Notes de lecture
Les séminaires français, aux XIXe et XXe siècles
Marcel Launay – Éditions du Cerf, 261 pages, 2003, 20 euros.
Les quatre saisons d’un siècle
Georges Delbos – Éditions Le Laurier, 303 pages.
L’ouvrage de Marcel Launay, présenté comme « la première étude sur l’histoire des séminaires en France » (quatrième de couverture), aborde un sujet qui passionnera tous ceux qui portent aujourd’hui le souci des vocations sacerdotales. En effet, alors que se pose de manière aiguë la question du manque de prêtres et de la relève, ce regard historique sur l’évolution de la formation des séminaristes peut être riche d’enseignements.
L’institution du séminaire (de seminarium, pépinière), suscitée par le concile de Trente pour favoriser l’épanouissement des vocations et la formation spirituelle, intellectuelle et morale des candidats aux saints ordres, a traversé quatre siècles d’histoire de France souvent mouvementée. Marcel Launay s’applique plus particulièrement à la période allant de la Révolution jusqu’à nos jours.
Après un premier chapitre retraçant brièvement la mise en place des séminaires sous la France d’Ancien Régime, l’auteur décrit plus en détail l’effort de reconstruction entrepris par les évêques du Concordat : au lendemain de la Révolution, un vaste chantier s’ouvrait alors pour faire renaître et revivre les institutions ecclésiales.
Cette première partie, traitant du XIXe siècle, est fort intéressante : bien documentée, elle laisse parler avant tout les sources et les faits. On peut retenir quelques aspects marquants de la formation sacerdotale à cette époque :
– la grande diversité des réalisations en faveur de la formation du clergé : petites écoles, écoles presbytérales, petits et grands séminaires avec le concours du clergé séculier comme des réguliers.
– la place des petites écoles presbytérales qui rassemblaient autour du curé quelques enfants ou quelques jeunes gens. « Le rôle de ces écoles ne fut pas négligeable dans la relance du recrutement sacerdotal, même si des statistiques précises manquent pour mesurer leur contribution exacte à ce sujet. En 1828 on évalue encore à 2355 le nombre des aspirants au sacerdoce étudiant chez des curés » (p. 30).
– la forte implication des évêques, engageant parfois leurs propres deniers, pour susciter ou encourager les diverses initiatives en faveur de la formation.
– dans cette période de reconstruction, on est surpris du vent de liberté qui semble régner dans les diocèses. Après la querelle janséniste qui a secoué les XVIIe et XVIIIe siècles, la Révolution qui a divisé le clergé en jureurs et non-jureurs, on perçoit bien ici ou là quelques méfiances, à l’encontre des jésuites par exemple, mais rien qui ressemble à une guerre de tranchées.
L’auteur nous introduit ensuite dans la vie des aspirants au sacerdoce à la fin du XIXe siècle. Après le petit séminaire, dont le niveau scolaire fut rehaussé au fil du temps, le candidat était envoyé au grand séminaire pour une durée de quatre puis, vers la fin du siècle, de cinq années. Le petit et le grand séminaires sont peu à peu devenus l’institution bien réglée qui a, jusqu’en 1960 environ, été la référence pour la formation du clergé.
Les quatre derniers chapitres du livre (qui en compte dix) sont consacrés au XXe siècle. Le chapitre VII décrit le petit séminaire avec précision : « Ces institutions se voulaient des maisons de vocations, accueillant des jeunes qui acceptaient de se poser la question de la vocation et en particulier celle de prêtre. Le style de vie, internat, vie spirituelle forte, accompagnement spirituel, tout contribuait à ce que l’appel de Dieu puisse être entendu, discerné et qu’une réponse puisse être donnée peu à peu » (p. 156).
Les chapitres VIII-X retracent brièvement les soubresauts du XXe siècle auxquels furent confrontés les grands séminaires. Alors que la vie quotidienne du séminariste, ses cours, son milieu d’origine, etc., sont bien décrits pour la période antérieure, on peut regretter ici une approche trop dialectique avec une analyse développée selon le seul paradigme de l’ouverture au monde. Les titres des chapitres sont eux-mêmes révélateurs : « Le grand séminaire entre tradition et ouverture ; Sacerdoce et « mission » ; les séminaires et la crise du sacerdoce ». L’auteur donne quelques indications statistiques et sociologiques intéressantes, mais il y a peu de chose sur le fonctionnement des séminaires, les études philosophiques et théologiques, la discipline, la vie spirituelle, la formation humaine, les directeurs et professeurs...
