La vocation et les vocations
Inflexions du mot « vocation » aujourd’hui. Essai de définitions.
Laurent Camiade *
Dieu ne cesse d’appeler les hommes à la suite de son Fils et Il leur donne son Esprit pour que cela soit réalisable, mais en matière d’appel et de vocation, le vocabulaire dominant dans les discours catholiques est celui de la crise, du manque, voire du drame, de la pénurie, de la chute !
Le Père Guy Lescanne, supérieur du séminaire de Nancy, fait état d’une enquête auprès de 30000 adultes de 20 à 30 ans, dont 7000 répondent oui à la question : « Avez vous un jour envisagé de consacrer votre vie à une vocation religieuse ? » Si on leur demande pourquoi ils ne l’envisagent plus, ils répondent que le moment ne leur paraît pas encore venu : « un peu plus tard... ». Pour le Père Lescanne, c’est une profonde « crise du croire » que révèle la « crise des vocations ». Les jeunes ont du mal à croire en Dieu, et, plus encore, à croire en eux-mêmes et à faire confiance à l’Église.1
Par-delà la problématique de la « crise », les vocations dans l’Église en France au début du XXIe siècle sont une réalité bien vivante, riche de sens et même bouillonnante. On oublie trop de regarder ce qui existe lorsqu’on se lamente seulement sur ce qui n’existe plus. Sans donner non plus dans le « tout va très bien Madame la Marquise » qu’aiment chanter aujourd’hui des prédicateurs soucieux d’encourager leurs ouailles mais, en cela, ne parvenant pas à masquer leur crainte de regarder en face et paisiblement la réalité, prenons un moment pour écouter ce que l’Esprit-Saint dit à notre Église à travers la vitalité des hommes et des femmes qui répondent aujourd’hui généreusement à l’appel de Dieu.
A. La vocation et les vocations
Pour clarifier une réflexion sur la vocation, il n’est plus superflu de préciser le vocabulaire. S’il fut un temps (ce temps a-t-il existé ?) où le terme avait une signification univoque (parce que restreinte), ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Précisions de vocabulaire
Dans le langage populaire et profane, la vocation désigne deux types de réalités. Lorsqu’on dit de quelqu’un « il a la vocation », cela signifie qu’il s’acquitte d’une mission avec un dévouement exemplaire, qu’il agit sans s’économiser et pour le bonheur de toute la communauté humaine. Par contre, si on dit d’un autre qu’il agit « par vocation », c’est souvent avec l’accent péjoratif qui sous-entend : on ne peut pas lui faire de reproche, cela risquerait de le détruire psychologiquement car il s’est identifié à son action. Et dans bien des milieux on se méfie des « exaltés » qui prétendent s’engager « par vocation ».
Dans le premier cas, l’idée de vocation surgit d’une admiration qui a pour objet le don bénéfique qu’une personne fait d’elle-même à son entourage. Dans le second, la vocation semble surdéterminée par un besoin d’être quelqu’un qui révèle surtout la fragilité d’une personne enfermée dans une vertigineuse illusion sur elle-même. Cette ambiguïté fondamentale montre bien, déjà, les enjeux d’une réflexion approfondie sur ce qu’est la vocation en régime chrétien.
Le sens populaire qui vient d’être évoqué fait d’ailleurs abstraction de la présence de Celui qui appelle. Car le mot « vocation » (du latin « vocare » : appeler) suppose quelqu’un qui appelle.
Celui qui s’enferme, au moyen de l’idée qu’il se fait de sa vocation, dans la recherche d’une bonne image de lui-même est d’emblée extérieur à une recherche sincère du Dieu qui l’appelle et cela le prive de la lumière nécessaire à un discernement équilibré. Par contre, pour celui qui est reconnu pour faire du bien à ceux qui l’entourent, le sens populaire, en désignant cette manière d’être par l’expression « avoir la vocation », suggère une sorte de mystère où peut trouver place une lecture religieuse : s’il existe des gens qui manifestent une si grande adéquation entre le bonheur de leur existence et le don d’eux-mêmes aux autres, c’est qu’il existe « quelque part » une volonté bienveillante qui a arrangé les choses ainsi, de manière privilégiée.
