Diable, y es-tu ?
ou au hasard de quelques relectures de Georges Bernanos1 via... Baudelaire !
Jean-Louis Massoure *
« Et toutes les brèches ouvrent sur le ciel » (Journal d’un curé de campagne)
Diable, y es-tu ? Ce pourrait être un titre de comptine2 pour enfant, cet enfant de la comptine qui poursuit un loup d’ailleurs inoffensif et plutôt joueur (un brave diable de loup en quelque sorte, aussi bête que ceux qui se déguisent en berger dans les Fables de La Fontaine), mais que l’enfant n’aperçoit pas parce que l’animal se cache...
Le Diable, lui aussi, se cache – et mieux ! – car il est bien plus malin, pour ne pas dire diablement malin, donc doublement Malin, rusé et méchant à la fois comme la racine latine malignus l’indique. Aussi, par jeu et peut-être en souvenir de la comptine, ai-je eu envie de le débusquer, de le chasser du bois...
Mais voilà qu’au moment même où j’allais être « tenté » de le mettre en scène, il me brûle l’herbe sous les pieds en me proposant, de façon assez démoniaque (et dans le journal La Croix3 de plus : il ne se refuse rien !) un magazine télévisé destiné à traiter, comme le titrait le quotidien, de « La grande saga de Satan, l’adversaire » ! Dès le début, l’article de présentation proposait le canevas de l’émission :
« Faut-il croire au diable ? Comment les moines du Moyen Âge ont-ils réussi peu à peu à imposer cette figure dans la vie chrétienne ordinaire et pourquoi, à l’âge des Réformes, chaque partie en a-t-elle rajouté ? Quelle a été l’influence des travaux de Charcot, au XIXe siècle sur la nouvelle approche de la possession attribuée auparavant au Malin ? »
Vaste programme !
Hélas ! il n’y eut d’évoqués que quelques points anecdotiques de chronologie historique, projetés ici et là quelques éclairages furtifs sur l’histoire des religions occidentales, le tout mélangé à un peu d’avancée scientifique, avec un zeste obligé de freudisme auquel on ajoutait, d’abord, un prêtre – heureusement italien pour l’honneur national – en train d’exorciser un possédé dans une mise en scène de réality-show, ensuite, un exorciste rationaliste – malheureusement français celui-là – formé au « discernement », qui croyait que la majorité des envoûtés relève plus de la psychiatrie que de la religion. Hommes, femmes et discours étaient empaquetés dans un graphisme de mauvais jeu vidéo – certainement japonais, lui – et accompagnés de quelques clichés de grotesques moyenâgeux suggestifs – on ne pouvait faire l’impasse de la sexualité ! – tirés de deux ou trois médaillons choisis dans quelque église romane.
De péché, point !
C’est assez logique : si le diable n’est vraiment né, du moins dans la statuaire et l’iconographie, qu’aux (allez ! faisons bonne mesure) alentours du Xe siècle comme l’assurait un intervenant, le péché et sa représentation sont une création de l’Histoire comme la machine à coudre et le fil à couper le beurre. Et si ce diable – à « effet-retard » comme la pilule – ne se contente que d’habiter les quelques possédés que le « documentaire » nous a donnés à voir (comme on dit aujourd’hui), c’est qu’il relève un peu de la mythologie homérique. On se souvient en effet que, dans l’Odyssée, la magicienne Circé transforma en pourceaux les compagnons d’Ulysse. La Bible propose semblable métamorphose bien qu’ici il ne s’agisse pas d’hommes mais de démons « seulement », comme en Matthieu 8, 28–33, par exemple :
« Quand Il (Jésus) fut arrivé sur l’autre rive, au pays des Gadaréniens (au bord du lac où Jésus vient d’apaiser la tempête) deux démoniaques, sortant des tombeaux, vinrent à sa rencontre, des êtres si sauvages que nul ne se sentait de force à passer par ce chemin. Les voilà qui se mirent à crier : « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps ? » Or il y avait, à une certaine distance, un gros troupeau de porcs en train de paître. Et les démons suppliaient Jésus : « Si tu nous expulses, envoie-nous dans ce troupeau de porcs. – ». « Allez », leur dit-il. Sortant alors, ils allèrent dans les porcs, et voilà que tout le troupeau se précipita du haut de l’escarpement. ».
