Janvier–Mars 2003

La tarte et le millefeuille

Un trajet de Rome à Jérusalem

Fr. Olivier-Thomas Venard o.p.*

Rome-Jérusalem, l’autre semaine, c’était un trajet comme un autre.

Parler d’un « itinéraire », comme on le faisait jadis, ne conviendrait pas. On n’est plus au temps des errances médiévales le long des côtes, à travers frontières et déserts, jusqu’à la pointe de l’Europe, plus d’émotion à passer en Asie, puis à monter, par delà plaines et plateaux, jusqu’au plis montagneux de Judée. On ne confie plus son sort à de frêles esquifs sur la Mer Méditerranée pleine de surprises et de ruses : plus le temps de voir s’éloigner les rivages italiens depuis Ostie, d’apercevoir Malte, d’admirer de loin les côtes découpées de l’antique Achaïe, plus d’escale en Crète ni à Chypre. Notre époque prend tout cela de haut : c’est en avion, désormais, qu’on va à Jérusalem.

Quatre heures en l’air seulement et là-bas est déjà votre ici !

Ici – là-bas. D’abord, les deux bouts du voyage.

À Fiumicino, au bout de deux heures passées devant le comptoir de Alitalia à vous amuser de la muflerie joviale des israéliens entre eux et envers les goïm, à finir par sentir, c’est absurde, leur sourde méfiance envers la malheureuse famille arabe qui prétend prendre le même avion que vous et dont tous les bagages sont fouillés, un jeune steward italien remarque votre col romain, contrôle rapidement votre passeport, fait signe à l’hôtesse au sol et vous laisse passer.

À Ben-Gourion, vous perdez deux heures à raconter votre vie, à évoquer vos projets professionnels, à justifier les coups de tampon jordaniens ou égyptiens de votre passeport devant de jeunes péronnelles recrutées par les Services de Sécurité de l’Aéroport et chargées de vous interroger. Elles ouvrent ensuite vos bagages et y procèdent à de minutieux examens chimiques… Bien sûr qu’elles ont compris, et du premier coup : prêtre catholique, français, universitaire, membre d’une institution vénérable, vous représentez un danger pour la sécurité d’Israël ! (…) Surexcité, affligé, vous quittez enfin ce Charybde pour tomber sur Scylla : le conducteur d’un shirout (taxi commun) qui vous promet de vous conduire chez vous, mais au bout du trajet vous dit qu’il déteste se rendre de ce côté-là de Jérusalem – c’est à la limite de la ville arabe – et vous extorque le double de la somme due… Un tube de néon brille dans la nuit, sur le tarmac de Lod : « Welcome » !

*

Ensuite, l’air et la lumière.

Telle que vous la découvrez en arrivant par l’autoroute depuis Tel Aviv, Jérusalem est posée au sommet des monts, comme si la terre voulait la présenter au ciel; elle offre ses quartiers de nougat blond aux doigts fuselés des aurores et des crépuscules… À Jérusalem la lumière est rose-dorée. Elle est bleue à Rome.

La lumière romaine féconde les couleurs ternes des bâtisses ruinées et le cramoisi des briques antiques pour en faire un véritable décor de théâtre dont les vernis auraient déjà jauni. Dans celle de Jérusalem, le ciel dissout parfois êtres et choses dans une gloire indéfinissable.

Dans le centre de Rome, la pollution est forte. On ne la sent si forte, à Jérusalem, qu’en descendant dans la vallée du Cédron : les oliviers et les rosiers qui végètent dans la circulation, hors des remparts Est de la Vieille Jérusalem, sont aussi malingres que les arbres et les arbustes méritants du jardin public de la Domus aurea – ailleurs, le vent dissipe les miasmes et c’est l’air pur et sec des montagnes.