L’idée positive de vocation est donc associée à une notion de privilège, d’élection, de caractère exceptionnel...
Or, le langage dominant de la pastorale catholique depuis le second concile du Vatican est en contradiction avec cette idée de privilège, puisqu’il promeut le concept de « vocation universelle à la sainteté ». Dans l’Église, un double langage se développe donc. On parle de « la » vocation à la sainteté et « des » vocations singulières de chacun. Le même mot désigne donc à la fois une réalité universelle et des réalités particulières extrêmement variées. On dira même que chacun a « sa » vocation personnelle.
La vocation universelle à la sainteté
Arrêtons-nous un instant sur la vocation universelle à la sainteté. « De même que celui qui vous a appelés est saint, dit l’apôtre Pierre, vous aussi devenez saints dans toute votre conduite » (1 P 1, 15). Appelés au Baptême et au Salut par Dieu, nous sommes, par le fait, appelés à la sainteté. Le chapitre V de la Constitution dogmatique du second concile du Vatican sur l’Église développe très clairement ce thème (Lumen Gentium no 39–42). Il est à noter qu’en toute objectivité cet appel de Dieu, adressé à tous, est la forme de vocation la plus exigeante qui soit. Elle suppose d’être prêt, si les circonstances l’exigent, à mourir pour sa foi au Christ.
Le premier et le plus ancien modèle de sainteté (après Jésus lui-même, et sa Très Sainte Mère, il va de soi) est le martyre de sang. Avant le VIe siècle, l’Église de Rome n’a canonisé que des martyrs. Saint Sylvestre, pape (314–335) non martyr ne fut canonisé qu’entre 507 et 514 par le pape Symmaque qui lui dédia le Titulus Equitii visible sous l’actuelle église Saint-Martin-aux-Monts à Rome. Jusque-là, on ne dédiait les édifices religieux qu’aux martyrs, considérés comme les seuls fondateurs d’églises possibles du fait de la conformité de leur mort à celle du Christ.
C’est la paix constantinienne et la progressive diminution des persécutions qui a conduit l’Église à chercher d’autres types de sainteté que les martyrs. Il fallait des modèles qui soient plus proches de la vie concrète des communautés chrétiennes. Ce furent souvent des évêques ou des moines (comme saint Martin qui vécut dans ces deux états de vie).
Aujourd’hui encore, l’Église continue de proposer des modèles de sainteté, et en 2001 Jean-Paul II a béatifié, pour la première fois, deux époux, tous les deux ensemble. Ce ne sont pas les premiers laïcs mariés béatifiés, mais les premiers béatifiés ensemble...
Ces évolutions n’ont pas pour but d’abaisser la barre de la sainteté, mais de montrer que l’appel à la sainteté est toujours actuel pour tous les hommes de tous les temps. La béatification de deux conjoints est sans doute significative dans un occident où les repères familiaux sont troublés. Du reste, leur biographie précise que sur leur quatre enfants, l’un est prêtre, l’autre est moine, une autre est religieuse et une laïque. Sans commentaire.
Ceci dit, le nombre de martyrs du XXe siècle dépasse de loin celui de tous les martyrs des dix-neuf premiers siècles de l’ère chrétienne, ce qui montre qu’aucun nouveau modèle de sainteté ne supprime les précédents !
Cela aussi impose de rester en éveil à propos des exigences de l’appel universel à la sainteté qui ne fait pas dans la demi-mesure. Il suppose d’accepter a priori l’éventualité du martyre, mais également l’éventualité d’une consécration à Dieu dans la vie religieuse ou sous d’autres formes. L’appel à la sainteté engage tout jeune chrétien à remettre sa vie entre les mains du Père en disant « me voici Seigneur, je viens faire ta volonté ».
