Cette Église que j’aime
Mgr Jean-Louis Bruguès *
L’idée de cette catéchèse m’a été donnée par un épisode récent. Je me trouvais dans un gros bourg de notre diocèse. Il s’agissait de rencontrer un groupe de confirmands. Ils étaient sept au total, cinq garçons et deux filles ; deux animateurs les accompagnaient. C’était la première fois que, dans ce lieu, des jeunes se présentaient à la confirmation depuis vingt-deux ans. Avant de commencer l’échange, je proposais de prier.
Première découverte pour moi et première occasion de rendre grâces : ces adolescents bien de leur temps, en tous points semblables aux adolescents d’aujourd’hui, entraient dans la prière comme dans un monde familier. Rien de forcé dans leur attitude, mais une sorte d’évidence. La prière était pour eux ce lieu naturel où ils retrouvaient le centre de leur vie, une source d’eau vive, Celui qui les appelait et se proposait de les conduire. Je n’ai jamais su très bien pourquoi, mais depuis toujours la prière des autres me plonge dans une sorte d’émotion, presque de bouleversement : c’est comme si je me trouvais introduit dans un lieu secret, un lieu sacré où la divinité se laissait ressentir d’une manière presque palpable...
Puis l’échange commença, un échange animé, bien sûr. Les questions fusaient de partout. On m’interrogea sur l’Église. Je ne me rappelle plus quelles en furent exactement les raisons, mais, à un certain moment, je m’entendis dire : « Oui, j’aime l’Église. Je l’aime comme une mère. Tant qu’on n’a pas découvert que l’Église est une mère pour nous, on ne peut affirmer qu’on l’aime... ». À ces mots, l’animatrice s’insurgea – le mot n’est pas trop fort : « Non, ce n’est pas possible. Je ne peux pas admettre que l’Église soit une mère pour nous. Une communauté, oui, un rassemblement de croyants, une institution, mais une mère, non : je trouve ce mot choquant, déplacé et, pour tout dire, ringard ».
Je remercie volontiers cette animatrice : elle s’exprimait franchement, ainsi qu’il convenait entre gens partageant la même foi ; surtout, elle me forçait à approfondir quelque chose que je ressentais sans me l’être bien expliqué. C’est à elle que je dois cette catéchèse.
Pourquoi ai-je présenté l’Église comme une mère ? Ma réponse est contenue en une phrase : l’Église est pour moi, en effet, comme une mère de famille qui met son cœur au diapason de notre misère. Il me reste à vous l’expliquer maintenant.
Comme une mère de famille
Le propre d’une mère est de donner. Notre mère nous a donnés à nous-mêmes. L’Église nous a donné d’être mieux que nous-mêmes : elle nous a donné de devenir des fils de Dieu. Que chacun s’interroge ici : que serions-nous devenus si nous n’avions pas connu l’Église ? Si, par malheur, l’un ou l’autre estimait que, dans cette éventualité, il n’aurait guère été différent de celui qu’il est en ce moment, je préfère l’en avertir : il est passé à côté de l’essentiel, à côté de ce qu’il y a de plus profond dans l’Église, de son mystère. Croyez-vous que vous ne seriez pas différents si vous étiez nés d’une autre mère ? Qu’il s’agisse de notre famille naturelle ou de l’Église, la mère se caractérise par un triple don : elle donne la vie, elle donne une famille, elle donne une éducation.
1. Le don de la vie
J’ai connu un homme qui avait découvert tardivement que les parents qui l’avaient élevé l’avaient adopté, en réalité, peu après sa naissance. Il se mit en tête de rechercher alors sa mère biologique. « Pourquoi, lui demandait-on ? Elle vous a abandonné, elle ne s’est pas occupée de vous ». Il répondait : « Je voudrais la retrouver pour lui dire merci de m’avoir donné la vie et pour savoir si elle n’a pas besoin de moi ». Cet homme n’était pas chrétien ; pourtant, il nous introduit à ce qui constitue le mystère de l’Église.
