Quelle crise des vocations ?
Raymond Centène *
D’inquiétantes statistiques nous montrent que le nombre des séminaristes en France est aujourd’hui inférieur à mille. C’est la première fois qu’un chiffre aussi bas est avancé. Les autres pays d’Europe occidentale enregistrent la même baisse, tandis que de par le monde, le nombre global des entrées au séminaire et des ordinations est en hausse constante. Peut-on parler de crise des vocations ?
Cette crise, si elle existe, permet-elle de remettre en question l’organisation, voire la structure de l’Église, comme certains sont tentés de le faire en lisant dans cette situa tion un « signe des temps » qui les inviterait à une nouvelle ecclésiologie dans laquelle les ministères ordonnés, réduits à la portion congrue, voire en voie d’extinction, devraient laisser la place à un engage ment de plus en plus important des laïcs dans l’exercice de la charge pastorale.
Existe-t-il une crise des vocations ? L’appel à consacrer toute sa vie à Dieu dans le service du Christ et de l’Église ne se ferait-il plus entendre ? Les chiffres semblent être là pour nous montrer que les vocations sacerdotales manquent à l’Église de France ; certains diocèses n’ont pas eu d’ordinations depuis plus de dix ans, des séminaires ferment, partout des initiatives innovantes voient le jour.
Les créations de nouvelles paroisses sont-elles le signe d’une vitalité renouvelée de l’Église ou la seule conséquence de la suppression et du regroupement des anciennes, devenues impossibles à desservir ? La constitution d’équipes d’animation pastorale relève-t-elle de la vigueur d’un jeune laïcat, enfin libéré de la tutelle d’un clergé en fin de course et désireux de prendre à bras le corps sa vocation baptismale et sa pleine responsabilité missionnaire dans l’annonce de la Bonne Nouvelle ?
La crise de la vocation au ministère ordonné serait alors le signe d’un nouveau printemps pour l’Église. Certains en sont persuadés, qui estiment qu’un nombre encore inférieur de prêtres permettrait une plus grande responsabilisation des laïcs se substituant aux clercs, ce qui serait nécessairement bénéfique pour l’avenir de l’Église. Nous ne serions alors confrontés qu’à un problème d’organisation interne de l’Église, de partage des responsabilités entre clercs et laïcs. Soigner, même très énergiquement, les effets d’une maladie n’en supprime pas généralement la cause.
Dans les Orientations Pastorales qu’il donnait à son diocèse de Perpignan le 10 septembre 2000, monseigneur Fort, aujourd’hui évêque d’Orléans, faisait un diagnostic différent : « L’Église en Europe souffre d’une crise des vocations parce qu’elle souffre d’une démobilisation des adultes et d’une crise de l’évangélisation des enfants et des jeunes. »
C’est dans cette même perspective que le Saint-Père appelle à une Nouvelle Évangélisation du vieux continent. Là où des jeunes sont évangélisés, là où une vie spirituelle authentique leur est proposée, là où ils vivent des sacrements, là où ils apprennent à connaître et à aimer le Christ, cet amour peut devenir prioritaire et constituer le sens de leur vie jusque dans l’engagement le plus radical de leur existence à sa suite. Là où le sens du service et du dépassement de soi est honoré, l’appel à un plus haut service est entendu.
Il suffit de lire les parutions des mouvements qui se sont donnés ces objectifs pour comprendre qu’il n’y a pas de crise des vocations à la vie consacrée. La lecture de l’organe de liaison des chefs des « Guides et Scouts d’Europe » fournit une liste d’ordinations et de prises d’habit qui n’a rien à envier à la liste des mariages. Il se trouve que beaucoup de ces mouvements ont été et sont encore parfois marginalisés ou même suspectés dans une Église qui depuis quarante ans s’épuise dans des problèmes d’organisation interne et de luttes intestines.
