Janvier–Mars 2003

La télé sans écran

Monsieur Télescope *

Vive l’enseignement libre !

Par des textes d’Isabelle Mourral et de l’abbé Berto, Kephas inaugure une suite d’articles, d’entretiens, de récits… où l’enseignement, spécialement l’enseignement catholique, aura une place de choix. Avant d’y contribuer bientôt par des comptes-rendus d’entreprises et de vivantes discussions, je souhaite consacrer au sujet la première de ces trois chroniques-télé.

Me l’inspire la théorie essoufflée des manifestants affichés sur petit écran le 8 décembre : mauvaise date, pour ces maculés sans conception. Chahutés, parfois salis, par des élèves auxquels quarante ans d’anti-civilisation ont soigneusement ôté tout repère, ils ne peuvent que constater, au fond du cœur, le néant des libérations en marche dont leurs parcours sont prisonniers : slogans sans espérance, ironie sans esprit, grimaces et rancoeurs, usure des vieux mots en vaine recherche de coupables… quel gâchis, l’enseignement, qui fut pour moi un si beau métier ! Les meilleurs devinent ce qu’ils auraient pu faire, et que si peu auront tenté. Mais libérez-le donc, cet enseignement ! Débarrassez-vous du cadavre, le vieux mammouth pris dans les glaces !

Si la boulangerie était « Nationale », vous voyez quel pain on mangerait ? On frémit, à seulement y penser… Heureusement, la boulangerie, parfois industrielle, souvent artisanale, est l’affaire des boulangers, qui font le pain à leur façon. La nôtre.

Pas de Rectorat ni d’Académie de la Boulange. La puissance publique s’en occupe cependant, au titre des lois sur le travail, sur l’hygiène, sur le commerce… et c’est déjà beaucoup. D’autres décideront si cette puissance publique serait meilleure régionale que nationale, ou encore européenne (ça vient, sans me rassurer…) L’État national exige aussi, tant mieux ! que le prix du pain reste accessible à tout le monde, et personne en France ne manque de pain. Un pain plutôt bon, disons-le, et qui, farines spéciales et fantaisies façonnières mises à part, est à peu près le même sur toutes les tables. Les riches ont toujours le droit de payer plus cher le pain superflu.

Quelle modeste et belle leçon pour un enseignement à qui l’artisanat irait si bien !

Je suis né dans une boulangerie (la chambre au-dessus du fournil, où je saurais encore façonner les pains de cinq livres); puis j’ai travaillé quarante ans dans l’enseignement. Cela pour dire mes droits à parler. Et donc, maintenant, ceci :

Il faut que la puissance publique (État, région, commune…) mette son nez dans les écoles, questions travail, hygiène, commerce… et s’assure que chacun puisse apprendre, parmi les savoirs utiles et secondaires (comme le calcul ou l’anglais), la belle langue française et les trésors qui vont avec. Et surtout – oh oui, par dessus tout ! – le Bien commun et le Bien tout court. Pour le Mal, le diable y suffira, pas la peine de l’inviter officiellement, comme il arrive aujourd’hui qu’on le fasse, à fins de déniaiser et socialiser.

Quant au reste, ladite puissance publique ne devrait pas s’en soucier. Quel travail en moins pour les fonctionnaires ! Quelle tâche féconde pour les responsables (directeurs, maîtres, parents, élèves mêmes à proportion de leur avancement) !

– Quel reste ? demandez-vous. – Eh bien, les horaires, les dates de vacances, les méthodes, les programmes eux-mêmes, dès lors que l’examen (d’Université) assurerait le contrôle. Quel besoin pour l’État de se mêler de ces choses ? En vain, il y emploie des nuées de spécialistes, pédagos, inspecteurs, enseignants d’IUFM, psy de tous étages, plumiers et ramages. Tout marche bien mieux quand les gens du terrain décident de la marche : eux seuls mesurent la pente, et savent jusqu’où le sol reste meuble. Et n’ayez pas peur pour le niveau : quand pétrissent plusieurs boulangers, le mauvais pain a bientôt disparu !

– Et les sous ? – La puissance susnommée (lointaine ou plus proche) répartira l’impôt « éducation » au prorata des élèves inscrits; ça s’appelle le bon scolaire, par quoi les pauvres ne seront pas lésés. Rien ne serait plus raisonnable : les gens ne choisiront pas pour leurs enfants l’école où l’on n’apprend pas à lire, où l’on est collé aux examens, et où les racketteurs intimident les autres. Le ménage se fera tout seul.