C’est probablement de cette disponibilité fondamentale que les baptisés de nos pays de vieille chrétienté manquent le plus.
En soulignant la nécessité de promouvoir la vocation universelle à la sainteté, le saint concile de Vatican II ne s’est pas trompé d’époque. Comme l’exprime si bien Mgr Barbarin, « si l’Église ne demande pas aux disciples du Christ la sainteté – et rien de moins – si elle ne leur indique pas le chemin pour y parvenir, elle ne sert plus à rien ! »2
Les vocations
Mais après « la » vocation à la sainteté venons-en à ce qu’on désigne par le vocable pluriel « les vocations ».
Par cette expression, nous comprenons les appels singuliers que Dieu adresse à chaque homme et chaque femme en particulier. Selon ses utilisateurs et le contexte, cette expression peut alors désigner deux réalités bien distinctes :
– les vocations qu’on dit « spécifiques » et qui supposent un choix de vie radical et définitif ;
– ou bien des missions confiées dans l’Église (catéchèse, délégation pour coordonner une communauté paroissiale, accompagnement des malades, etc.), pour des durées déterminées (3 ans, 5 ans...) et qui sont souvent présentées comme des appels auxquels on peut répondre après un discernement personnel.
Mais ce tout dernier type de « vocations » se manifeste dans l’Église plus exactement à travers des envois en mission et non des appels à proprement parler. Car si certains se sont proposés, d’autres ont été effectivement appelés par leur curé ou d’autres personnes... Et la reconnaissance publique de ces formes de « vocations » se fait sous le mode de l’envoi en mission, non pas sous celui de l’appel. Selon les diocèses, on peut les désigner comme des « ministères », des « offices », des « fonctions », des « charges ».
Ces missions peuvent aussi bien, d’ailleurs, être confiées à des laïcs qu’à des religieux ou religieuses ou encore à des prêtres. Elles se caractérisent par un certain nombre de choses à faire au nom de l’Église, et le plus souvent pour une durée déterminée. Pour ma part, je ne sais pas si on gagne à appeler « vocations » des missions à durées déterminées, même si elles peuvent être vécues comme d’authentiques réponses à l’appel de Dieu. On risque très vite, alors, de tomber dans ce qu’avec la culture populaire, nous avons repéré comme étant une auto-identification de la personne au service qu’elle rend, qui relève davantage du pathologique que du spirituel.
Je préfère donc user de l’expression plurielle « les vocations », les vocations « spécifiques », qu’on peut aussi élargir à d’autres engagements de vie, comme nous allons le voir.
En effet, parmi les engagements définitifs, les formes de « don total de soi-même », il faut encore remarquer des réalités très diverses dans lesquelles le mot « vocation » n’a pas exactement le même sens.
Beaucoup revendiquent aujourd’hui le titre de « vocation » à propos du mariage. Or, celui-ci n’est pas totalement comparable aux vocations spécifiques que nous essayons de définir. Les exigences propres du mariage découlent, en effet, pratiquement toutes directement du baptême et de la vocation à la sainteté.3 D’ailleurs, le mariage n’exclut pas la vocation spécifique au diaconat permanent, ni à certaines formes de consécration ou d’engagement par exemple dans un tiers ordre, dans une communauté nouvelle ou autres instituts et prélatures dont regorge l’Église...
Plus que les missions qui peuvent être confiées pour un temps, les styles de vie et de don de soi-même à la suite du Christ que proposent ces groupements de laïcs relèvent d’une réponse à une vocation spécifique et personnelle, car elle engage à vivre son baptême selon un style spécifique.