Il est pourtant un lieu, à Rome, où les choses ont la netteté et la pureté de certains paysages de Jérusalem. La Place Saint-Pierre, la basilique même – si parfaitement proportionnées que leur grandeur vous semble familière –, les bâtiments adjacents jusqu’à Sainte-Marthe – pension austère et luxueuse des collaborateurs de la Curie et lieu des conclaves à venir – forment un paysage entièrement minéral, à la fois cossu et simple; dans la lumière du matin ou du soir, le Mont des Oliviers dégage une harmonie semblable, propre et lumineuse, avec les dalles blondes bien alignées des cimetières, les rangées de cyprès vert sombre qui les bordent et rythment la montée comme autant de diadèmes naïvement posés, les bulbes dorés de Sainte-Madeleine des Russes Orthodoxes, les coupoles gris-perle de l’Agonie, le petit volume du Dominus Flevit, les affleurements rocheux çà et là, les taches d’herbe sèche, les murs de pierre qui donnent à chaque chose son contour.

*

Venons-en au bruit.

À Rome comme à Jérusalem, on entend beaucoup de choses.

Depuis le premier numéro de Kephas, vous connaissez les voix de Jérusalem – un an plus tard, il y en a toujours autant. Il y en a même plus car les mosquées qui nous entourent ont amélioré leurs systèmes de sonorisation : ce ne sont plus du tout des mélodies ou des meuglements lointains, c’est une voix précise, avec ses intonations, ses grasseyements, ses chats dans la gorge, son souffle, qui fait régulièrement irruption dans votre espace intérieur… Et puis, il y a un minaret de plus, avec ses engins, de l’autre côté du Couvent. Quant à notre rue, elle semble définitivement et simultanément devenue une autoroute, un souk et un garage : sans comprendre l’arabe, je devine qu’on n’échange pas que des amabilités, d’un véhicule ou d’un trottoir à l’autre.

On entend des cris à Rome aussi, en particulier les jours de manifestations – ils sont nombreux ! Du Panthéon au Quirinal, on hurle régulièrement des slogans politiques, accompagnés de sifflets (en octobre, c’était la Fiat surtout, qui défilait). Tous les dimanches, la musique du Titanic, des airs andins ou des extraits de Mozart saturent l’air, depuis la place, des heures durant.

L’Angelicum, le grand couvent dominicain du centre de la Ville, surplombe le forum romain. Au chœur, on dit l’Office. Quand on est habitué à le chanter, on est, au début, très exactement désenchanté. Au fil des jours, cependant, on découvre à cette pratique une beauté secrète. À Rome, les institutions de l’Église perpétuent à leur manière celles de l’Antiquité classique dont elle hérita. À deux pas du forum où tant de destinées, singulières ou collectives, furent suspendues aux joutes des plus grands rhéteurs, on perpétue très modestement, transfigurée par la visite de Dieu, la simple confiance dans les mots qui fit les grandes heures de la civilisation latine. Dans cette salle prestigieuse, sous la Vie du Christ en fresques du XVIe siècle, d’un rang de stalles à l’autre, et qu’on en soit conscient ou non, ce ne sont pas des paroles en l’air qu’on échange : c’est le Verbe venu sans parure dans la condition phonétique et sémantique de nos mots et de nos bouches humains.

La civilisation globalisée qu’on nous annonce parlera-t-elle une langue unique ? Ce n’est pas le cas dans la petite société globalisée des Frères Prêcheurs : entre frères, à l’Angelicum, on parle en même temps toutes les langues : à l’heure du café, dans la salle commune, je parle en français à mon voisin brésilien, qui me répond en italien; en face, un frère croate parle en anglais à un interlocuteur vietnamien. Debout, près du buffet des douceurs et des liqueurs (c’est un jour de fête !), un père allemand raconte en italien les cours qu’il suivait en latin, dans sa jeunesse pré-conciliaire. Par la grâce de saint Dominique, c’est la bénédiction de Babel !

Vous connaissez déjà l’éveil de Jérusalem – au moins ce qu’on y sent, au petit matin.