Aux frileux « bouleversifiés » par mes propos, je ferai confidence d’une bonne idée qui nous vint jadis de l’Éducation Nationale (la seule bonne idée qui nous soit venue d’elle) : « Les maîtres disposeront LIBREMENT de 10% de l’horaire prévu; pendant ce temps, ils feront CE QU’ILS VOUDRONT AVEC LEURS ÉLÈVES. » Jamais administration pondit-elle un décret plus court ?

Les 10% ! Ce fut magnifique, mes amis. Que d’initiatives heureuses, que de projets féconds… Même les profs paresseux, ou sans imagination, se mirent à ne plus ressembler à leur caricature. J’vous dis pas les autres ! Ca remuait, ça inventait, ça voulait… Y avait… comment dit-on aujourd’hui ? Du pep ? C’est ça : y avait du pep !

Malheureusement, quelques aigris, et autres incapables, au lieu de changer de métier, se plaignirent aux syndicats. Et les syndicats se mirent au décret comme les charançons à un fauteuil : bouffé, le décret. Après peu d’années, 10% supprimés.

– Bon, rétablir vos 10% peut-être, mais libérer l’enseignement, vous n’y pensez pas ?

– Eh quoi ! N’est-il pas abusif que l’Éducation soit Nationale ?

– Peut-être. Pourtant… quoi de plus vénérable qu’un ancien abus ?

– La raison est plus ancienne, répondit Zadig.

Grandeur du sport

Le sport nous encombre. On ne voit plus que ça à la télé !

– Il ne tient qu’à vous de changer de chaîne; ou de faire autre chose, pour ne plus en porter.

– Le temps est mauvais, je coucoune; mais furieux de buter toujours sur ces jeux inconséquents.

– Plein de conséquences au contraire. Et d’antécédents ! J’aimerais bien vous en instruire…

– C’est la retraite qui vous travaille ? Vous n’avez plus personne à embêter ?1

– Voilà. Et c’est ce qui me fait écrire des articles.

– Eh bien, quand on joue à la balle, à quoi on joue ?

– Le principe en est simple : mettre la victime (dont la « balle » est la tête figurée) hors de chez nous, dans le camp de la tribu adverse, et quand on le peut, dans son nid.

– En somme, c’est une variante du sacrifice ? Vous en venez toujours là.

– Pas moi, les hommes. Mais ce sacrifice est symbolique. Vous voyez bien que les costumes, les règlements, les temps, les lieux, y sont définis plus strictement que partout. La première civilisation de la « liberté » a eu besoin d’obligations rassurantes comme des rites.

De même pour les sentiments, définis à l’avance. Papa, pour qui on est ? demandait Robert-André avant une retransmission de match. Si on n’est pour personne, en effet, c’est peut-être encore un spectacle, ou un exercice, mais ce n’est plus un sport. L’inquiétude, la délivrance, l’hostilité, la camaraderie (jusqu’à l’unanimisme !) sont lisibles sur tous les terrains, et beaucoup plus dans les tribunes.

– Pourquoi beaucoup plus ? Les spectateurs joueraient-ils le jeu plus que les acteurs ?

– En un sens, oui. Les spectateurs restent dans le fantasme. Les joueurs, éprouvant – même si c’est sous protection de la règle – la violence du combat, rencontrent la réalité. Et dans la réalité, le type d’en face – celui dont on voit la face – est un autre soi-même, au bout du compte, au bout des chocs donnés et reçus. À preuve, l’échange des maillots, si spontané, si éclairant, et si mal vu dans les tribunes, où certains persistent à croire que nous c’est les bons et eux les mauvais.

Rien n’est plus faux, évidemment. Le sport est un jeu terrible deux fois contredit : par la règle, qui le condamne à ne faire que « semblant » (les matches les plus durs ne sont quand même pas des meurtres), et par l’estime, parfois affectueuse, qui peut unir à la fin les adversaires. Noah soulevant Edberg au terme de la coupe Davis… quel beau geste, vous ne trouvez pas ?

– Oui, et il a emporté l’adhésion de tous, nous emmenant plus haut que la victoire.

– De sorte que les jeux de balle, nés pour imiter le meurtre sacrificiel de l’être à exclure (nous n’avons pas ici le loisir d’analyser leurs différences, mais il le faudrait), ont la gloire de pouvoir s’achever par leur contraire. On loue, parmi les vertus sportives, « le sens de l’équipe », et les dévouements qui vont avec. Mais cela n’est pas aux humains bien difficile : c’est la petite guerre, qui continue la grande.

Elle ne me suffit pas.

J’aime beaucoup visiter les cimetières militaires de Normandie. Mais après Omaha Beach, si émouvant ! je tâche d’aller m’incliner sur les tombes allemandes, dans les lieux qu’on leur a dignement réservées. Et vous ne m’empêcherez pas de prier pour tous.