Mais le mariage lui-même est la consécration d’un choix qui est d’abord et essentiellement celui des époux. Si quelqu’un d’autre (même Dieu) avait choisi les époux l’un pour l’autre, le mariage serait nul ! C’est sur la liberté des consentements, sur la réalité du choix mutuel que se fonde le sacre ment de mariage. Cette liberté est renforcée par la grâce du baptême, elle est accompagnée par la présence de la divine Providence dans la vie des époux et leur amour participe à l’Amour divin. Mais ce sont eux qui se choisissent et l’attrait qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, sans que la grâce divine s’en désintéresse, est foncièrement naturel, contrairement à la consécration dans le célibat qui est contre-nature, mais suppose une vocation pour que le renoncement ait un sens.
Est-ce, pour les époux chrétiens, une « vocation » que de refléter par leur affection et leur attachement mutuels le mystère d’Alliance du Christ et de l’Église ? Certains auteurs sou tiennent que la fidélité pour toujours, dans une société où la durée de vie est rallongée, est devenue contre-nature elle aussi et qu’il faut donc une vocation pour s’y engager. Mais cet appel à la fidélité malgré les contraintes socioculturelles est d’abord le fait de l’appel à la sainteté, sans quoi, il faudrait aux religieux et aux prêtres une double vocation, celle qui leur fait renoncer au mariage et celle d’être fidèles à leur engagement !
B. Les vocations spécifiques
Cela peut faire bondir certains d’avoir l’air de définir les vocations spécifiques à partir de l’idée de renoncement et d’une réalité « contre-nature ». Ce serait d’ailleurs forcer le trait que de le faire. Mais qui dit réponse à un appel, dit sortie de soi-même et élan vers quelqu’un d’autre. Cet Autre est Dieu. Et, parce qu’Il appelle, Dieu conduit l’homme au-dessus de lui-même, donc, en quelque sorte, en dehors de lui-même.
Les « vocations spécifiques » au sens strict conduisent à un choix de vie définitif qui contredit certaines des dispositions naturelles des personnes appelées. Je pense en effet qu’il n’est naturel pour personne de rester célibataire et de ne pas avoir de descendance. Cela va, apparemment, contre le dessein originel du Créateur qui a dit « il n’est pas bon pour l’homme d’être seul » (Gn 2, 18) et à l’homme et à la femme « soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 28). Cela ne veut pas dire qu’il soit impossible de s’épanouir dans la vie célibataire.
Mais celle-ci porte toujours la marque d’une blessure, ou plus exactement d’un manque, d’une pauvreté. Une de ces pauvretés dont Jésus dit : « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux. »
Si la Vierge Marie et son fils Jésus n’avaient pas vécu leurs Missions respectives dans l’ordre de l’union et de la fécondité spirituelles, il n’y aurait pas aujourd’hui, dans l’Église catholique, de vocations spécifiques ni de consécrations dans le célibat.4 Le modèle de la vie religieuse découle directement du modèle marial (auquel est associé le modèle de Saint Joseph). D’une autre manière, le célibat des évêques et des prêtres est lié, lui, à la vie apostolique selon le modèle du ministère public de Jésus, qui n’a pas de pierre où reposer sa tête (Mt 8, 20).
Les vocations aux ministères ordonnés
Les vocations aux ministères ordonnés de diacre, prêtre et évêque ont dans le dispositif de l’ensemble des vocations spécifiques une place tout à fait originale qu’il faut bien comprendre. Elle éclaire, en effet, bien des aspects de toutes les autres vocations.