Bref, le Diable est devenu un bon petit diable depuis que la psychiatrie et la psychanalyse en ont fait un épouvantail à moineaux : tout ce que nous faisons de mal et le Mal lui-même relèvent (depuis Freud, avec qui nous entretenons, bien évidemment, un complexe oedipien !) du domaine du « refoulé ». Refoulé dans l’inconscient, qui est une poubelle bien pratique pour entasser, paraît-il, tous les déchets de notre psychisme. Et encore ! Lorsque nous disons « le mal », à quelle norme pouvons-nous nous référer dans notre monde si politiquement et si philosophiquement abonné au relatif, à l’immédiateté de la mode ou, pire, à celle de l’opinion et des idéologies à géométrie variable ? Alors, vous pensez, fonder une réflexion, même sommaire, sur des ouvrages vieux de soixante déjà, c’est assez comique... d’autant plus que, par exemple, les héros de Sous le soleil de Satan, de Journal d’un Curé de campagne, de M. Ouine... échappent à la grille moderne d’explication (pardon : « d’explicitation » ; en fait, ils sont devenus inintelligibles).
Curieusement (?), Bernanos avait déjà imaginé semblable scénario :
« Ah ! mon petit enfant, s’écria l’abbé Menou-Segrais devant l’abbé Donissan, les nigauds ferment les yeux sur ces choses ! Tel prêtre n’ose seulement prononcer le nom du diable. Que font-ils de la vie intérieure ? Le morne champ de bataille des instincts. De la morale, une hygiène des sens. La grâce n’est plus qu’un raisonnement juste qui sollicite l’intelligence, la tentation, un appétit charnel qui tend à la suborner. À peine rendent-ils ainsi compte des épisodes les plus vulgaires du grand combat livré en nous. L’homme est censé ne rechercher que l’agréable et l’utile, la conscience guidant son choix. Bon pour l’homme abstrait des livres, cet homme moyen, rencontré nulle part ! De tels enfantillages n’expliquent rien. Dans un pareil univers d’animaux sensibles et raisonneurs, il n’y a plus rien pour le saint, ou il faut le convaincre de folie. On n’y manque pas, c’est entendu. Mais le problème n’est pas résolu pour si peu. » (Sous le soleil de Satan).
Tous les héros de cet « écrivain catholique » (cette catégorisation est une façon commode d’épingler Bernanos sur une planche comme un insecte passé au formol et rendu inoffensif), sauf Mouchette, Chantal de Clergerie et M. Ouine4 – ce qui n’est pas rien – sont des prêtres. C’est sans doute pourquoi les meilleures anthologies de littérature scolaire destinée au Secondaire ne font qu’une faible place à un auteur si « décalé », risquons « si peu tendance ». Et puis, Bernanos est un auteur difficile ; il écrit en français et dans une langue magnifique : déjà que le lecteur d’aujourd’hui a du mal à s’approprier quoi que ce soit par le livre, je parle de ces livres de vraie littérature, c’est-à-dire de ceux dont la lecture nous a peu ou prou modifiés...
Oui, presque tous sont des prêtres, de pauvres prêtres : Menou-Segrais, Donissan, Chevance, les curés d’Ambricourt et de Fenouille, le fort (mais c’est un imposteur !) Cénabre, le solide de Torcy que les tourments, pourtant, n’épargnent pas...
Ils ne sont pas de ces désespérés que le Prozac peut sauver du suicide ; pourtant, leur tentation est le désespoir. Mais pas n’importe lequel, le désespoir que le geste sacerdotal, que le grand amour divin reste sans effet contre l’aspiration des ténèbres et du néant ; ils sont désolés au sens étymologique du mot, réduits à une affreuse solitude, littéralement dévastés par la conscience qu’ils ont de leur faiblesse. Cette faiblesse se manifeste dans leur incapacité à arracher les âmes à la puissance de l’Ange de la dérision5 jusqu’à ce qu’ils découvrent, souvent par un passage à la « limite », que même l’abandon total au mal est précurseur de la rédemption et du salut.
