prises par référence à une situation particulièrement défavorable à partir de laquelle on procède à une généralisation.

La Présidente du Mouvement pour le Planning familial me demanda un jour pourquoi je ne proposais pas l’installation de distributeurs de pilules dans les lycées et collèges. Comme je lui répondais par un refus très net elle m’objecta : « Vous préférez avoir des filles enceintes à treize ans ? » – Mais toutes les jeunes filles de France n’en sont pas là, et il n’est pas bon de prendre une mesure universelle à partir de cas malheureux exceptionnels, l’objectif étant de réduire le nombre de ces cas et non de les généraliser.

On nous dit de même : « Nous avons des barbares dans les écoles; faisons une école nouvelle à partir de cette situation. » Il y aurait, semble-t-il, une autre manière de s’y prendre. Le collège unique, avec ses classes hétérogènes, va à sa perte. Pourtant, c’est un devoir d’instruire et de civiliser tout le monde. Efforçons-nous donc de penser en profondeur divers types de collèges, avec possibilité constante de passer d’un collège à l’autre, en fonction de l’évolution des élèves. Et cessons de dire que ce serait là une injustice, quand c’est une mesure de salut. L’injustice est de maintenir des adolescents dans une situation dont ils ne tirent aucun profit et où ils prennent des habitudes de comportement déplorables. Une autre injustice est de faire prendre aux élèves normalement éducables, et qui doivent être, dans un système assaini, l’immense majorité, un temps précieux. Si du point de vue métaphysique, tous les enfants sont égaux au sens où ils ont même origine et même destinée, ils sont aussi, dans l’ordre temporel, très différents les uns des autres. Cette diversité fait la richesse du monde. On ne peut les rendre heureux qu’en la reconnaissant. Efforçons-nous donc de permettre à chacun de trouver et d’utiliser les talents qui sont les siens.

3 – Satisfaire une ambition légitime : la réussite sociale.

« Que chacun, au bout du sillon, se dise que ce qui lui donne du mal vaut le mal qu’il se donne. » Ainsi s’exprimaient les inspecteurs généraux consultés par C. Baullac.

Les vingt-cinq années de pesant chômage que nous venons de traverser ont contribué à dévaluer l’institution scolaire. Nous avons des élèves qui n’ont jamais vu leur père travailler. Pourquoi, peuvent-ils se demander, travailler à l’école ? Le frère aîné, qui a passé son bac, qui avait même entrepris des études supérieures, s’est trouvé sans emploi. Dans le quartier, la situation est la même pour tout le monde. Et la télévision vous montre des gens heureux, des voitures luxueuses, vous offre des voyages de rêve, une variété incessamment renouvelée d’équipements techniques onéreux, de vêtements de marque. Ce n’est pas par l’école qu’on se procurera tout cela. Pourtant, il faut de l’argent. Alors, pourquoi pas les trafics faciles ?

Une bonne compétence professionnelle pourrait être une garantie contre le chômage. Les enseignants, pourtant, attendent qu’un élève ait accumulé les échecs dans l’enseignement général pour l’orienter vers l’enseignement technique. Ils pensent qu’une orientation professionnelle implique l’abandon des ambitions sociales. « L’ascenseur social est en panne » , se lamentent-ils. Il est surtout en panne parce que nous avons trop d’élèves en situation d’échec. Supposons l’ascenseur remis en état de marche. Pour monter jusqu’où ? S’agit-il toujours de monter dans un trajet linéaire ? Regardons comment une société est construite. Elle l’est dans une extrême diversité. L’ascenseur est une mauvaise image. L’éventail en serait une bien meilleure. Où le talent de chacun pourra-t-il s’exercer ? Consultons simplement les pages jaunes de l’annuaire téléphonique. Dans la multiplicité des activités existantes – sans compter celles qui pourraient s’inventer – il y a place pour chacun, une forme d’excellence pour tous ceux qui le veulent, une possibilité d’aisance, sinon de richesse, qu’il appartiendra à chacun de gérer au mieux.

De bons élèves, nous pourrions en avoir dans l’enseignement technique, et même dans l’apprentissage. Que d’intelligences s’éveillent au contact d’un travail à faire, que l’imagination se déploie alors, que de perspectives de promotion s’ouvrent et stimulent l’effort ! Qui empêche un ouvrier de devenir patron, puis chef d’entreprise ? Combien de nos grands responsables actuels ont débuté avec un simple CAP ?

Le problème est que l’enseignement technique est difficile à organiser et très onéreux. Il nécessite une recherche constante et une prospective, s’il veut rester adapté à l’incessante nouveauté de la production. Les métiers sont instables, les équipements évolutifs. Il ne s’agit pas de se débarrasser des élèves en leur donnant une formation banale et sans avenir. Il semble qu’un enseignement technique et un apprentissage fécond ne soient possibles que moyennant des rapports très étroits avec les professions et une générosité suffisante de celles-ci. Et maintenons que l’ambition est un des premiers sentiments à entretenir dans la conscience des futurs professionnels. La station « meilleur ouvrier de France » devrait être prévue dans l’ascenseur social. Elle est certainement à placer très haut dans l’échelle de la valeur, très haut aussi dans celle de la fortune; bien plus haut que la station de bachelier ou même de licencié.