On sait que le Christ appelle du fait qu’il a appelé les douze à être avec lui ses Apôtres. Mais on ne songe pas toujours que cet appel par le Christ est là pour refléter l’appel du Père adressé au Christ, avant l’incarnation, appel à sauver l’humanité. À la source même du sacrifice rédempteur du Christ, il y a un appel et sa réponse : « Ecce venio » (Voici, je viens), comme l’explique l’auteur de la lettre aux Hébreux : « En entrant dans le monde, le Christ dit « De sacrifice et d’offrande, tu n’as pas voulu, mais tu m’as façonné un corps. Holocaustes et sacrifices ne t’ont pas plu. Alors j’ai dit : Voici, je viens (...) pour faire, ô Dieu, ta volonté. » (He 10, 5–7)
Alors, dans l’Église en pèlerinage sur la terre, l’appel du Christ adressé aux hommes est particulièrement visible du fait qu’il existe des prêtres, des hommes qui prolongent le ministère des premiers appelés pour refléter parmi les hommes l’Ecce venio éternel du Verbe. Car de toutes les vocations déjà évoquées, la vocation au ministère ordonné est la seule qui soit sacramentelle. En effet, l’appel fait partie du rite sacramentel qui fait le diacre, le prêtre, l’évêque. Et l’ordinand répond : « Me voici ».
L’appel à la sainteté, contenu dans le baptême, comporte aussi une dimension sacramentelle. Pour le baptême des adultes, en particulier, on célèbre, quelques jours avant le baptême proprement dit, « l’appel décisif » des catéchumènes, par lequel l’évêque non seulement reconnaît le sérieux de la préparation des candidats au baptême, mais manifeste que c’est bien le Christ qui, le premier, les a appelés à devenir des Fils de Dieu.
Cependant, dans le cas du sacrement de l’ordre, cet appel liturgique revêt une connotation spécifique, car l’évêque ne dit pas « vous êtes appelés » comme dans le rituel du baptême des adultes mais « nous vous choisissons ». Ceci, d’une part, engage bien davantage l’Église et, d’autre part, souligne cette dimension d’élection, de particularité de cette vocation qui n’est pas donnée à tous, mais relève d’un choix. De même que le Christ n’est pas prêtre de lui-même, mais par don du Père, aucun candidat à la prêtrise ne l’est de lui-même, mais par le don du sacrement de l’ordre.
Le fait que l’Ordre soit réservé aux hommes, et la prêtrise (dans l’Église latine) comme l’épiscopat, aux hommes célibataires, renforce également cette dimension de choix à l’exclusion des autres : Le Christ, qui fut un homme (l’Incarnation lui interdisait d’être androgyne !), n’a choisi que des hommes pour prolonger sacramentellement son ministère pastoral. Aussi, parce que c’est toujours le Christ qui choisit ses prêtres, l’Église ne peut ordonner encore et toujours que des hommes.5
Ainsi, ces vocations spécifiques aux ministères ordonnés sont-elles, finalement, les vocations par excellence, dans le sens où elles révèlent toute la densité spirituelle de ce que peut être la réponse d’un baptisé, quel qu’il soit, à sa vocation personnelle. Car du point de vue de sa relation personnelle avec Dieu, tout baptisé est appelé et doit répondre généreusement à ce que Dieu attend de lui comme don de lui-même en vue de son Royaume éternel.
Aussi, comme l’écrivait Jean-Paul II, « Si le concile Vatican II parle de la vocation universelle à la sainteté, dans le cas du prêtre, il faut parler d’une vocation spéciale à la sainteté. »6 C’est logique, si la vocation de prêtre est, comme nous venons de le remarquer, la figure de toute vocation, la vocation faite sacrement. Et il s’en suit que le prêtre se doit, pour bien répondre à sa vocation, de devenir un modèle de sainteté. Pour cela, dit aussi le pape, « le prêtre doit être avant tout un homme de prière, convaincu que le temps consacré à la rencontre intime avec Dieu est toujours le mieux employé, parce que, non seulement il lui est utile, mais il est utile pour sa tache apostolique. »7
Dans la pratique, la réponse à l’appel au sacerdoce ne va pas sans une « montée en puissance » spirituelle. C’est toujours une expérience personnelle d’intimité avec le Christ qui permet de comprendre qu’Il appelle. Il y a des médiations, des interpellations objectives, des signes concrets qui font qu’un jeune homme est placé par l’Église en face d’un besoin de « serviteurs du Christ et intendants des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1–2). Face aux besoins des communautés chrétiennes, le jeune homme peut dire, à son tour « Ecce venio ». Mais l’appel objectif, ritualisé dans la liturgie de l’ordination, n’est possible à déchiffrer comme concernant individuellement tel ou tel qu’au sein d’une expérience spirituelle. Ce n’est sans doute pas par hasard si les statistiques des ordinations sacerdotales en Europe sont exactement proportionnelles, par pays, avec la pratique dominicale des jeunes.