Le mieux maintenant, au lieu de nous livrer à une paraphrase, fût-elle éclairante, est de s’en tenir aux seuls textes : il m’a semblé que Bernanos s’explique par Bernanos. On pourra évidemment porter un jugement défavorable sur le choix des extraits retenus ; d’autres, sans doute, auraient été plus appropriés. Peut-être le Diable m’a-t-il égaré, c’est-à-dire détourné non seulement du droit chemin mais encore d’une droite lecture ! J’aurais pu, aussi, me livrer à des commentaires de ces textes ; toutefois, outre que je ne suis ni un spécialiste de Bernanos ni enfariné de théologie, il m’a paru prudent de laisser le lecteur face à la pensée de l’auteur, pensée qu’il prendra comme il le voudra.
Satan semble d’abord l’emporter ; le péché est une hydre toujours renaissante, une métastase monstrueuse :
« Partout le péché crevait son enveloppe, laissait voir le mystère de sa génération : des dizaines d’hommes et de femmes liés dans les fibres du même cancer, et les affreux liens se rétractant, pareils aux bras coupés d’un poulpe, jusqu’au noyau du monstre même, la faute initiale, ignorée de tous, dans un cœur d’enfant. » (Sous le soleil de Satan)
Mouchette, par exemple, fournit une bonne illustration de cette possession (elle vient d’être victime d’un viol et va se suicider en se jetant dans une mare) :
« C’est alors qu’elle appela, du plus profond, du plus intime, d’un appel qui était comme un don d’elle même, Satan.
D’ailleurs, qu’elle l’eût nommé ou non, il ne devait venir qu’à son heure et par une route oblique. L’astre livide, même imploré, surgit rarement de l’abîme. Aussi n’eût-elle su dire, à demi-consciente, quelle offrande elle faisait d’elle-même, et à qui. Cela vint tout à coup, monta moins de son esprit que de sa pauvre chair souillée. La componction que l’homme de Dieu avait en elle suscitée un moment n’était plus qu’une souffrance entre les souffrances. La minute présente était toute angoisse. Le passé était un trou noir. L’avenir un autre trou noir. Le chemin où d’autres vont pas à pas, elle l’avait déjà parcouru : si petit que fût son destin, au regard de tant de pécheurs légendaires, sa malice secrète avait épuisé tout le mal dont elle était capable – à une faute près – la dernière. Dès l’enfance, sa recherche s’était tournée vers lui, chaque désillusion n’ayant été que prétexte à un nouveau défi. Car elle l’aimait.
Où l’enfer trouve sa meilleure aubaine, ce n’est pas dans le troupeau des agités qui étonnent le monde de forfaits retentissants. Les plus grands saints ne sont pas toujours des saints à miracles, car le contemplatif vit et meurt le plus souvent ignoré. Or, l’enfer aussi a ses cloîtres.
La voilà donc sous nos yeux, cette mystique ingénue, petite servante de Satan, sainte Brigitte du néant. Un meurtre excepté, rien ne marquera son passage sur terre. Sa vie est un secret entre elle et son maître ou plutôt le seul secret de son maître. Il ne l’a pas cherchée parmi les puissants, leurs noces ont été consommées dans le silence [...]. C’est ainsi, mais d’une force multipliée, que Mouchette souhaite dans son âme, sans le nommer, la présence du cruel Seigneur.
Il vint aussitôt, tout à coup, sans nul débat, effroyablement paisible et sûr. Si loin qu’il pousse la ressemblance de Dieu, aucune joie ne saurait procéder de lui, mais, bien supérieure aux voluptés qui n’émeuvent que les entrailles, son chef-d’œuvre est une paix muette, solitaire, glacée, comparable à la délectation du néant. » (Sous le Soleil de Satan)
Le pauvre « homme de Dieu » n’a rien pu pour Mouchette. Il est désarmé – nous sommes désarmés – devant le péché :
« Que savons-nous du péché ? les géologues nous apprennent que le sol qui nous semble si ferme, si stable, n’est réellement qu’une mince pellicule au-dessus d’un océan de feu liquide et toujours frémissante comme la peau qui se forme sur le lait prêt à bouillir... Quelle épaisseur a le péché ? À quelle profondeur faudrait-il creuser pour retrouver le gouffre d’azur » (Journal d’un Curé de campagne).