Il n’y a pas de crise des vocations, mais le vivier dans lequel les vocations peuvent naître est restreint. De fait, quand nous participons à nos assemblées dominicales, nous pourrions légitimement nous demander qui aurait l’âge et les qualités nécessaires pour répondre à une vocation autre que celle que Lazare a entendue du fond de son tombeau : « Lazare, viens dehors ! » Sortir de nos conflits internes pour nous adonner courageusement, avec les forces qui nous restent, à la Nouvelle Évangélisation, voilà la gageure à laquelle est confrontée l’Église en Europe occidentale ! Saurons-nous relever ce défi ? Quelles rides faudra-t-il effacer pour redécouvrir le visage de la jeunesse éternelle de l’Église ?
La première de ces rides prend l’aspect d’un conflit de générations.
Lorsqu’en novembre 2000, les évêques ont voulu inviter les représentants des jeunes prêtres à participer à la réunion de l’Assemblée plénière de l’Episcopat à Lourdes, il s’est trouvé, dit-on, plus d’un prélat pour être agacé par le style d’un nouveau clergé, très majoritairement engoncé dans des cols romains d’une autre époque, parfois même dans des soutanes réputées anachroniques. Pour beaucoup de prêtres d’un certain âge, c’est l’incompréhension, le spectre d’un retour en arrière, la relecture d’une page que l’on croyait définitivement tournée.
Les revendications identitaires de la nouvelle génération sont facilement analysées comme un manque de maturité, la recherche d’une protection contre une fragilité inavouée, l’attachement à des détails secondaires, la fuite du monde. Certains y voient même un refus de la modernité, quand ce n’est pas une mise en cause du Concile et de ses acquis.
De leur côté, les jeunes prêtres se sentent parfois rejetés, suspectés, voués à une tâche ingrate, confrontés par leurs aînés à des problématiques qui ne sont pas les leurs. Devant collaborer avec des laïcs engagés à qui l’on a parfois laissé entendre que leur action était appelée à se substituer à celle des ministres ordonnés, ils risquent parfois d’en être réduits à se dire : « Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus ! »
Ce conflit de générations, inhérent à toute famille et à toute institution, est aggravé par le fait que dans beaucoup de diocèses la génération intermédiaire est absente, les jeunes prêtres ne sont pas les fils de leurs prédécesseurs. Peut-être en seraient-ils les petits-fils, mais leurs généalogies sont incertaines. Ils ne sont pas issus des mouvements qui ont mobilisé toute l’énergie des anciens. Il leur est difficile de trouver une image de père à qui s’identifier tant l’évolution du monde les éloigne des problématiques de leurs prédécesseurs.
Les premiers sont nés en chrétienté, dans une société hyper-normée, imprégnée par la pensée d’une Église qui ne l’était pas moins. Engoncés dans les habitudes inchangées des siècles précédents, ils ont été appelés à relativiser beaucoup de choses qui semblaient essentielles au temps de leur jeunesse cléricale, à accueillir beaucoup de changements comme une libération.
Les suivants sont nés dans des champs de ruines, sur fond de révolution culturelle, dans une société dépourvue de repères moraux.
Si les premiers se sont ennuyés aux vêpres, les seconds ont vu la foi de leurs frères, parfois même la leur, s’étioler dans des liturgies horizontales qui n’avaient pas d’autre critère que l’imagination inventive du célébrant, plus souvent soucieuse de s’adapter à un monde en perpétuel mouvement que de manifester la transcendance de Dieu.
Les premiers ont cru de bonne foi qu’ils montraient que Dieu était proche des préoccupations des hommes en célébrant la Messe sur un établi pour la fête de saint Joseph artisan, les seconds appartiennent à une génération qui a oublié l’existence de Dieu, à force de voir célébrer la Messe sur des établis !
Les uns et les autres n’ont pas souffert des mêmes choses. Les premiers ont trouvé la liberté en s’affranchissant d’un certain nombre d’interdits, les seconds redécouvrent la valeur des interdits pour construire une liberté véritable au milieu d’une licence généralisée génératrice de nouveaux et combien plus dangereux esclavages.
Les jeunes prêtres et les séminaristes d’aujourd’hui ne ressemblent pas à ceux des années soixante ; ils ne sortent majoritairement ni des paroisses, ni des milieux d’Action Catholique, les discours des réunions de doyenné leur sont étrangers, parfois même insupportables.