L’Église, comme une mère, donne la vie. Elle nous la donne par le baptême ; la porte à sa maturité avec la confirmation ; la nourrit grâce à l’eucharistie ; la restaure, enfin, dans le pardon du sacrement de pénitence et de réconciliation. Nous l’appelons : vie spirituelle. Cette vie spirituelle se coule dans notre vie physique et psychique. Elle la travaille du dedans et lui insuffle un dynamisme qui dépasse ce que nous pouvons imaginer. Elle ne fait pas de nous des surhommes, ce qui serait ridicule aussi bien que dangereux. Au contraire, elle se sert de nos fragilités et de nos faiblesses pour faire triompher en nous ce que nous serions bien incapables de concevoir par nous-mêmes, une incroyable promesse : la mort n’est pas le dernier mot de la vie.
En ce temps de Pâques, redisons-le avec plus de force encore : la mort est devenue un passage, une pâque, et déjà une partie de nous-mêmes s’est engouffrée dans la brèche ouverte par la résurrection du Christ. Nos pieds pataugent encore dans la glaise, mais déjà une partie de nous-mêmes vit, pour reprendre l’expression de Paul, « avec les choses d’en-haut » (Col 3, 1). Et nous voilà lancés de par le vaste monde ; car cette bonne nouvelle que nous avons reçue, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous, bien sûr. Il nous faut la répandre autour de nous, par nos paroles et nos exemples. Témoins, envoyés, ambassadeurs, missionnaires : les mots employés disent tous et cette confiance que la mère place en chacun de ses fils et cette mission qu’elle leur confie, annoncer l’Évangile.
Je viens de parler de confiance. Elle désigne le mode des relations dans l’Église. On choisit l’Église parce qu’on croit en sa parole, non pas seulement la parole de son autorité, mais aussi celle de tout frère. Les chrétiens se font confiance entre eux, ils se croient sur parole, ou bien l’Église est un vain mot, une mascarade. La raison de ce que j’avance est très profonde. Nous venons de parler de vie spirituelle. La vie donnée dans l’Église n’est pas d’abord spirituelle parce qu’elle serait intérieure ou invisible. Il faut prendre ce terme dans son sens le plus fort : cette vie est spirituelle parce qu’elle vient de l’Esprit-Saint. « Là où est l’Église, là aussi est l’Esprit de Dieu, disait Irénée de Lyon, l’un des premiers Pères de l’Église ; là où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église et toute grâce ». Ce même Esprit qui conduisait Jésus se retrouve tout entier en chacun de ses membres.
Deux mille ans nous séparent de Jésus et son visage historique nous échappera toujours parce que le temps a absorbé trop de traits de sa personnalité, mais l’essentiel est passé intact, des Apôtres à nous-mêmes, dans la transmission des générations : chacun de nous vit de la vie même de son Esprit. Ce qui m’arrive arrive à l’Esprit en moi. Nous ne vivons plus seuls à l’intérieur de nous-mêmes, mais habités par lui.
2. Le don d’une famille
Notre expérience personnelle, comme les confidences que nous recevons, nous montre que c’est, en règle générale, la mère qui « tient » la famille. Elle en est comme le pivot autour duquel s’articulent les autres relations. Pour le dire en un mot : elle nous donne à la famille, elle nous donne une famille.
Dans nos deux dernières catéchèses, nous évoquions ce rêve de fraternité qui hantait le cœur de tous les hommes. Les événements tragiques de la Palestine nous rendent ce rêve encore plus fort, encore plus fou. Et si nous parvenions enfin à nous entendre ? Si nous par venions à nous respecter, à partager, à nous pardonner ? Si les hommes parvenaient à s’aimer ?
L’Église transmet un message, un seul, en réalité ; c’est pour cela qu’elle a été fondée, pour cela que le Christ s’est uni à elle pour toujours dans des noces sanglantes, sur la croix. Ce message appartient aux dernières paroles de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34). Il ne dit pas : « Aimez-vous les uns les autres », parce qu’il sait, de source sûre, que c’est impossible. Quand nous nous regardons les uns les autres, tant de défauts ou de divergences d’intérêt nous rendent insupportables. Non, il ajoute : « comme je vous ai aimés ». De cet amour, il nous laisse plus qu’un exemple – et pourtant quel exemple, venant de si haut ! Il nous laisse plus qu’un commandement. Il nous confie son secret.
Ce secret, il revient à l’Église de le perpétuer. Dieu nous a aimés au point de nous adopter comme ses fils dans son Fils premier-né (Ep 1, 5), celui que nous célébrons en ce temps pascal comme le premier-né d’entre les morts (Ap 1, 5). Et ce Fils à son tour nous a aimés comme un frère. Voici donc notre famille : un même Père, un même frère aîné, une même mère, l’Église. Le rêve s’est mué en un projet réaliste, le seul capable de sauver l’humanité. Tout homme est un frère, oui, même celui qui se refuse à le reconnaître, même l’étranger, même l’ennemi.