La créature humaine est ambivalente, presque par essence : nous portons en nous à la fois l’envers et l’endroit, l’ombre et la lumière. « Chacun de nous... est tour à tour, de quelque manière, un criminel ou un
saint, tantôt porté vers le bien, non par une judicieuse approximation de ses avantages mais clairement et singulièrement par un élan de tout l’être, une effusion d’amour qui fait de la souffrance et du renoncement l’objet même du désir, tantôt tourmenté du goût mystérieux de l’avilissement, de la délectation du goût de cendre, le vertige de l’animalité, son incompréhensible nostalgie. Hé ! Qu’importe l’expérience accumulée, depuis des siècles, de la vie morale. Qu’importe l’exemple des misérables pécheurs, et leur détresse ! Oui, mon enfant, souvenez-vous en, le mal, comme le bien, est aimé pour lui même, et servi. » (Journal d’un Curé de campagne).6
Nous semblons avoir avec le péché une familiarité quasi consubstantielle qui peut expliquer que l’humanité semble se complaire parfois dans l’horreur : mais elle s’y complait moins qu’elle n’est défaite.
Cette constatation sereinement désespérée de l’abbé Menou-Segrais a, même s’ils sont feutrés, des accents baudelairiens :
« Sur l’oreiller du mal c’est Satan trismégiste7
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
Sans horreur, à travers les ténèbres qui puent. »8
Dans une lettre à Flaubert, Baudelaire n’écrivait-il pas : « De tout temps, j’ai été obsédé par l’impossibilité de rendre compte de certaines actions ou pensées soudaines de l’homme sans l’hypothèse de l’intervention d’une force méchante et extérieure » ? La conception, chez lui, de la poésie est profondément religieuse : qu’on me permette de citer cet extrait connu tiré de L’art romantique (1859) ; il s’agit du fragment d’une étude sur Théophile Gautier :
« C’est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au-delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre immortalité. C’est à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique, que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau ; et quand un poème exquis amène les larmes au bord des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d’un excès de jouissance, elles sont bien plutôt le témoignage d’une mélancolie irritée, d’une postulation des nerfs, d’une nature exilée dans l’imparfait et qui voudrait s’emparer immédiatement, sur cette terre même, d’un paradis révélé. »
J’ai écrit « le » péché au singulier parce que, pour Bernanos, il n’y a qu’un seul péché :
« Tous les péchés se ressemblent, il n’est qu’un seul péché... Le monde du péché fait face au monde de la grâce ainsi que l’image reflétée d’un paysage, au bord d’une eau noire et profonde. Il y a une communion des saints, il y a aussi une communion des pécheurs. Dans la haine que les pécheurs se portent les uns les autres, dans le mépris, ils s’unissent, ils s’embrassent, ils s’agrègent, ils se confondent, ils ne seront plus qu’un jour, aux yeux de l’Éternel, que ce lac de boue toujours gluant sur quoi passe et repasse vainement l’immense marée de l’amour divin, la mer de flammes vivantes et rougissantes qui a fécondé le chaos. » (Journal d’un Curé de campagne).
Ce « seul péché », qui les englobe tous, c’est de ne pas savoir aimer :
« Ce qu’on ne peut aimer n’est rien. On peut tout aimer puisque Dieu n’a pas voulu tromper la faim et la soif de sa pauvre créature douloureuse. Ce qu’elle ne saurait aimer n’est rien. Les mensonges sur lesquels nous nous jetons comme sur un mur ne nous opposent rien de palpable, ne sont que des murs de nuit. Ils sont la part du néant, la part des ténèbres, que l’amour n’a pu encore restituer à la lumière et lorsqu’on se retourne vers sa propre enfance, qu’on l’appelle de loin, si las non de vivre mais d’avoir vécu, elle nous répond de sa voix douce : Il n’y a qu’une erreur et qu’un malheur au monde, c’est de ne pas savoir aimer. » (Nous autres Français).
