Art et Foi
Mgr Paul-Marie Guillaume, évêque de Saint-Dié
Communication du 17 octobre 2002 à la réunion plénière à Rome de la Commission Pontificale pour les biens culturels de l’Église.
« Sans l’art, le monde perdrait sa voix la plus belle », disait Jean-Paul II. En France, récemment, l’on réfléchit sur les relations de l’art avec la foi et avec la catéchèse.
Un petit livre vient de paraître sous la direction de Régine du Charlat, directrice de l’Institut des Arts sacrés à l’Institut catholique de Paris. Intitulé « L’Art, un enjeu pour la foi », il est préfacé par Mgr Joseph Doré, archevêque de Strasbourg et ancien professeur de théologie à ce même Institut catholique. Il est composé en grande partie par des enseignants à l’Institut des Arts sacrés (Éditions de l’Atelier, Paris, 2002, 127 p.).
L’intérêt majeur de ce livre est de situer toutes les manifestations artistiques, spécialement la poésie, la musique, le cinéma, dans leur relation avec l’acte de la foi chrétienne. Chaque auteur le fait à sa façon avec le souci permanent de respecter l’art et la foi dans leur spécificité et leur autonomie.
Art et Foi
Chacun réfléchit sur la manière dont la démarche artistique peut aider le croyant à mieux vivre de sa foi. L’abbé Joseph Marty fonde l’art dans le mystère trinitaire : « Sur les chemins de l’art, écrit-il, germent aussi les semences du Verbe » (Saint Irénée) (p. 28)
En commentant un film japonais d’Akira Kurosawa sur le combat contre la fascination de la mort, Elisabeth Oberson a pour objectif « de montrer comment la réception d’une œuvre d’art pouvait susciter une prise de parole dans le champ théologique et y produire du fruit » (p. 39).
Pour créer une œuvre musicale à partir du Prologue de l’Évangile de Saint-Jean, l’on ne s’est pas contenté de la commander à un musicien, même en lui apportant des documents scripturaires, mais on crée avec le compositeur un groupe de théologiens ; ensemble ils se mettent à l’écoute de la Parole et, peu à peu, le musicien élabore son œuvre avec son génie personnel.
Autre exemple, plus ancien : le président de la Commission d’Art sacré du diocèse de Besançon a exercé une heureuse influence sur Le Corbusier pour construire la fameuse église de Ronchamp.
L’édification d’une église est l’occasion de réfléchir au rôle de l’architecte dans la création d’un espace où se déroule la liturgie d’une communauté dans l’accueil de son Dieu. L’architecte a le souci de construire un édifice dans lequel la communauté célébrante « doit sa vérité à la visite d’un autre » (Bernard Klasen, p. 63).
Quant à sœur Régine du Charlat, elle insiste sur la nécessité pour le croyant de « ré-habiter le sensible (...) comme lieu de connaissance et de vie (...) ; d’honorer l’émotion esthétique dans sa dimension spirituelle » (p. 106), de retenir « comme possible le caractère spirituel de l’expérience esthétique, dès lors qu’elle accepte d’ouvrir l’émotion à la recherche de la vérité » (p. 111).
En conclusion, le père Caillot, théologien, estime que « l’art nous apparaît riche d’un patrimoine immense, véritable mémorial des questions et des réponses de l’homme en quête du divin, du bonheur, de lui-même » (p. 122).
Une phrase toute simple synthétise l’ensemble de ces études : « L’art peut être chez lui dans la foi et la foi peut être chez elle dans l’art » (p. 118).
Le dialogue entre art et foi est « souhaité nécessaire à l’heure actuelle », remarque le pasteur Jérôme Cottin (p. 75), auteur du livre « Le regard et la Parole. Une théologie protestante de l’image » (Labor et Fides, 1994). Cet auteur est partisan d’une articulation nécessaire entre la parole et l’image. La seconde partie de ce livre est intitulée : « L’image dans la perspective d’une théologie trinitaire » ; elle se conclut par ces mots : « Une Église qui se veut véritablement Église de la Parole ne peut qu’être ouverte à la dimension visuelle, c’est-à-dire à l’existence dans sa réalité pleine » (p. 218).
Le 15 janvier 2002, l’Institut des Arts sacrés et l’Église Réformée de France ont tenu une table ronde sur le thème « L’image, un lieu théologique ? », à l’occasion de la traduction allemande du livre de Jérôme Cottin (compte-rendu dans « L’art, un enjeu pour la foi », p. 69–78).