Voici celui de Rome, vu de l’Angelicum, un dimanche matin. Le soleil se lève et rend peu à peu son volume à la boule verte et parfaite du palmier massif qui se détache sur le lie-de-vin de la façade. Sur le toit de l’immeuble d’en face, une forêt d’antennes de télévisions ressemble à une exhibition géante de grille-pains : c’est le « confort moderne », la mystique de l’electro-ménager brandie à la face du ciel. Comme la nature ne manque pas d’humour, elle envoie des mouettes rieuses et des corbeaux pour crier leur désapprobation, en cercles concentriques au-dessus de cette étrange plantation, tandis que par dizaines les passereaux du ciel viennent s’y percher. C’est le nouveau royaume des cieux ! La télécommunication, en quoi nous plaçons sottement nos espérances de paix mondiale, ceinture étroitement la planète par des milliards d’invisibles rets électromagnétiques : une chape de bavardages humains couvre la planète, que la Parole verticale de Dieu ne peut guère mieux percer que les rayons du soleil à travers la nappe de pollution dans certaines mégalopoles…

*

Rome se prend au sérieux, mais pas trop – à l’époque où elle s’était donnée au duce, elle n’a pas hésité à s’amputer de quartiers entiers pour dégager de larges artères, où il pût se livrer à ses exhibitions militaires, mais le plus souvent, quand il n’y a plus la place, elle rebâtit à côté. C’est ainsi qu’Auguste, puis Vespasien, Nerva, et Trajan ont juxtaposé leurs fora au forum de César, et qu’aujourd’hui, les grandeurs décaties des uns et des autres subissent les avanies des saisons et les commentaires des touristes. La vraie vie, elle, est allée ailleurs

– par exemple sur le Quirinal : prenez les raffinements architecturaux du septième arrondissement de Paris, ajoutez-y les pierres usées, chauffées et luisantes de graisse de Jérusalem, mélangez bien, l’espace de quelques siècles, et vous y voilà ! Là habitaient les Papes, jusqu’à ce que l’État italien les spolie, là demeurent maintenant les Présidents de la République…

– par exemple au Trastevere, quartier populaire s’il en fut, où certains prétendent n’avoir jamais franchi le Tibre, depuis des siècles que leur famille s’est installée…

Mais tout le monde, désormais, fait bon ménage : les bobo (pas ceux de Ouagadougou) envahissent l’antique quartier populaire et notre Pape était ovationné par le Parlement italien, il y a quelques jours.

Jérusalem, elle, se prend entièrement au sérieux. Ici, les bâtiments s’empilent et s’annulent comme les pouvoirs se sont succédé.

En 135, Hadrien eut beau terrasser l’ancienne carrière, devenue dépotoir, où avait été crucifié le Prince de la Paix, et y bâtir un temple Capitolin et un sanctuaire à Aphrodite, deux cents ans plus tard, il n’en restait plus une pierre : on avait exhumé le tombeau, retrouvé la Croix, bâti et dédicacé la Basilique splendide. Des bâtiments précédents plus rien ne reste, dissipés avec leurs idoles !

Et l’esplanade du Temple ou des Mosquées : pour certains musulmans, même cultivés, il n’est pas prouvé qu’il y ait jamais eu sur l’Esplanade autre chose que la mosquée d’Omar ! Dans les mosaïques de style byzantin, à l’intérieur de la mosquée, les couronnes, les diadèmes, pectoraux et autres bijoux qui symbolisent le pouvoir impérial sur les figures chatoyantes des murs de Ravenne, ornent les arbres verdoyants qui surplombent le rocher, sous une inscription fustigeant le polythéisme supposé des chrétiens : « Ô toi Peuple du Livre, ne transgresse pas les limites de la religion, et de Dieu dis seulement la vérité ! Le Messie, Jésus, fils de Marie est seulement un envoyé de Dieu et Sa Parole qu’il a conduite jusqu’à Marie, et un Esprit procédant de Lui. Donc crois en Dieu et en ses envoyés et ne dis pas Trois. Cela vaudra mieux pour toi. Dieu est Unique. Loin de Sa gloire, le fait qu’Il puisse avoir un fils ! ». Il est clair, le message d’Abd-Al-Malik aux Juifs aussi bien qu’aux Chrétiens : j’ai été le plus fort, donc j’ai la vérité !

Dans le quartier arabe de la Vieille-Ville, on m’a dit que certains Sionistes essaient d’acheter les appartements au sommet des maisons, avec les terrasses qu’ils ornent bien vite du drapeau national (l’étoile de David s’épanouissant entre deux barres bleues, celle de la Méditerranée et celle du Jourdain : un vaste programme…) quand ce n’est pas d’une menorah lumineuse géante, comme celle qui surplombe l’appartement de l’actuel Premier Ministre – d’où ils s’efforcent de récupérer l’ensemble de l’immeuble, d’année en année, qu’ils lassent, intimident ou fassent expulser les voisins arabes du dessous.