C’est parce que Judas a rompu le Sceau de l’Amour que le Christ en croix éprouve un instant de déréliction :
« D’ailleurs, ô le plus ignorant des chrétiens, le cri de la neuvième heure : « Eloï, Eloï, lamma sabactani », c’est le premier verset du psaume 21 qui, dix siècles plus tôt, prédisait les circonstances de la Passion. »9 (Correspondance)
« C’est sur la trahison qu’Il pleure, c’est l’exécrable idée de la trahison qu’Il essaie vainement de rejeter hors de lui, goutte à goutte, avec la sueur de sang... Il a aimé comme un homme, humainement, l’humble hoirie de l’homme, son pauvre foyer, sa table, son pain et son vin – les routes grises, dorées par l’averse, les villages avec leurs fumées, les petites maisons dans les haies d’épines, la paix du soir qui tombe, et les enfants jouant sur le seuil. Il a aimé cela humainement, à la manière d’un homme, mais comme aucun homme ne l’avait jamais aimé, ne l’aimerait jamais. Si purement, si étroitement, avec ce cœur qu’Il avait fait pour cela, de ses propres mains.
Et la veille, tandis que les derniers disciples discutaient entre eux de l’étape du lendemain, le gîte et les vivres, ainsi que font les soldats avant une marche de nuit, criant fort, exprès, de leurs grasses voix paysans en se donnant des claques sur l’épaule selon l’usage des bouviers et des maquignons, Lui, cependant, bénissait les prémices de sa prochaine agonie, ainsi qu’Il avait béni le jour même la vigne et le froment, consacrant pour les siens, pour la douloureuse espèce, son œuvre, le Corps sacré. Il l’offrit à tous les hommes. Il l’éleva vers eux de ses mains saintes et vénérables, par-dessus la large terre endormie, dont Il avait tant aimé les saisons. Il l’offrit une fois, une fois pour toutes, encore dans l’éclat et la force de sa jeunesse, avant de le livrer à la Peur, de le laisser face à face avec la hideuse Peur, cette interminable nuit jusqu’à la rémission du matin. » (La Joie)
L’amour et l’espérance sont indissociables : on ne « sait pas aimer » parce qu’on ne sait pas espérer : « Le péché contre l’espérance – le plus mortel de tous, est peut-être le mieux accueilli, le plus caressé. Il faut beaucoup de temps pour le reconnaître, et la tristesse qui l’annonce, le précède, est si douce ! C’est le plus riche des élixirs du démon, son ambroisie. Car l’angoisse... (la page a été déchirée). » (Journal d’un Curé de campagne).
L’espérance est fille du silence et de l’humilité :
« L’espérance, voilà le mot que je voulais écrire. Le reste du monde désire, convoite, revendique, exige, et il appelle tout cela espérer, parce qu’il n’a ni patience ni honneur, il ne veut que jouir, et la jouissance au sens propre du mot, l’attente de la jouissance ne peut s’appeler une espérance, ce serait plutôt un délire, une agonie. D’ailleurs le monde vit beaucoup trop vite, le monde n’a plus le temps d’espérer. La vie intérieure de l’homme moderne a un rythme trop rapide pour que s’y forme et mûrisse un sentiment si ardent et si tendre, il hausse les épaules à l’idée de ces chastes fiançailles avec l’avenir... L’espérance est une nourriture trop douce pour l’ambitieux, elle risquerait d’attendrir son cœur. Le monde moderne n’a pas le temps d’espérer, ni d’aimer, ni de rêver. Ce sont les pauvres gens qui espèrent à sa place, exactement comme les saints aiment et expient pour nous. La tradition de l’humble espérance est entre les mains des pauvres, ainsi que les vieilles ouvrières gardent le secret de certains points de dentelle que les mécaniques ne parviennent jamais à imiter. » (Enfants humiliés)
Evidemment, Bernanos n’a pas éludé les perversions de la sexualité ; elles ne lui sont pas incompréhensibles comme nous l’avons souligné plus haut, si elles restent inexplicables : « La luxure est une plaie mystérieuse au flanc de l’espèce. Que dire, à son flanc ? Â la source même de la vie. Confondre la luxure propre à l’homme et le désir qui rapproche les sexes, autant donner le même nom à la tumeur et à l’organe qu’elle dévore, dont il arrive que sa difformité reproduise effroyablement l’aspect. » (Journal d’un curé de campagne)