L’ouvrage s’achève sur quelques réalisations plus récentes (p. 227–228) : les maisons de formation sacerdotale à Paris ou à Versailles, les nouvelles communautés de prêtres (Saint-Jean, Saint-Martin).
Pour entrer davantage dans l’histoire religieuse de ce XXe siècle, on lira avec intérêt le livre du Père Georges Delbos qui raconte son itinéraire de prêtre religieux et la société qu’il côtoie : le village de Faycelles dans le Lot, l’école laïque, la paroisse, puis l’école des missionnaires du Sacré-Cœur à Issoudun durant son adolescence, suivie du noviciat à Marseille pendant la guerre, l’ordination en 1946, ensuite le ministère d’enseignant en France et en Nouvelle-Calédonie, enfin Rome, « ce Cœur de l’Église d’où partent les pulsations qui envoient le sang du Christ jusqu’aux confins du monde » (p. 272).
L’auteur nous livre en ces pages bien écrites son témoignage d’une touchante simplicité en même temps qu’une analyse pertinente sur les grands événements de la vie de l’Église. « L’exploit le plus spectaculaire de Georges Delbos, écrit Pierre Grégory dans la préface, réside dans l’incroyable paradoxe de son ouvrage : vues par le trou d’une serrure d’un petit village du sud-ouest, les grandes fractures du XXe siècle deviennent soudain plus compréhensibles » (p. 9).
Gérald de Servigny
Dernières nouvelles du mammouth
Olivier Pichon – Éditions du Trident – 250 p. 15 euros
L’auteur est bien connu de la rédaction de Kephas... Agrégé d’histoire, professeur en prépa HEC, il nous propose ici des réflexions sur l’enseignement, dont beaucoup ont déjà été publiées sous forme d’articles dans Monde et Vie ou de chroniques de Radio-Courtoisie, dont O. P. est un des responsables. Mais où retrouver un article ? Les voici ! Leur recueil a l’extrême mérite d’aider à discerner ce qui détruit l’école. Qui disait donc (n’est-ce pas Tacite ?) : « Ils ne pouvaient souffrir ni leurs maux ni leurs remèdes ! » Depuis quelques mois, ces maux ont encore empiré... malgré la bonne volonté de ministres qui n’y peuvent plus rien.
L’auteur cite Besançon, mais en cette affaire le bon sens peut se citer lui-même, ad infinitum : « Le discours pédagogique est un corps étranger introduit dans la machine éducative pour la faire exploser ». Sur cent exemples, Pichon le montre. Lisez son livre, fourmillant de comptes-rendus drôlissimes, d’anecdotes savoureuses, d’analyses exigeantes et irréfutables.
Je n’ai pas la place d’en rendre compte ici comme il le faudrait. Je ne retiendrai que quelques remarques, qui me sont allées droit au cœur : « L’enseignement catholique passe son temps à faire de la surenchère sur le politiquement correct. » C’est tout à fait ça ! (Généralisons sans crainte : On ramasse les lieux communs – parfois déjà démonétisés – de la conscience dite citoyenne, et, en ajoutant un peu d’eau tiède, on obtient la bouillie de l’ordinaire médiatico-catholique.)
Il stigmatise ailleurs la « solide propagande sous couvert de lutte contre le sida en faveur de toutes les dérives sexuelles ». Quant aux débats au sein du monde éducatif, O. P. demande si l’on pourra « s’opposer enfin à ce qu’il n’y ait, en matière d’enseignement, que le choix entre la gauche et la gauche » ! Et propose avec raison que « pour dégraisser le mammouth on commence par supprimer l’Institut national de la recherche pédagogique ». Cela n’est banal que de loin, car l’auteur en établit les tristes fondements sur pièces, avec une grande compétence et une information pointue.
Un grain de poivre, pour finir : Plusieurs fois, le livre laisse croire que l’éducation à la mode suit les préceptes de Thélème. Loin de là, Olivier, loin de là ! Je vous donne rendez-vous à un prochain article de Kephas, où cette abbaye mal connue sera décortiquée dans son merveilleux programme : brisant l’os (cocasse, en effet) on tâchera de sucer la moelle d’un substantifique humanisme... À bientôt !
Pierre Gardeil
Les oraisons funèbres
Jules Mascaron – Texte présenté, établi et annoté par Bernard Gallina – Presses de l’Université Paris-Sorbonne – 380 p. 20 euros
Sous le titre « Adultère haute époque » le premier numéro de Kephas rapportait un trait magnifique de Mascaron ne craignant pas de reprocher publiquement au Roi son inconduite.
