L'habit du consacré, signe et sceau d'une appartenance
Une réflexion sur le sens et la valeur de l'habit ecclésiastique des clercs (hormis les diacres permanents) et de l'habit religieux des membres des instituts religieux (hommes et femmes).
Benoît Agobard
Le fait qu'un objet matériel qui, par définition, appartient au monde d'ici-bas, puisse constituer une ouverture vers une réalité spirituelle et ainsi aller au-delà de lui-même jusqu'à rejoindre l'infinité de Dieu, est un véritable prodige qui est inscrit dans notre constitution d'êtres incarnés ou mieux, d'êtres symboliques.
Le signe n'a pas seulement pour finalité de nous permettre de nous orienter parmi les objets que nous observons chaque jour; il n'a pas non plus uniquement pour but de rappeler d'une manière synthétique l'importance d'une réalité déterminée ou de mettre en garde contre le danger d'un certain comportement; le signe répond aussi à un besoin de transcendance profondément inscrit dans notre nature et dans notre système cognitif.
Le langage des signes sacrés
Le langage des signes contribue à percer la dure écorce de la réalité physique de ce monde; de fait, tout en se servant d'un élément de ce même monde physique, il permet d'appréhender une réalité qui se situe au-delà de lui, en nous projetant, avec le caractère immédiat de la perception visuelle, dans un domaine constitué de valeurs, de significations et d'ordonnancements capables de conférer une nouvelle dimension à notre vie.
Il est indéniable que les signes sacrés réalisent en plénitude la capacité évocatrice du symbole, tout en la portant à son extrême limite. Ils peuvent donc être définis comme des éléments de la nature que le langage humain modifie en leur conférant une nouvelle signification. Ils sont de précieux instruments de médiation entre, d'une part, notre expérience humaine en continuelle mutation et, d'autre part, le caractère immuable des valeurs transcendantes et des réalités sacrées vers lesquelles ils portent notre attention jusqu'à pénétrer dans notre existence, en la transfigurant et en l'élevant tout en la ramenant à sa plus secrète origine, comme cela advient durant la célébration des sacrements, qui nous placent face au mystère de Dieu et donc aussi face au surgissement continuel de notre être des mains créatrices du Père éternel.
Il est vrai que l'efficacité des sacrements est déterminée, non pas tellement par la quantité et la qualité du langage symbolique que nous sommes en mesure de percevoir et de mettre en acte (lumières, couleurs, sons, objets sacrés, lieux et temps de notre langage cultuel), mais avant tout par leur capacité surnaturelle d'actualiser les réalités salvifiques ex opere operato.1 Toutefois, si la grâce sacramentelle n'est pas liée à la sainteté du ministre qui la dispense, l'efficacité de cet univers complexe de signes sensibles et de paroles est inévitablement conditionnée par notre bonne volonté minimale, ou mieux notre docilité, à les accueillir. Leur capacité, de fait, peut être rendue vaine par un accueil apathique de notre part, ou elle peut être atténuée, ou encore déformée, par des erreurs de compréhension ou par une approche qui part de prémisses erronées. Il est donc possible d'affirmer que l'efficacité de ces signes sacramentels est conditionnée par notre désir profond d'entrer dans la sphère du sacré, c'est-à-dire dans ce « temple », dans lequel s'accomplissent les actions cultuelles et où sont célébrés les mystères divins.
Le vêtement religieux comme signe dans une société sécularisée
À côté de la liturgie, qui, on l'a compris, se distingue radicalement de l'action magique, il existe un domaine beaucoup plus humble où la présence du sacré ne provient pas d'une initiation progressive, ou, si l'on préfère, ne s'accomplit pas au moyen d'une introduction mystagogique, mais se réalise au moyen d'une rencontre immédiate, par un contact humain, qui est une perception visible : il s'agit en l'occurrence de ce signe du sacré qui est constitué par l'habit ecclésiastique ou religieux. Ce dernier n'a pas d'autre signification que cette référence immédiate à Dieu, une référence telle qu'elle n'a pas besoin pour sa part de prémisses. De fait, et cela est particulièrement vrai dans la société sécularisée, l'habit du consacré, qui peut heurter le regard conformiste et étroit d'une certaine laïcité, brise le tabou d'un monde orphelin de Dieu, clos sur lui-même, puisqu'il évoque immédiatement la Bonne Nouvelle que l'Autre n'a pas définitivement disparu de l'horizon de l'humanité.