*

Rome détruit (bien des statues et des temples païens ont sans doute été mutilées par des chrétiens, idoloclastes)… mais pas trop (l’Église n’a pas détruit le Temple d’Antonin et de Faustine, mais a dédié l’édifice à San Lorenzo de Speziale in Miranda, au XIe siècle : une belle façade baroque s’élève maintenant derrière la statue mutilée de l’empereur, en-deçà du péristyle intact ! Tel un coucou, le catholicisme est volontiers fécond dans le nid des autres : pas plus que son Fondateur, il n’est venu abolir, il accomplit.

De même, on reste songeur, dans les Musées du Vatican, après avoir passé en revue tant de nus antiques de toutes sortes, conservés ou restaurés par la Sainte Église – des noms de papes sont gravés sur de nombreux piédestaux… Il y eut donc une époque où le paganisme semblait si bien vaincu, en Europe, que les persécutés d’hier, devenus maîtres à Rome, exhibèrent sans crainte ses antiques images, sans plus craindre les démons de l’esprit ou de la chair qu’elles évoquaient ! Il y a aussi des obélisques égyptiens, devant Saint-Pierre et Saint-Jean du Latran, et des bas-reliefs assyriens, avec Sennachérib et Sargon II, dans les trésors du Pape. À Rome, les âges communiquent, se prêtent motifs architecturaux ou bâtiments entiers; un certain génie de la combinazione préside à l’harmonie des époques.

Tout au contraire, en Israël, l’archéologie même est confessionnelle !

Une petite histoire (vraie). Voulez-vous conserver votre patrimoine foncier, à Jérusalem ? Assurez-vous les services d’archéologues patentés : pour peu que votre jardin soit grand et qu’on y fasse un jour des travaux, vous pourriez vous retrouver le malheureux détenteur de quelque vestige bientôt répertorié par quelque archéologue du cru parmi les plus prestigieux de l’Ancien Royaume de Juda – le tombeau des Rois, allons-y !

Sans tarder, des cars de visiteurs se succèdent, pour visiter le « sanctuaire », l’État s’en mêle, on sort le plan d’aménagement des sols, on envisage de vous exproprier… jusqu’à ce qu’un autre article, non moins scientifique, établisse que ce tombeau n’a qu’une apparence d’ancienneté : il ne date que du règne d’Hadrien, et son allure archaïque est due à une mode égyptianisante de l’époque… Faute de trouver qui pourrait écrire un article opposé, ou bien parce que l’État hébreu a d’autres chats à fouetter pour l’instant, votre parc retrouve sa tranquillité et vous pouvez vous remettre au travail…

C’est contre l’annexion nationaliste et prétendument biblique de l’archéologie qu’ont voulu réagir Silbermann et Finkelstein, israéliens tous deux, dans le livre récent dont on a tant parlé. Il est dommage que la grossièreté de leur herméneutique et leurs conclusions « théologiques » à l’emporte-pièce gâchent la netteté de leurs mises au point historiques !

À propos de tombeaux royaux et d’obélisques égyptiens, ceci encore. Si Jérusalem exhibe ses tombeaux vides, Rome, elle, donne volontiers aux vivants le spectacle de ses morts. On est frappé, en visitant les églises de Rome, par le nombre de corps embaumés présentés aux regards. Saint Pie V, avec son masque et ses mains d’argent, à Sainte-Marie-Majeure, saint Pie X, le bienheureux Jean XXIII tout neuf, avec son visage et ses mains de cire rose à Saint-Pierre. Les premiers sont un peu délaissés, derrière leur sarcophages de cristal de roche : les passants leur jettent un regard intrigué ou gêné. Devant le troisième, une file continue de visiteurs défile, parfois en famille, régulée par un impeccable appariteur en costume bleu sombre…