Plusieurs ont souhaité mieux connaître cet orateur sacré du Grand Siècle. Bernard Gallina, universitaire italien (et français !) nous en fournit une belle occasion en publiant ses Oraisons funèbres qui étaient devenues inaccessibles aux lecteurs ordinaires. Il présente avec science et pertinence ces belles pages, dont il assure aussi l’établissement. On retrouve ici (et avec quelle joie grave !) des personnages bien connus, Anne d’Autriche, Henriette d’Angleterre, le duc de Beaufort, le chancelier Séguier, et le vicomte de Turenne. Le grand Bossuet n’avait pas tout dit, et l’on pouvait commander plu sieurs oraisons funèbres pour le même personnage... Le meilleur est peut-être de commencer la lecture par « Turenne », grand sujet s’il en fut, admiré par madame de Sévigné, laquelle était précisément fort amie de Mascaron. (On en profitera pour lire – ou relire – les lettres qu’elle consacre à ce héros au cours de l’été 1675, et qui constituent, dans l’apparent désordre de leur émotion, la plus belle oraison funèbre qui soit... J’espère que mes lecteurs ont tous ces lettres à leur portée ?)
Merci à Bernard Gallina de nous offrir, avec Mascaron, une résurrection qui peut toucher, bien au-delà des spécialistes, tous les amis de la littérature et d’une langue en péril de n’être plus comprise. L’heure n’est pas à protéger le breton ou l’occitan, qui sont déjà morts malgré des apparences de bruit : c’est le français qu’il faut défendre, en le faisant aimer. Et quel moyen meilleur que de publier les beaux textes qui l’illustrent ?
P. G.
Pierre Emmanuel
Anne-Sophie Andreu – Cerf Littérature 2003 – 282 p – 22 euros
L’auteur, agrégée de lettres, Maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers, est surtout connue dans le monde littéraire pour être une spécialiste de Pierre Emmanuel. Etroitement associée à la publication de ses Œuvres poétiques complètes, dont un premier volume a déjà paru (L’Âge d’homme), elle nous propose aujourd’hui un essai très remarquable sur un écrivain plus réputé que véritablement lu, et dont les chrétiens se repassent le nom sans toujours savoir la sorte de poésie que ce nom désigne.
On trouvera naturellement ici une bio/bibliographie à la fois concise et suffisante. On trouvera surtout une tentative ordonnée d’éclairer le cheminement d’un homme dont l’œuvre poétique ne peut être séparée de l’expérience vitale ; le verbe est trop sacré à Pierre Emmanuel pour que sa poésie en use comme d’un instrument à fournir des plaisirs supérieurs. Le poète attend d’être accouché par le poème au moment même où il le met au monde, l’arrachant de lui par un effort rigoureux dont l’exigence peut intimider le promeneur. On ne se promène pas dans cette œuvre ; on lui fait face, de toute son âme. C’est votre âme qui est mise à nu dans ce parler altier, hautain parfois, rugueux assez souvent, et que la passion du vrai fait toujours grand. En ce pays, on ne craint pas le fond des choses, par quoi il est splendidement démodé (merci à lui !) Eh oui, on peut chercher le sens, le produire, le recevoir, l’attendre : le combat de Jacob en est le témoignage et l’emblème. Les pages qu’Anne-Sophie Andreu consacre à ce thème (un des derniers du poète) m’ont spécialement touché, je l’avoue ; mais je voudrais louer l’intelligence, la vigueur (pas d’à peu près !), la probité qu’elle met dans tout le livre à sa tâche d’éclaireuse fidèle ; plus d’une fois on se serait dispensé soi-même d’aller au bout d’une démarche ; peut-être en aurait-on écarté l’effort avec un peu d’humeur. Cet effort, elle le fait pour nous, et nous conduit avec grâce au centre d’un monde tourmenté...
Impossible, dans le cadre d’une recension, de noter les différentes étapes d’une vie et d’une œuvre dont l’essai dessine nettement et finement les contours. Disons du moins que l’interprète donne constamment la parole à l’auteur, cet ouvrage constituant déjà le commencement de l’anthologie dont on a besoin, qu’elle est sans doute la mieux placée pour nous offrir, et qu’on se permet de lui réclamer à voix forte ! Les œuvres complètes, c’est bien. Un choix raisonné, ce serait, tout de suite, l’occasion de faire lire un poète qui nous est nécessaire, et dont le bruit du monde nous a éloignés...