Les vocations religieuses
La vie religieuse est connue pour ses vœux publics (chasteté, pauvreté et obéissance) mais, comme l’écrit Victor Hugo, relève de ces choix de vie « que la raison condamne, mais que la liberté permet » ! Mais je voudrais tout d’abord cerner la spécificité de la vocation religieuse par rapport à une vocation au ministère ordonné.
Il semble que ce soit dans le modèle de la Vierge Marie qu’on en trouve la clé. La virginité de Marie prend source dans ce qui peut sembler à première vue une contrariété : le bouleversement de son projet de mariage avec Joseph, le charpentier de Nazareth. Mais l’Évangile ne dit rien de la « contrariété » qu’humainement, nous prétendons percevoir. Le premier chapitre de saint Luc ne voit que la salutation de l’ange Gabriel : « Réjouis-toi, Marie, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » (Lc 1, 28). À la source de la vie religieuse, il y a donc la bénédiction de Dieu, une sorte de bonheur surnaturel accordé sans que rien ne l’ait laissé présager et la promesse d’une fécondité de cette présence de Dieu qui surgit dans la vie de la Vierge.
Cet appel est clairement surnaturel. Il ne se construit pas sur des spéculations humaines. La médiation de l’appel de l’ange est strictement miraculeuse. Marie se demande même si ce qu’elle entend est possible à réaliser car, dit-elle, « je suis vierge » (Lc 1, 34). Or c’est l’œuvre du Saint-Esprit qui doit s’accomplir et manifester la puissance du Très-Haut. Néanmoins, pour que Marie sache qu’elle n’a pas été illusionnée, elle bénéficie d’un signe visible : la naissance de Jean-Baptiste dans les entrailles de sa vieille cousine stérile, Élisabeth. La vocation religieuse conjugue donc un appel surnaturel, une expérience de Dieu unique, originale et des signes extérieurs visibles bien concrets. À l’origine de la vocation religieuse, il y a un appel de Dieu que rien n’explique sinon l’amour qu’il porte à la personne qu’il appelle. Cet amour est absolument gratuit, personnel et unique. Il embrasse la personne au point qu’elle ne s’appartient plus à elle-même, mais appartient au Christ. Il revêt aussi le caractère d’une alliance. Le regard que portait Jésus sur le jeune homme riche traduit ce caractère : « Posant son regard sur lui, Jésus le prit en affection. » (Mc 10, 21)8
Si les ministères correspondent à des missions définies par l’Église, si la vocation sacerdotale est constitutive de la vie de l’Église et la structure et si la vocation à la sainteté est l’appel adressé à tous, la vie consacrée apparaît davantage comme un don gratuit, comme par surcroît, fait par Dieu à l’Église. Alors, par nature, ce don peut échapper un peu aux cadres prédéfinis des pastorales diocésaines, du moins à condition que ces charismes soient discernés comme facteurs de paix, d’unité, de progrès spirituel pour tous.
Il existe une foison de congrégations différentes et il paraît bien difficile de comprendre les raisons d’une telle diversité.
D’ailleurs, le foisonnement des congrégations religieuses pose souvent problème aux jeunes qui se demandent s’il faut toutes les connaître pour savoir dans laquelle on est appelé ! L’expérience montre que le zapping systématique n’apporte pas grand chose. Si Dieu nous appelle, il nous fait savoir rapidement où. Les récits de vocations religieuses sont tous originaux, uniques, empreints de mystère et mélangés à des signes concrets.