Les milieux éducatifs devraient aussi se délivrer d’une erreur fréquente, celle selon laquelle « tout est joué à six ans. » C’est en vertu d’un préjugé aussi néfaste qu’est conçue une éducation égalitaire et niveleuse. Les enfants seront profondément rassurés quand on leur aura dit qu’ils ont toute leur vie pour faire leur vie, et que, socialement, les dispositions seront prises pour réaliser, en offrant une seconde et même une troisième chance d’études, le maximum de justice. Les inégalités sociales réelles ne peuvent pas toutes se corriger avant seize ans. Du temps, des paliers sont nécessaires. La sagesse populaire le sait. Un des plus grands services à rendre est d’offrir des possibilités de formation continue à ceux qui le désirent et se montrent capables d’en bénéficier.

4 – La formation des maîtres.

Le programme de la formation des maîtres est esquissé dans ce qui vient d’être dit.

Elle devra être solide sans être conditionnante. L’enseignement est libre par essence. L’enseignement de l’État a ses serviteurs, qui sont les serviteurs de tous les enfants de France et de leurs familles. Ils ne sont pas asservis. La liberté pédagogique de l’enseignant a, dans ce grand corps, la rigueur d’un dogme. Il est nécessaire à notre pays et à sa culture que nul, dans l’avenir comme dans le passé, n’accepte jamais qu’on lui dicte ce qu’il doit enseigner.

Cette formation sera donc d’abord une formation de culture : réflexion fondamentale sur l’homme, sur l’histoire de l’éducation, sur les sciences humaines, sur les sciences de l’éducation. Il faudra insister sur ce point. Quand on parle de science, on pense toujours à des vérités irrécusables établies par la pratique de la méthode expérimentale. Ce terme est très difficile à appliquer en toute rigueur quand il s’agit des sciences de l’homme.

La même réserve doit être faite en matière d’éducation. Des principes peuvent certainement être dégagés à partir de l’expérience. On ne saurait parler de « lois » à ce sujet, puisqu’on n’est jamais absolument sûr d’obtenir le résultat attendu. Les élèves n’appartiennent pas au monde de la matière. Ce sont des êtres vivants, pensants, désirants et voulants, doués d’un dynamisme et d’une inertie personnels. Et chacun d’eux est unique. Aussi une rénovation pédagogique à partir des sciences de l’éducation est-elle toujours affectée d’un coefficient d’incertitude et, par conséquent, doit être pratiquée avec prudence.

À l’absurde querelle des Anciens et des Modernes, des fidèles au passé et des ouverts à l’avenir il faut opposer le réalisme, l’esprit critique et le bon sens. La fécondité de l’esprit créateur et de la recherche ne peut faire oublier qu’il y a une nature, et une nature humaine, et par conséquent des constantes en éducation. Nous en avons dit l’essentiel à propos de la restauration de la relation éducative. Le pire ennemi, l’esprit scientifique est le premier à le dire, c’est l’idée préconçue, et par conséquent l’idéologie.

Le mépris des acquis pragmatiques est une erreur. Une méthode n’est pas vraie parce qu’elle réussit, elle réussit parce qu’elle recouvre une vérité. La sagesse commande donc de chercher la vérité cachée avant d’abandonner la méthode. On jugera ensuite des ajustements nécessaires.

L’éducation des enfants de France est l’affaire de tous

L’Éducation Nationale est loin d’être seule responsable de tous ses malheurs actuels. L’état de notre société contribue pesamment à ses difficultés de fonctionnement, et nous pourrions dire, en un sens, l’état du monde, car les phénomènes que nous déplorons ne sont pas spécifiquement français. La première éducation ne se donne pas à l’école mais dans la famille et dans la société.

Si ces deux milieux se désintègrent, si les enfants n’y trouvent pas, dès leur plus jeune âge, quelques modèles de comportement et de savoir-vivre, ils changeront l’école avant que l’école ne les change.

Nous avons trop perdu de vue l’importance des exemples que reçoit l’enfant, des images qui le frappent, et des paroles qu’il entend. On peut transmettre des valeurs et proposer des modèles sans bloquer l’esprit novateur. L’éducation est une affaire de vie. Le climat au sein des familles, le vocabulaire employé, les jugements portés sur les institutions, les lois, les représentants de l’autorité, ceux portés sur autrui, l’attitude devant l’argent, la liberté des mœurs, l’absence habituelle de discipline consentie, tout cela est chargé de conséquences.

Le procès des médias n’est plus à faire. Ce n’est pas avec neuf cents heures de télévision par an qu’on élèvera les enfants. L’estime et la reconnaissance que nous devons aux producteurs d’émissions de qualité ne peuvent faire oublier la banalité, la vulgarité, la brutalité, l’immoralité quotidiennement offertes à domicile, ni l’action constante d’une publicité commerciale génératrice d’envie et de sentiments de frustration.

Nous avons besoin de réfléchir en profondeur, sans fermer les yeux sur nos responsabilités personnelles.

* Agrégée de philosophie. Inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale. Vice présidente de l’Académie d’éducation et d’études sociales et présidente de l’Association des écrivains catholiques de langue française. Vice présidente de l’Association des philosophes chrétiens, auteur de divers ouvrages, dont Pour un référendum sur l’éducation, Éditions de Paris, 2001.