Une des histoires vraies que je préfère se rapporte à la guerre de Vendée. Le général Beauchamp, blessé à mort sur sa terre natale, demanda que fussent graciés les prisonniers « bleus », qu’on s’apprêtait à passer par les armes pour venger les prisonniers « blancs » ainsi traités. Parmi ces prisonniers bleus ayant échappé à la fusillade, se trouvait le père du sculpteur David d’Angers, qui plus tard, républicain bon teint, fit de ce général blanc le plus inspiré de ses marbres. Ne manquez pas d’aller le voir dans l’église, si vous passez par Saint-Florent-Le-Vieil. La générosité de l’un inspire le génie de l’autre, et vous ne savez plus très bien partager ici votre admiration. À cette hauteur, les « camps » ne sont plus reconnaissables.

Courage, mes amis : l’Esprit nous fait toujours des signes, même quand les jours sont plus courts que les nuits. D’ailleurs, voyez : c’est bientôt l’équinoxe.

À travers chants et savane

Saint Paul pressait les chrétiens de faire fleurir les hymnes et les cantiques. Et les chrétiens, en effet, ne se lassent pas d’en inventer. J’ai ainsi retenu deux nouveaux refrains aux émissions religieuses d’une radio régionale voici quelques dimanches :

« Il est formidable, le Christ, il est formidable ! »

Non, mes amis, c’est Satan qui est formidable. Le Christ, lui, est aimable.

Remarquez, l’intention est bonne; et comme c’est elle qui compte… on pardonnera à des jeunes gens de dire comme ils le peuvent ce qui est au fond de leur cœur, et que j’aimerais trouver toujours dans le mien. Mais vous avez quand même des types pour signer ça et le faire imprimer. Eux n’ont pas quinze ans, j’imagine.

Humeur de prof ? Peut-être. Laissons… Mon second refrain chante sur une autre musique :

« On va réveiller le désir, la liberté fera la fête ! »

J’aimerais mieux une totale clarté, qui aurait au moins le mérite de quelque innocence. La plus grande impureté n’est pas de désirer ce qui n’est que trop désirable, c’est de racoler des clients pour le Bon Dieu en jouant de l’équivoque, flattant la révolte au lieu de l’éclairer, nommant force la faiblesse, et inclinant vers la chute de pauvres humains qui savent si bien tomber tout seuls.

Avec de tels clients, le Bon Dieu n’aura pas son compte. Et si notre lampe est éteinte au jour de sa venue ?

Le cœur embrumé de ces tristes « pensées » des ondes, je fus à l’église, d’avance résigné à faire ici mon devoir sans espérance véritable d’en recevoir aussi quelque joie.

Le Bon Dieu me prit à contre-pied : un missionnaire nous emmena dans la savane pour le plus joli des sermons. Nous y apprîmes la dureté des jours, le mur des ignorances, le poids de la crédulité, et, au milieu de tant d’épreuves quotidiennes, la ferveur des catéchumènes, avec les dons merveilleux faits aux baptisés qui savaient en un jour, par une intuition que la grâce confiait à leur cœur de « sauvé » les vérités vivantes de la foi. Elles respiraient enfin sous la lettre que des mois durant ils avaient ânonnée avec le père.

Impropre à toute politisation, tissé de charité, bordé d’humilité exquise, tout brodé de piété candide envers Notre Seigneur, ce discours touchait droit aux âmes et nous tenait tous suspendus.

Voilà, me disais-je, le type de propos qui n’a pas droit d’entrée à la télévision : un missionnaire s’émerveillant d’avoir instruit et baptisé des Africains ! Dans la longue nuit où nous tiennent les maîtres des media, aurons-nous du moins le droit d’en soupirer ?

En attendant que cette Bonne Nouvelle soit un jour répandue au grand feu des sunlights, laissez-moi vous confier quelques vers d’un cantique très ancien, si simple dans sa science, et véritable comme la parole du psalmiste. Il allège l’âme sans embrouiller l’esprit, élevant sa calme transparence bien au-dessus des contresens criards (les oublieux le retrouveront dans « Athalie ») :

D’un cœur qui t’aime,
Mon Dieu, qui peut troubler la paix ?
Il cherche en tout ta volonté suprême
Et ne se cherche jamais.
Sur la terre, dans le ciel même,
Est-il d’autre bonheur que la tranquille paix
D’un cœur qui t’aime ?

* Devant son écran, au cœur de sa Gascogne natale, c’est Pierre Gardeil que vous retrouverez chaque trimestre pour cette rubrique, pour des « des fantaisies tendres et piquantes, dont la télévision a fourni le motif », comme il l’annonçait lui-même dans le numéro 1 de Kephas (p. 153).


  1. Le chroniqueur est le « vieux prof de philo « de beaucoup d’élèves, notamment d’une éminence de Kephas.