Pourtant, au cœur même de l’abomination, du terreau humain le plus noir, le plus irrémédiablement épais, subsiste une étincelle divine que, peut-être (ou plutôt « sans doute »), on ne pouvait exhumer que par l’abomination même :
« La misère et la luxure, hélas, se cherchent et s’appellent dans les ténèbres, ainsi que deux bêtes affamées. Oui, cela devrait me faire horreur, en effet. Pourtant je crois qu’une telle misère, une misère qui a oublié jusqu’à son nom, ne cherche plus, ne raisonne plus, pose au hasard sa face hagarde, doit se réveiller un jour sur l’épaule de Jésus-Christ. » (Journal d’un Curé de campagne)
Voilà, en dépit de tout, pourquoi cette certitude est chevillée au plus profond des prêtres de Bernanos : un jour ou l’autre, surtout par des chemins obliques, il y aura, fatalement dirait le Malin, providentiellement dira le croyant, la Rencontre : à Chantal de Clergerie qui veut, elle aussi, s’abandonner « au cruel Seigneur », le curé d’Ambricourt dit :
« À ce moment là, vous trouverez Dieu... Jetez-vous donc en avant tant que vous voudrez, il faudra que la muraille cède un jour, et toutes les brèches ouvrent sur le ciel. » (Journal d’un Curé de campagne)
Cette Rencontre, les personnages de Bernanos la font à l’approche de la mort, à l’heure où tout se dénoue ; elle est annoncée par la peur, une peur fondamentale mais, paradoxalement, si efficace, si médiatrice :
« J’ai trop méprisé la peur... En un sens, la peur est tout de même la fille de Dieu, rachetée la nuit du Vendredi Saint. Elle n’est pas belle à voir – non ! – tantôt raillée, tantôt maudite, renoncée par tous... Et cependant, ne vous y trompez pas : elle est au chevet de chaque agonie, elle intercède pour l’homme. » (L’abbé Chevance, dans La Joie)
Le Christ lui même n’a pas échappé à cette peur :
« Au jardin des Oliviers, le Christ n’était plus maître de rien. L’angoisse humaine n’était jamais montée plus haut, elle n’atteindra plus jamais ce niveau. Elle avait tout recouvert en Lui, sauf cette extrême pointe de l’âme où s’est consommée la divine acceptation. » (Dialogues des Carmélites)
Acceptation rédemptrice : ainsi, dans les héros de Bernanos, ne pourrions-nous pas dire que s’accomplit la belle parole de Jean 12, 31 : « C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté bas et Moi, une fois élevé de terre, je les attirerai tous ».
Car « Tout est grâce. »10
* Agrégé de Lettres, docteur ès Lettres, auteur du Livre de Constance et de Quelque chose d’autre (2002).
- Notamment : Sous le soleil de Satan (1926) ; L’imposture (1927) ; La joie (1929) ; Journal d’un curé de campagne (1936) ; Nouvelle histoire de Mouchette (1937) ; Monsieur Ouine (1946), Nous autres Français.
- « Promenons-nous dans le bois/Tant que le loup n’y est pas/Si le loup y était/Il nous mangerait/Loup, y es-tu ?/Entends-tu ?/Que fais-tu ?/... Je mets ma culotte/Je mets ma chemise... etc. »
- La Croix du samedi 26, dimanche 27 octobre 2002, p. 20.
- Mais on ne peut séparer les personnages que je viens de nommer des prêtres qu’ils rencontrent sur leur douloureuse route.
- Matthieu 4, 1 fournit un bon exemple de rictus sardonique : « Alors Jésus fut emmené au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable... Et s’approchant, le tentateur : Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains. »
- On me pardonnera de mettre en perspective ce passage du Journal d’un Curé de campagne avec cette interprétation de l’apôtre Paul : « Nous ne luttons pas contre des hommes, mais contre les forces invisi bles, les puissances du mal qui dominent le monde, les esprits du mal qui sont au-dessus de nous. « (Eph 6, 10–20).
- Du grec : signifie « trois fois grand ». C’était le surnom que les Grecs donnaient à Hermès ou au dieu Thot des Égyptiens, dieu multiforme.
- Il s’agit, on l’aura reconnu, de deux strophes tirées de la Préface des Fleurs du Mal.
- « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné, insoucieux de me sauver, malgré les mots que je rugis ? mon Dieu, le jour j’appelle et tu ne réponds pas, la nuit, point de silence pour moi. » (Ps 22 (21), 1–2)
- Journal d’un Curé de campagne.