Il n’est plus seulement possible, mais urgent de nous recevoir enfin comme des frères. Pour le signifier, l’Église reproduit deux gestes. Le premier est le pain partagé de l’eucharistie. De manière concrète aussi bien que symbolique, nous revivons alors ce que nous sommes en profondeur : les parties d’un même Corps (Col 1, 18). De même que le chef de ce Corps, le Christ, s’est donné entièrement par amour pour nous, de même nous ne pouvons dire à notre frère que nous l’aimons comme le Christ l’aime si nous ne nous donnons pas à lui.
Le second geste est tout aussi important. Je veux parler du pardon. Le fait d’appartenir à une même famille n’empêche pas de se blesser mutuellement. Ces non-dits, ces rancœurs accumulées, ces préférences et toutes sortes d’injustice nous atteignent souvent plus qu’on ne saurait dire. Les blessures les plus douloureuses viennent des plus proches. De même, on ne saurait dire que l’on aime l’Église tant qu’on n’a pas souffert en elle, et même par elle. C’est le prix à payer de l’appartenance familiale. La seule issue passe par le pardon. Le pardon n’efface rien, comme vous le savez ; il ne cherche pas à rétablir une continuité : ce qui est cassé le restera. Il se propose d’ouvrir une nouvelle route, de tourner la page et d’écrire un nouveau chapitre de la relation mise à mal. Il appelle une nouvelle alliance. Le pardon est cette alchimie qui convertit le mal en une espérance. On ne peut pas dire que l’on aime son frère comme le Christ l’a fait tant qu’on se refuse à son pardon ou qu’on refuse de lui accorder le nôtre.
3. Une voie à suivre.
Il ne suffit pas de naître, ni de recevoir une famille ; il faut encore grandir et devenir soi-même, je veux dire répondre à celui que Dieu nous invite à être.
Le travail d’une mère implique donc une éducation. Il existe chez nous une vieille expression : Mater et Magistra. L’Église est maîtresse non pas de la vérité – celle-ci n’est pas au-dessus d’elle –, mais en vérité, car elle la reçoit du Christ. Elle va donc enseigner en vérité. Cette tâche incombe aux évêques en qui le dernier concile voyait des « hérauts de la foi » et des « docteurs authentiques » (Lumen Gentium, 25). Parce qu’elle a été chargée de transmettre la foi même reçue des Apôtres, dans son intégra lité, elle exerce un magistère.
Ces mots vous paraîtront redoutables peut-être. On nous a tellement mis en garde contre la prétendue volonté de l’Église de domestiquer les consciences avec ses dogmes, ses exclusions et ses inquisitions. N’est-elle pas l’ennemie de la pensée et de la liberté ? Le chrétien ne devrait-il pas mettre son intelligence en berne ? Comme si croire empêchait de raisonner... Vous avez dit « chrétien » ou « crétin » ?
N’ayez pas peur de votre histoire, je veux parler de l’histoire de l’Église. Dans notre pays notamment, n’a-t-elle pas donné tant de savants, tant de génies, tant de saints ? N’ayez pas peur de la vérité ! Elle est une bonne nouvelle, au contraire, qui nous libère. Elle ne nous délivre pas seulement du malheur de l’erreur et du mensonge ; elle libère en nous ce qu’il y a de plus divin et de plus humain à la fois. La vérité fournit à notre intelligence sa tonalité de base ou, pour parler comme les musiciens, sa « basse continue ». En venant à la lumière du Christ, en suivant les voies indiquées par l’Église, nous pouvons « faire la vérité » (Jn 3, 21) en nous et autour de nous.
En tant que magistère, l’Église ne peut que rappeler les principes et les normes concrètes, mais en tant que force d’amour ouverte à toute personne, en tant que mère donc, elle doit se montrer la plus compréhensive, la plus patiente, j’allais dire la plus indulgente, sans faiblesse aucune. Elle précise le code de la route, en quelque sorte, mais elle insiste surtout sur le but du voyage, ce bonheur auquel Dieu nous appel le. Elle sait bien qu’elle s’adresse à des foules encore éloignées de la sainteté. Son cœur de mère ne peut pas ne pas être touché par cette misère. L’Église déploie alors des trésors de prévenance.