Au point de départ, à vue humaine, il y a généralement l’attrait d’un « art de vivre » incarné par telle congrégation. Mais le signe décisif qui confirmera la vocation religieuse sera l’apprivoisement mutuel entre le candidat à la vie religieuse et la congrégation ou l’institut où il veut consacrer sa vie au Seigneur. L’action du Saint-Esprit se manifeste clairement lors de l’engagement définitif, du fait de la convergence entre le désir du candidat, sa joie après les premières années d’expérimentation communautaire et la paix spirituelle qui entoure son entrée définitive dans l’institut ou la congrégation.9
Que le charisme dominicain soit la prédication, le charisme franciscain la vie fraternelle et le charisme ignatien le discerne ment des esprits, sans doute, du fait des fondateurs, il existe bien des dominicains qui prêchent mal et vivent en frères de façon admirable, des jésuites peu doués de discerne ment spirituel et bons prédicateurs, ou encore des franciscains au sale caractère, mais qui ont un jugement sûr. On dira que c’est la communauté qui reçoit le charisme et non tel ou tel de ses membres. Je crois surtout que chaque religieux et chaque religieuse doit recevoir sa vocation et sa communauté comme un don de Dieu et que c’est cela qui fait de cette forme de vie un charisme. Le reste est plutôt source d’égarement et de frustration. En principe, les différents membres d’une communauté s’emploient à vivre ensemble de façon à révéler une facette du mystère du Christ qui correspond aux intuitions de leurs fondateurs et non à spécialiser les lieux et les activités de leur mission.10
D’autres formes de consécration
Outre la vie religieuse proprement dite, il existe aujourd’hui de multiples formes de consécrations dans le célibat qui sont des engagements définitifs, mais parfois sans la dimension proprement communautaire de la vie religieuse.
Les instituts séculiers, par exemple, permettent une consécration totale, mais dans le monde, c’est-à-dire en menant une vie professionnelle extérieurement sans distinction de celle des hommes de son temps. C’est une consécration à la dimension « sacerdotale » du baptême qui consiste, pour les chrétiens, à sanctifier le monde par leur simple présence en son sein, laquelle présence active permet d’offrir le travail et la vie des hommes en sacrifice spirituel à Dieu (1 P 2, 5), spécialement lors de la participation à la célébration du sacrifice eucharistique.
On peut aussi évoquer ici les communautés nouvelles (comme la communauté des Béatitudes, érigée depuis peu par le Siège Apostolique en « association privée de fidèles » ou encore les foyers de Charité, etc.) qui tentent des expériences de vie communautaire réunissant plusieurs états de vie... Les contours de ces vocations spécifiques s’apparentent aux vocations religieuses pour ce qui est des célibataires consacrés. Mais pour les personnes mariées vivant en communauté, elles sont tout à fait originales et encore difficiles à définir.
En conclusion
La question la plus complexe concernant les vocations se pose au cœur de chaque homme : ma vocation est appel de Dieu. Mais cet appel est habituellement explicité à travers de multiples médiations visibles et en fonction des formes de vie multiples que permet la vie chrétienne de l’époque dans laquelle je vis.
On souligne souvent la difficulté que représente la perspective d’un engagement définitif dans notre contexte socioculturel. Cette difficulté apparaît tout autant à propos du mariage que du célibat consacré. Dans tous les cas, ce qui semble faire défaut, c’est une éducation à surmonter les difficultés et les crises dans la fidélité aux choix qu’on a posé. J’entends souvent dire « montrez aux jeunes des prêtres heureux, ils auront envie d’être prêtres. » Cela me semble un peu savonneux. Personne n’est heureux vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Lorsque je célèbre des funérailles et que j’accompagne une famille en deuil, je n’ai pas l’insolence de me présenter comme un homme heureux ! Et je ne le suis pas, même si je suis heureux d’être à leurs côtés et de croire à la Résurrection. Ma vie de prêtre, même ma vie de prière, passe par des crises, des épreuves qui m’incitent à renforcer ma fidélité et à découvrir que ma foi peut me conduire encore plus loin. Cela demande de la combativité et, surtout, de me souvenir que Dieu est Dieu et que cela me suffit car son Alliance est sans faille.