L'annonce de cette présence, de cette vraie Lumière, qu'on s'est acharné à enfouir sous les lambris des droits de l'Homme et sous les paillettes des biens de la société de consommation, cette irruption inattendue du Vivant, qui ne requiert aucune préparation, se réalise dans la simplicité évangélique d'une rencontre avec celui ou celle qui, d'une manière cohérente et jusqu'au bout, c'est-à-dire aussi à l'extérieur, par son habit, témoigne de sa vocation propre à la sequela Christi, c'est-à-dire à aimer sans réserve et sans partage Celui qui est Amour.
Le signe de l'habit ecclésiastique ou religieux (et, singulièrement, le voile de l'épouse pour les religieuses) interpelle, parfois d'une manière énergique, un monde toujours plus distrait et indifférent. Il lance au consommateur anesthésié le défi d'introduire le fondement qui manque trop souvent à la culture des droits de l'homme, celui de la transcendance, en rendant tangible le témoignage de la consécration de ce frère ou de cette sœur si semblable à lui. Il lui rappelle aussi le caractère unique et irremplaçable de la mission du consacré, en tant que médiateur et intercesseur, au service de ses semblables, d'une réalité qui échappe au scalpel du « comment », et, en réintroduisant la question du sens de l'existence (le « pourquoi »), il lui permet de mieux saisir la nécessité de la présence du consacré.
De fait, la survie ou le dépérissement par asphyxie spirituelle de l'Occident capitaliste, démocratique et libéral dépendent du regard que le citoyen-consommateur voudra bien porter sur le consacré, cet être étrange et non productif, et donc apparemment inutile, qui lui rappelle, au risque de l'agacer, que l'appel de Dieu lui est adressé à lui aussi, que Dieu lui parle chaque jour par son Église et l'invite, par le témoignage concret du prêtre, du religieux et de la religieuse, à un dialogue dont dépend son bonheur, c'est-à-dire le salut de son âme.
Un vêtement utile à ceux qui le portent comme à ceux qui le voient
Le signe ou, si l'on préfère, l'instrument de cette interpellation bénéfique de l'homme contemporain est la fidélité de toutes les personnes consacrées, religieux et clercs, à la norme canonique qui leur impose de porter un habit particulier correspondant à leur condition (cf. dans le Code de droit canonique : can. 284 pour les clercs, hormis les diacres permanents (can. 288) et 669 pour les membres des instituts religieux). Une telle norme est justifiée, outre les motifs de nature plus spécifiquement juridique, par la structure symbolique très riche qui caractérise notre vie.
Pour le clerc — c'est-à-dire l'évêque, le prêtre, et le diacre ordonné en vue du sacerdoce — et pour le membre d'un institut religieux, homme et femme, l'habit ecclésiastique ou religieux est avant tout une aide et un rappel et aussi une protection et un encouragement; il est donc le signe tangible d'une appartenance. L'habit place aussi chaque clerc et religieux dans un juste rapport avec les autres, qu'ils soient croyants ou non; il est étonnant de constater à cet égard que, dans le cadre d'une rencontre, même brève et fortuite, cette relation se noue immédiatement, sans qu'il soit nécessaire de présenter longuement la personne consacrée, puisque son aspect extérieur vaut tous les préludes. Certes, la personne consacrée peut être abordée par son interlocuteur avec un préjugé défavorable, mais il demeure toujours vrai qu'elle constitue pour tous, et spécialement pour celui qui ne pense pas à Dieu ou ne veut pas penser à lui, un rappel, une invitation et surtout un don.
Oui, un don, spécialement pour les incroyants et les indifférents, plus encore que pour ceux qui perçoivent plus facilement la présence de Dieu; en portant l'habit de son état, le clerc et le religieux manifestent clairement que Dieu ne se lasse pas d'aller à la rencontre des hommes, qu'il continue à les appeler par leur nom et à les inviter aux noces de l'Agneau et qu'il choisit particulièrement certains hommes et certaines femmes pour être en quelque sorte ses « porte-voix », c'est-à-dire pour transmettre sa parole de Vie, de Vérité et de Salut.
- Efficace par l'administration du sacrement lui-même.