Art et catéchèse.
Le domaine de la catéchèse est un lieu privilégié du dialogue entre art et foi. Certains indices laissent présager un heureux développement en ce sens :
– lors de notre dernière assemblée de la Conférence des Évêques de France, en novembre dernier, nous avons abordé le problème de la catéchèse, au sens le plus large du mot, s’étendant à l’ensemble des générations chrétiennes. L’un des groupes de réflexion avait pour thème « Catéchèse et art ». Sa motivation était de « remettre en cause la prédominance de l’écrit et de se servir des expériences fortes que permet l’art pour signifier l’événement de la vie et de la mort du Christ ». Il s’agirait d’utiliser le patrimoine culturel et artistique pour permettre d’accéder à l’intériorité. On insiste sur la beauté de l’aménagement des lieux et des espaces de la catéchèse comme de la liturgie. Il faudrait réaliser des rencontres entre le service de la catéchèse et les différents services engagés sur le terrain de l’art.
Au cours de notre assemblée fut organisée une veillée musicale où plusieurs artistes sont venus témoigner de leur foi dans l’exercice même de leur art.
– parmi les ateliers de travail confiés aux acteurs de la catéchèse aujourd’hui pour préparer la suite de nos propres réflexions, je constate que le premier est consacré aux « cultures, art et langages. ». Je vous lis les quelques lignes d’introduction, à la suite d’une citation de la Lettre de Jean-Paul II aux artistes :
« La démarche artistique ou la référence à la beauté sont, dans le dialogue des cultures et la diversité des langages, intérieurement liées à la recherche de sens et à la transmission de la foi. C’est loin d’être une évidence dans les différents champs de la catéchèse (ex : aucune mention dans le Directoire général pour la catéchèse). Il convient donc de mettre en valeur la dimension initiatique et prophétique de l’art. »
– le second numéro de la revue « Catéchèse » de 2002 présente un dossier « Art et foi », avec comme sous-titre : « La création comme expérience de foi » (no 167, 2/2002).
Régine du Charlat intitule sa contribution « Quand l’art se fait révélation ». Elle y redit sa conviction : le sensible est le lieu d’écho possible de la parole de Dieu. Sa vision anthropologique « donne également à la parole et au sensible la capacité de donner corps à la parole de Dieu » (p. 25).
« La grâce de l’art, écrit-elle encore, est d’être épiphanique, de s’apparenter à la Résurrection en transfigurant le réel » (p. 26).
Il me semble intéressant de constater avec Régine du Charlat comment « la catéchèse s’interroge sur sa capacité à intégrer la création artistique et l’expérience esthétique » (p. 29).
Ce sera peut-être le rôle de notre Commission d’aider les organismes catéchétiques à avancer dans cette direction.
Je conclus sur trois expériences, de dimension différente :
– l’un de mes curés a l’habitude de faire le catéchisme en commentant aux enfants des œuvres d’art, peintures ou sculptures. Il serait heureux, sans doute, d’entendre nos propos.
– Le Chemin de Croix aux JMJ de Toronto était représenté par une mise en scène très réaliste, que chacun pouvait voir sur grand écran autour de chacune des quatorze stations. Une technique très poussée était ainsi au service d’une forte expression de foi et de prière.
– Il y a quelques mois, j’ai eu la joie d’assister un soir à l’illumination de la façade de la cathédrale d’Amiens. Grâce à plusieurs faisceaux lumineux, les couleurs – dont une restauration récente a redécouvert quelques traces – sont projetées sur la magnifique statuaire : c’est une joie pour les yeux, mais aussi une émotion pour le cœur de voir ainsi offert à un très large public quotidien les scènes de la vie de la Vierge, de la vie du Christ, le « Beau-Dieu » d’Amiens, et de la vie des grands saints à l’origine du diocèse. Pour reprendre l’expression de Jean-Paul II, l’on peut entendre alors la voix la plus belle du monde, celle de l’art.
« Art et religion sont comme deux branches inégales d’une même racine éternelle. L’expérience esthétique est une obscure saisie de Dieu » .
- P-M. Léonard, S.J., art. Art et spiritualité, Dictionnaire de Spiritualité, t. I, 1937, col. 899–934, ici col. 926.