Au diapason de notre misère
Nous voici rendus à ce point névralgique : Dieu préfère les pauvres, car seul un cœur de pauvre accueille son amour et le met en pratique. Quinze siècles de christianisme et une familiarité avec la Bible plus ancienne encore insistèrent sur ce devoir de secourir ceux qui se trouvaient dans le besoin.
L’Église n’a pas de recette pour faire disparaître la misère du monde ; on la connaîtrait maintenant. Mais elle propose de l’aimer, oui, et de la faire chanter au cœur des hommes. Elle donne le nom de miséricorde à ce projet.
La miséricorde est ainsi le diapason de tous les mouvements de l’Église. Rien de fade, rien de mièvre en elle : il faut, au contraire, une âme ferme et déterminée pour en vivre, car si elle est une compassion envers celui qui souffre, elle est tout autant une insurrection contre le malheur ou l’injustice qui l’opprime. Il me semble que si nous nous défions tellement de la miséricorde en nos sociétés modernes, c’est parce que nous préférons éviter de reconnaître la misère qui nous affecte de l’intérieur et nous humilie. Il faut du courage pour admettre son péché et son besoin d’être sauvé. Il faut de l’humilité pour appeler à l’aide.
Depuis toujours, l’Église s’est perçue comme la garante de la miséricorde divine. Comme vous, je sais ses faiblesses et ses trahisons séculaires ; j’en pâtis comme vous. Mais cette Église qui m’a enfanté dans la foi et dans l’amour de Dieu, je l’aime malgré tout. Elle a progressé à pas de ressemblances. Comme le Christ médecin soignait les plaies de l’âme et du corps, elle a ouvert avant les autres des hospices et des hôpitaux, pour y députer ses fils et ses filles auprès des malades. Comme le père ouvrait ses bras au fils prodigue repentant, elle a dispensé le pardon de Dieu. Elle a visité les prisonniers, recueilli les enfants abandonnés, protégé les faibles et cultivé l’intelligence. De mille et mille manières, elle a illustré la miséricorde divine, car elle avait bien compris que celle-ci s’étendait d’âge en âge (Ps 134, 13).
« L’Église de la miséricorde a besoin de miséricorde pour elle-même : cela il ne faut jamais l’oublier. Juger sévèrement l’Église et la mépriser à cause des défauts de ses membres, c’est une forme de pharisaïsme qui n’est pas meilleure que les autres. L’Église, c’est-à-dire les pasteurs et les membres des communautés chrétiennes, a besoin de se convertir à la miséricorde. Le manque de miséricorde est un de ces péchés qui, en elle, obscurcit la face du Christ. Elle doit sans cesse demander pardon pour ce péché et chercher le moyen d’en sortir par la grâce de l’Esprit. [...] Exigence et miséricorde : voilà deux mots qui vont bien ensemble et peuvent caractériser le difficile ministère de la réconciliation dont est chargée l’Église. »1
C’est la miséricorde qui révéla l’Église à elle-même. Au moment de la persécution de Dioclétien, au IVe siècle, certains évêques n’avaient pas eu le courage de résister jusqu’au martyre aux exigences de l’empire romain. Ces hommes avaient sans doute cru un compromis possible, nous le voyons aujourd’hui encore dans les Églises de l’Est qui sortent du totalitarisme communiste, ils croyaient composer en attendant des jours meilleurs. Ils avaient remis aux persécuteurs les vases sacrés et les Saintes Écritures ; peut-être même avaient-ils livré des listes de chrétiens. Dans l’atmosphère de règlements de comptes qui accompagne toujours la résolution d’événements tragiques où tous ne se sont pas comportés en héros, les résistants réclamèrent une épuration. Les pécheurs, soutenant les partisans de Donat qui s’érigeaient en gardiens de l’exigence morale, n’étaient plus des chrétiens. Il fallait donc les rebaptiser. Ce schisme força l’Église à se définir une nouvelle fois : était-elle une société de justes n’ayant rien à se reprocher ou bien l’assemblée des pécheurs pardonnés ? Face à ce rigorisme moral qui risquait de l’emporter, St. Augustin réaffirma la plénitude de la miséricorde à l’œuvre dans le Corps du Christ. Même coupable, même indigne, un évêque, un prêtre, un chrétien reste capable d’accomplir son ministère : en ce sens, la miséricorde se rit du jugement (Jc 2, 13).