Nous avons essayé de définir le plus claire ment et simplement possible la diversité des vocations. Cet exercice nous incite tous, prêtres ou laïcs, à aider chacun de nos frères et spécialement les jeunes, à trouver leur place dans l’Église et à devenir des saints. Le point de départ de cette mission d’entraide mutuelle au discernement sera la prière. Seul l’Esprit Saint peut éclairer les cœurs et leur donner assez d’amour pour répondre « présent » à l’appel personnel que le Christ nous adresse.
Il me semble qu’une conclusion encourageante s’impose après cette petite nomenclature : la complexité même du rapide panorama que nous venons de brosser reflète une grande richesse et un profond dynamisme de la vie de l’Église. On ne peut que regretter le petit nombre des vocations spécifiques. C’est même un drame de l’Église, spécialement en France, et nous n’avons pas fini d’en payer le prix. Mais malgré un contexte défavorable à tous points de vue, des jeunes s’engagent, des vieux sont fidèles, des entre-deux-âges se donnent. Tous disent, en témoignage au Salut apporté par le Christ : « Ecce venio ».
Et Dieu vit que cela était bon.
* Prêtre du Diocèse d’Agen, docteur en théologie, responsable du Service des Vocations. Auteur de Je guéris donc je suis. Pour une théologie de la guérison (mai 2001) et, à paraître : Vivre sa solitude en communion avec la solitude du Christ (mai 2003).
- Cf. Voyez comme ils s’aiment in Revue Jeunes et Vocations, no 105 (2002), p. 95–97.
- Mgr Philippe Barbarin, Prier pour les Vocations, in revue Jeunes et Vocations no 105 (2002), p. 80.
- N’est-ce pas ce qui ressort, en fin de compte, de la lecture attentive du No 107 de la revue Jeunes et Vocations intitulé « Le mariage, une vocation ? ».
- Cf. Bernard Sesbouë, Pédagogie du Christ, Paris, Cerf, 1994, chap. 7, p. 203–229. L’auteur fait judicieusement remarquer (p. 217) que dans un contexte culturel où le mariage (et la fécondité de celui-ci) était présenté comme une bénédiction, l’exaltation par les Pères de l’Église de la virginité consacrée découle de leur foi en la virginité de Marie, Vierge féconde, et non l’inverse (comme le prétendent beaucoup d’auteurs qui incriminent une soi-disant dévaluation de la sexualité qui aurait conduit les premiers chrétiens à imaginer (!) la conception virginale de Jésus en Marie !) qui relève de l’improbabilité historique la plus radicale.
- En outre, le Christ Jésus était célibataire. Pour rappeler que cette vocation est prolongation du ministère du Christ, l’Église latine préfère, depuis de nombreux siècles, n’appeler que des célibataires.
- Jean-Paul II, Ma vocation don et mystère, Paris, Bayard/Cerf/Fleurus-Mame/Téqui, 1996, p. 103.
- Ibid. p. 102.
- Congrégation pour les Instituts de vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique, Directives sur la formation dans les Instituts religieux, Rome, 1990, no 8.
- Cf. Sœur Suzanne David, Laissez-vous conduire par l’Esprit. Se former à l’accompagnement spirituel et au discernement vocationnel Paris, SNV, 1998, p. 133.
- Cf. Philippe Lécrivain, s.j., Présenter la vie des religieux, un défi qu’il est possible de relever in revue Jeunes et Vocations no 108 (2003), p. 23–40.