Mais n’allons pas en déduire que la Sainte Église momifie ses Papes comme l’idolâtre Égypte, jadis, ses Pharaons. Dénoncer ici un culte de la personnalité déplacé serait manquer d’humour : à mille lieues de toute mythologie terrifiante, dans leurs beaux ornements, avec leur jolis coloris, intégrées aux décors baroques qui les entourent, ces dépouilles nous rappellent que le passé lui aussi fut un présent, et que notre présent sera bientôt passé. Elles démystifient le temps, et surtout, elles relativisent la mort ! Pour nous autres, catholiques romains, depuis qu’à Jérusalem on a trouvé vide le tombeau du Seigneur, la mort n’est pas le tabou qu’elle est redevenue dans la société contemporaine : un absolu néant qui bornerait toute intelligence, le trou noir de toute réflexion. C’est « notre sœur la mort », comme disait saint François d’Assise – simplement un passage. Et nous regardons les dépouilles de ces saints prélats comme de jeunes chenilles en arrêt devant les vieilles chrysalides de leurs parents, en rêvant du jour où elles seront, elles, aussi, papillons…

*

Rome et Jérusalem ! Le centro historico de Rome ressemble finalement à une grande tarte joviale, dont chaque époque aurait garni les différentes parts, sans trop se soucier de sa voisine; la vieille ville de Jérusalem à un mille-feuille honteux, chaque époque s’efforçant de soigneusement recouvrir la surface de la précédente. Mais on peut aimer la tarte sans détester le mille-feuille !

Rome et Jérusalem ! Rome, de la République à l’Empire, fut travaillée par une idée humaine de civitas, de convivialité entre gens et cultures sous l’autorité d’une loi unique mais adaptables à toutes les particularités. Ouvert à la synthèse et à l’universel, en même temps qu’enraciné dans un terroir, l’esprit romain avait quelque chose de catholique avant que Pierre et Paul y vinssent… Peuplée de gens venus du désert, où la mort chasse la vie comme la lumière la nuit ou le feu l’eau, Jérusalem est travaillée par une exigence d’unité absolue. Divine, au départ, cette unité-là, devenue exclusive, est maintenant humaine, trop humaine – nous le savons bien, le vrai Dieu, l’Unique, a voulu se manifester jusque dans le multiple, miettes de pain et gouttes de vin !

Rome et Jérusalem ! Un frère habitué aux navettes entre les deux Villes saintes me cite un dicton au cynisme tout ecclésiastique : « À Rome, on garde la foi mais on perd les mœurs; à Jérusalem, on perd la foi mais on garde les mœurs » – allusion aux clercs brindezingues attirés par les sacristies baroques de la ville de Trimalcion et aux cerveaux inquiets déçus par les Lieux Saints… Le démon de Rome est sans doute la dispersion et le relativisme mondains – celui de Jérusalem le fanatisme. Ici on semble pouvoir s’accommoder de tout – là, un rien finit par occuper toute la place. Il faudrait que Jérusalem redevienne un peu romaine, qu’elle unisse la générosité bonhomme – faut-il écrire « bonne femme » ? – de la Louve, qui allaite les petits d’une autre, à l’amour jaloux de la fille de Sion.

Tout contre le forum, la prison Mamertine où l’on conserve le souvenir de la détention des Apôtres venus de Judée, rappelle étonnamment certains monuments de Jérusalem. Dans ce monument, il n’y a presque rien à voir : une grande salle de pierre, un vieux bout de colonne branlant, mal protégé par une grille, tout cela usé, usé par les pas des pèlerins et des touristes qui noircissent les pierres tout en les faisant luire. Comme au lithostrothon de Jérusalem, ces riens archéologiques témoignent d’une réalité intérieure beaucoup plus profonde, celle de la Tradition, cette mémoire inspirée. Ces ferrailles déglinguées, ces murs grossiers, ces dalles inégales, ces noms gravés PAVLVS…. PETRVS… CHRISTVS… l’affirment paisiblement dans la pierre : entre Jérusalem et Rome, la rencontre a déjà eu lieu.

Rome-Jérusalem, octobre 2002

* Dominicain, en séjour à l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, ancien élève de l’E.N.S. (Saint-Cloud), agrégé de lettres modernes, docteur de l’Université de la Sorbonne – Paris IV.