Leurs prédécesseurs leur font facilement le grief de n’avoir pas de véritable expérience d’Église, une Église dont les traits vieillis sont d’autant moins attrayants pour des jeunes que l’atomisation générale de notre société creuse des fossés souvent infranchissables entre les crèches et les maisons de retraite.
La crise des années 70, avec ses défections massives, dont l’onde de choc n’a toujours pas fini de se répercuter, a dissuadé beaucoup de prêtres d’appeler au ministère, si bien que les vocations d’aujourd’hui leur apparaissent comme le fruit de générations spontanées. Elles semblent rarement être l’effet de leurs efforts ou de leur rayonnement, elles leur paraissent étrangères aux domaines habituels de leurs préoccupations. Elles n’en existent pas moins.
Ou bien elles sont issues des familles de pensée traditionnelle qui ont conservé, avec l’image du prêtre, des critères d’éducation oubliés par ailleurs, ou bien elles sont le fruit de conversions liées aux différents courants du Renouveau charismatique.
Dans un cas comme dans l’autre, elles sont caractérisées par une forte exigence spirituelle et identitaire, qui leur apparaît soit comme un héritage respectable qui a fait ses preuves au milieu de ce qui est considéré comme un relâchement général, soit comme une découverte, positive après bien des errances, parfois génératrices de blessures profondes, dans un monde déchristianisé.
Les « signes des temps » que nous sommes aujourd’hui invités à scruter (Gaudium et spes, no 4) ne se limitent pas à la constatation du petit nombre des jeunes prêtres et des séminaristes. Leur rareté n’est d’ailleurs évidente que si l’on s’obstine à croire que l’ensemble de la population de la France est chrétienne et qu’il faut un prêtre sous chaque clocher.
La réalité est bien différente, le nombre des prêtres et des séminaristes est proportionnel au nombre de fidèles de leur âge. Chaque génération de fidèles génère les prêtres dont elle a besoin.
Combien de jeunes prêtres sont envoyés dans des paroisses où ils sont les plus jeunes des pratiquants ?
Qui sont ces jeunes prêtres et d’où viennent-ils ? Pourquoi d’autres ne sont-ils pas venus d’ailleurs ? Voilà aussi des « signes des temps » qu’il nous faut avoir le courage de scruter avec lucidité.
Les jeunes chrétiens ne sont pas moins généreux que leurs prédécesseurs pour répondre à l’appel de Dieu, leur courage n’est pas moindre, il est parfois plus héroïque que celui de leurs aînés placés dans des conditions humaines et sociales beaucoup plus favorables. Mais les jeunes chrétiens sont moins nombreux.
S’il est un véritable problème qui doit retenir notre attention et auquel il nous faut trouver une solution c’est bien celui-là. Son urgence est une question de vie ou de mort pour l’Église en France et devant sa gravité toutes les questions qui ne sont pas essentielles devraient se dissiper dans une mobilisation générale de toutes les énergies, de toutes les compétences et de toutes les générosités, au-delà des conflits de générations et de sensibilités vestimentaires et liturgiques. Il n’y a pas de crise de la vocation sacerdotale, à laquelle on pourrait remédier par l’ordination d’hommes mariés parfois encore évoquée par certains comme une solution miracle, il y a une crise de la vocation baptismale.
La solution ne saurait se limiter ni à une réorganisation interne de l’Église, bientôt rendue caduque par l’évolution, ni à une nouvelle répartition des charges entre clercs et laïcs, même si elle peut s’avérer ponctuellement utile, voire indispensable, mais dans une œuvre véritable d’évangélisation, la Nouvelle Évangélisation à laquelle le Saint-Père nous appelle et qui nécessite la collaboration de tous dans une confiance retrouvée.
* Curé d’une paroisse dans le diocèse de Perpignan dont il est aussi le Chancelier, l’abbé Raymond Centène est en contact, par son ministère, avec des séminaristes ou de jeunes scouts. Leurs aspirations et la tonalité que prend leur réponse à l’appel du Christ le poussent à s’interroger sur la réalité de la crise des vocations sacerdotales et sur l’accueil qui peut leur être fait dans une Église souvent vieillissante, qui tend parfois à s’habituer au manque de prêtres.