C’est encore la miséricorde qui sauva l’évangélisation du Nouveau Monde. Au nom du réalisme, de l’efficacité et de la fameuse « nature des choses », nombre de colons espagnols, courageux et même intrépides, se servirent d’une main d’œuvre indigène réduite à l’esclavage pour mettre en valeur les terres de l’Amérique découverte depuis peu. Ils le faisaient peut-être en toute bonne conscience ; il fallait donc éclairer celle-ci. Un petit groupe de dominicains, conduit par Antonio de Montesimos, refusa, en 1513, l’absolution sacramentelle à ceux qui ne libéreraient pas leurs esclaves. Le scandale fut terrible, car on ne peut imaginer, dans les dangers et la vie aventureuse des débuts de la colonisation, ce que pouvait signifier une mort subite sans absolution. En ce temps-là, on prenait au sérieux la damnation éternelle. La mesure relevait de la pédagogie de la miséricorde : il s’agissait de prendre conscience de l’égale dignité des êtres humains, quelles que fussent leur origine et leur culture. Ce choc ébranla un prêtre du lieu, lui aussi tranquille possesseur d’esclaves indiens : à partir de ce moment, Barthélemy de Las Casas se convertit, et devint le « protecteur des Indiens » jusqu’auprès de la cour d’Espagne.
C’est, enfin, la miséricorde qui fournit la réponse la plus juste à l’horreur nazie. Vers la fin juillet 1941, des voix retentissent dans le camp d’Auschwitz : on va procéder à un appel. Il flotte dans l’air le pressentiment de quelque chose de tragique. Un prisonnier a réussi à s’évader du bloc 14. La règle est connue de tous : si ce fugitif ne parvient pas à être repris, dix de ses compagnons seront condamnés à mort à sa place. Le lendemain, le commandant du camp annonce que l’évadé n’a pas été retrouvé. Il passe devant les rangs du bloc 14 et son doigt menaçant se fixe sur ces visages blêmes d’épouvante. Le secrétaire note les numéros des victimes désignées. Dix ! Le nombre est atteint ! Un soupir de soulagement s’exhale de la bouche de ceux qui ont été épargnés. C’est alors que sort des rangs un certain Maximilien Kolbe. Il se tourne vers l’un des condamnés : « Je suis prêtre catholique polonais. Je veux prendre la place de cet homme, car il est marié et il a des enfants ». Stupéfait, le commandant ne trouve aucune parole. « Va !, dit le bourreau, le compte y est ». Le compte de la miséricorde s’y trouve, en effet, qui permet à deux hommes d’échanger leurs destins.
Conclusion
En terminant, mes amis, je vous confierai que je me suis toujours représenté l’Église comme une lumière, une colonne de feu en marche. Vêtue d’azur, elle remonte vers sa source, la Jérusalem céleste. Par la puissance de son amour et l’éclat de sa beauté, elle a conquis des hommes et des femmes, des communautés entières, qu’elle ramène à Dieu. Le passage de la mort nous effraiera toujours, car rien ne nous consolera de notre condition mortelle. Rien, sinon l’amour de l’Église, car elle se tiendra là, comme une mère prévenante et attentive. Comme une mère le fait avec ses petits, elle nous bercera et nous nous endormirons en son sein.
Puis, un court instant, le temps de revêtir la jeunesse éternelle, au son de la trompette ou au murmure d’une voix, nous nous réveillerons à la Lumière. Ne me demandez pas comment cela se fera : je ne sais, Dieu le sait. Mais nous découvrirons alors ce que contenait de promesses ce mot usé, aussi vieux que le monde, où se croisaient nos élans, nos appels et nos rêves impossibles : bonheur.
« C’est bien, bon et fidèle serviteur... entre dans la joie de ton Maître. » (Mt 25, 21)
* Monseigneur Jean-Louis Bruguès, évêque d’Angers, est le Président de la Commission doctrinale des évêques de France. Il a, durant deux années, conduit une série de catéchèses, destinées plus spécialement aux jeunes. L’article suivant est l’une d’entre elles, donnée à la cathédrale Saint-Maurice d’Angers.
- Robert Lebel, Pour une Église de la miséricorde.