Un paragraphe peut-être, comme un salut au poète et à sa très aimable présentatrice :
« La poésie s’arrête où continue le mystère. La parole humaine qu’est la poésie nous guide et nous accompagne. Elle annonce, elle prépare, elle incarne en nous la Parole, mais ne l’accomplit pas. Elle nous précède et nous guide là où nous ne saurions aller seuls, mais elle nous laisse cependant toujours au bord du dernier fleuve : Juste en ce point d’où Canaan est en vue entre les cils comme des roseaux sur la rive. »
P.G.
Itinéraire spirituel du Carmel
Bienheureux Frère Titus Brandsma – Éd. Parole et Silence 2003 – Collection Grands Carmes – 184 p. – 16 euros
La publication de ce livre est importante, au moins pour deux raisons : d’une part, il va permettre au grand public de mieux connaître la vie et la pensée originale de Frère Titus Brandsma (1881–1942), Carme hollandais, mort en déportation à Dachau, béatifié par le pape Jean-Paul II ; de l’autre, ses pages constituent une réflexion d’une rare profondeur spirituelle sur l’homme et la modernité. Le Centre d’Études d’Histoire de la Spiritualité de Nantes a choisi avec bonheur d’éditer une conférence de Titus Brandsma, donnée en 1935 à l’Université catholique de Washington, sur le thème de l’histoire spirituelle du Carmel. En dix courts chapitres, qui sont autant de jalons chronologiques et culturels, l’auteur nous invite à suivre l’aventure séculaire des frères et des sœurs du Carmel.
« Cette grande fresque de l’histoire millénaire » comme le souligne le Recteur Yves Durand dans son avant-propos, dépasse de loin la simple leçon d’histoire. L’auteur montre que les Carmes ont toujours entretenu un rapport authentique et fécond avec la culture des hommes, rapport fondé sur l’ouverture et le respect.
Titus Brandsma retrace les jalons historiques de son Ordre avec finesse, clarté et une connaissance inépuisable de la spiritualité carmélitaine. De la fondation médiévale, jusqu’à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, le bienheureux consacre des pages lumineuses à cette « vraie vie en Dieu ». Le chapitre IX, intitulé « Une nouvelle naissance », étudie les moniales de Françoise d’Amboise et la figure emblématique du fondateur Jean Soreth. C’est un moment d’une fraîcheur rare, dans un paysage historiographique par trop désertique. En invoquant le passé, Titus Brandsma parle aux hommes de son temps. Son propos est d’une incroyable actualité. Les trois conférences qui complètent l’histoire du Carmel (p. 159–179) abordent avec une lucidité confondante les dérives politiques, idéologiques et sociales de la modernité. Conscient de l’idendité néo-païenne des idéologies d’avant-guerre, le bienheureux sait parfaitement qu’une société sans Dieu est une société sans humanité. Il écrit : « Nous ne voulons pas retomber dans le péché d’un autre paradis terrestre, dans le péché de nous faire nous-même égaux à Dieu. » (p. 162).
Ce livre, bien présenté et d’une lecture agréable, engage au dialogue entre la foi chrétienne et la culture de ce temps. Il est le témoignage d’une rencontre vécue entre le Christ et une âme, tant au plan mystique que culturel.
Patrick Sbalchiero (professeur, membre du Centre d’études d’histoire de la spiritualité de Nantes)
L’homme des droits de l’homme et sa compagne
Xavier Martin – Dominique Martin Morin 2001
Le professeur Xavier Martin enseigne l’histoire et la philosophie du droit à la Faculté d’Angers.
L’auteur, à travers une étude serrée de la littérature des droits de l’homme allant de Voltaire et Jean-Jacques jusqu’à Proudhon en passant par d’Holbach, Sade et Benjamin Constant et s’étendant sur cent ans (1750–1850), nous dévoile dans un livre passionnant en dépit du sérieux universitaire, un aspect parfaitement inconnu, parce que parfaitement occulté, de la philosophie des Lumières.
Nous gardons tous plus ou moins dans la tête les vestiges de l’enseignement dispensé jadis par les manuels de littérature et autre Lagarde et Michard sur cette génération d’écrivains mobilisés en faveur de tous les combats contre l’injustice, l’oppression, les inégalités, les préjugés, et promoteurs de la Raison comme marque de l’humanité, de l’homme comme de la femme.
Xavier Martin, plus sérieusement, s’appuie sur des textes certes moins connus, mais d’une convergence indiscutable, et nous fait découvrir des auteurs tout à fait classiques mais dont nous apercevons l’identité profonde après avoir secoué les brocards, enlevé les perruques et relativisé l’authenticité des grandes phrases sentimentales et philanthropiques.
En fait, la philosophie que nous découvrons est essentiellement individualiste et hédoniste (on se souvient de la phrase de Saint-Just sur l’idée de bonheur, nouvelle en France). « Le peuple n’est que la somme des individus » dit Sieyès, « une collection d’individus ».
Mais entre ces individus dont les relations sont essentiellement contractuelles, la raison, peut-on penser, l’intelligence, sont le véritable lien... Eh bien non ! « La fonction pensante est accidentelle » chez ces écrivains, explique monsieur Martin ; de nombreux textes en témoignent : « L’état de réflexion est un état contre nature » ; « L’homme qui médite est un animal dépravé » (Jean-Jacques Rousseau) ; « Il ne faut pas rompre tout à fait avec la condition animale » (Diderot). De fait, après l’animal machine de Descartes, nous avons l’homme machine des Lumières. Nous ne sommes pas loin de Watson : « Il n’est rien d’impossible à l’éducation : elle fait danser l’ours » (Helvétius).
Le mythe du combat pour l’égalité et l’émancipation de la femme vole à son tour en éclats. L’auteur cite de nombreux textes de Voltaire sur la femme d’une goujaterie et d’une bassesse exceptionnelles, de Proudhon aussi : la différence des sexes met entre l’homme et la femme « une séparation de même nature que celle que la différence des races met entre les animaux. » Que dira-t-on du délicat Benjamin Constant dans ses Journaux intimes : « Il y a de moi à elle une telle supériorité qu’elle ne peut m’être qu’un amusement » ou d’Helvétius, un des phares des Lumières : « La chasse des femmes, comme celle du gibier, doit être différente selon le temps qu’on veut y mettre » ?
Tout cela est résumé dans l’affirmation du Dictionnaire philosophique : « Quant à la supériorité de l’homme sur la femme, c’est une chose entièrement naturelle ; c’est l’effet de la force du corps, et même celle de l’esprit ». Il n’est pas étonnant dès lors de voir Diderot affirmer que les « femmes semblent n’être destinées qu’à notre plaisir. »
L’étonnante œuvre de démystification de Xavier Martin montre à quel point la philosophie des Lumières est en fait une philosophie matérialiste, mécaniste, qui génère une morale cynique, désabusée, et sans perspective.
Nous ne pouvons qu’inviter vivement à la lecture de ce livre qui apporte une contribution importante à l’histoire des idées.
Nicolas Henri-Rousseau
Mon vieil ami Bernanos
Paul Gordan – Cerf 2002 – Traduit de l’allemand par Noël Lucas – 84 p. – 12 euros
Paul Gordan, l’auteur, est un moine bénédictin autrichien d’origine juive. Chassé de son pays peu après l’Anschluss, il atterrit au Brésil où il fait, selon le vœu de la Providence, la connaissance d’un autre genre d’exilé : Bernanos. Cette rencontre assez singulière entre le moine et l’écrivain laissera des traces chez l’un et l’autre, ce livre en est le court témoignage (84 pages).
Il est plusieurs manières de faire connaissance avec un personnage tel que Bernanos : raconter – même de belle manière – la succession des événements de sa vie, lire son œuvre et percevoir un peu de sa personne dans celles qu’il dépeint (on se trahit toujours un peu dans son écriture), ou alors faire parler l’un de ses intimes. Mon vieil ami Bernanos se propose de contribuer à la troisième solution.
Il faut noter dans ce livre la très grande saveur du récit de ces rencontres toujours profondes avec un homme qui n’a jamais pu supporter ce qui est superficiel. On découvre que Bernanos recevait chez lui comme il écrivait : souvent torturé, passionnément épris de la Vérité, chevaleresque à sa manière, amoureux de sa langue, tourmenté par le mystère du mal... « Il n’écrivait pas dans la facilité, mais toujours dans un état de souffrance créatrice. » (p. 20) C’est bien le Bernanos qu’on connaissait, mais avec des traits plus précis, ceux que l’amitié seule peut percevoir.
Un bémol, tout de même : l’auteur est si cultivé d’une part et si intime de celui dont il parle d’autre part, qu’il fait allusion sans se rendre compte à de très nombreux épisodes de l’histoire de Bernanos et de l’histoire tout court, qu’ils suppose – à tort ? – évidemment bien connus. Concluons-en au moins que l’on profitera mieux de ce livre après quelques repères chronologiques sur l’un et l’autre sujets.
Pour qui aime Bernanos, ce livre est un petit délice, mais si petit, justement, qu’on le trouve un peu court. Il suffit, pourtant, à raviver le désir de lire et de relire les chefs d’œuvre de « l’écrivain catholique » !
Emmanuel d’Andigné
