Crise durable au Proche-Orient
(À propos du témoignage recueilli par G. Levy)
Fr. Étienne Nodet, O.P.*
Le P. Étienne Nodet, dominicain, est membre de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem où il vit depuis près de trente ans. Polytechnicien, spécialiste reconnu de l’historien juif Flavius Josèphe (37-vers 100), il travaille depuis plusieurs années sur les origines chrétiennes (voir l’Essai sur les origines du christianisme, Paris, 1998 en collaboration avec J. Taylor ; et Histoire de Jésus ?, à paraître à l’automne prochain). Accompagnateur du Chemin néo-catéchuménal en Terre Sainte et donc en contact permanent avec des chrétiens hébréophones aussi bien qu’arabophones, il est particulièrement qualifié pour nous aider à apprécier les lueurs d’espérance suscitées par la reprise des échanges entre Israéliens et Palestiniens, tandis que la désespérante répétition des violences se ralentit...
L’injustice règne au Proche-Orient. Le phénomène est durable, et personne ne voit bien comment y mettre un terme, après tant d’essais avortés : on parle de choc de civilisations, d’irresponsabilité ou d’obsessions religieuses ; on cherche à établir un point de vue politiquement correct, car il est évident que les choses devraient se passer autrement. Les déferlements d’informations sont suspectés de « désinformer ». Des termes comme « terrorisme » ou « martyre » reçoivent des définitions à géométrie variable. Certes, on trouve ici et là des lueurs d’humanité ; la mèche n’est jamais complètement éteinte, mais le langage est troublé.
Cependant, si l’unique vérité est Jésus-Christ injustement crucifié, il convient de s’arrêter un instant. Il est facile de congédier les événements anciens en disant qu’Il a eu de la chance de ressusciter et que nous n’en sommes plus là aujourd’hui ; ou encore que le mystère pascal concerne des réalités spirituelles, bien au-delà des vicissitudes de ce monde. La vie ne se segmente pas en compartiments étanches, sous peine de schizophrénie, et d’ailleurs le Dieu de la Bible est toujours proche du quotidien. En Jn 3, 12, Jésus apostrophe Nicodème : « Si vous ne croyez pas quand je vous dis les choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous dirai les choses du ciel ? »
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Quelles sont donc ces choses de la terre, si peu apparentes qu’elles doivent être révélées ? Quel est l’aveuglement du monde, que dénonce Jésus ? En termes bibliques, il s’agit de repérer l’idolâtrie et de la combattre. À l’époque de Jésus, elle a pris la dimension d’une sorte de monothéisme adverse, dominant tous les cultes particuliers : César est dieu et fils de dieu ; il se proclame pater patriae et par sa puissance exerce une fascination immense, même sur les Juifs.
Lors du procès de Jésus, ceux-ci affirment n’avoir pas d’autre roi que César, alors que quarante ans plus tard ils seront écrasés par les Romains. Ceux qui refusent cette domination, tel Barabbas, n’ont d’autre ressource que la résistance armée ; c’est d’ailleurs ce que les disciples d’Emmaüs espéraient de Jésus, sans trop s’appesantir sur les moyens. Lors de la fameuse question sur l’impôt dû à César, on demande à Jésus une réponse vraie, c’est-à-dire politiquement correcte, mais il n’y en a manifestement pas, et il réagit en débusquant une autre vérité : ses interlocuteurs attachent leur sécurité à des monnaies à l’effigie de César ; autrement dit, étant aveugles, ils sont fatalement idolâtres. Telle est la séduction de la prostituée de Babylone dont parle l’Apocalypse ; elle dévore ses enfants tout en prétendant leur donner la vie.
Il ne serait pas difficile de transposer ces réalités dans le monde moderne et particulièrement dans la Terre Sainte d’aujourd’hui. Mais il est peu utile de moraliser, c’est-à-dire de condamner les pécheurs ; le Pharisien de la parabole est certainement meilleur « moralement » que le publicain, mais parce qu’il semble avoir besoin de se le prouver, il confesse sans s’en rendre compte que son Dieu n’est guère vivant. Le pire, en ce monde, n’est jamais très éloigné du meilleur : tel ne fut-il pas le sort du mot « communisme » ? Forgé pour décrire la communauté chrétienne primitive, où, selon les Actes, on mettait tout en commun, il a fini par désigner une loi qui tue, car elle perd de vue la source de la fraternité et de la miséricorde.
Le problème permanent est bien l’idolâtrie. Le terme paraît vieilli, mais il est très actuel, comme le rappelait à sa manière Patrice de Plunkett dans le dernier numéro de Kephas. En effet, aujourd’hui comme hier, l’homme se sait limité et menacé par des forces qui le dépassent ; aussi cherche-t-il une sécurité, et se fabrique-t-il des rites. L’être qu’il invoque alors peut être une réalité naturelle ou une grandeur liée à une culture, ce qui est plus moderne.
Un exemple banal est fourni par la télévision, qui est entrée en tout lieu : elle fascine en diffusant des images qui suscitent des besoins, souvent contraires aux habitudes locales ou au simple bon sens, et elle montre des personnages importants en créant un simulacre de familiarité et en laissant entendre qu’il peuvent apporter le salut. Déjà, à propos du chiffre de la Bête, l’Apocalypse mettait en garde : il faut de la sagesse pour discerner qu’il ne s’agit que d’êtres mortels !
Le culte idolâtre ne s’intéresse pas à la divinité pour elle-même, mais seulement au profit qu’on peut en tirer. De cette manière, l’homme se construit lui-même, car il n’est plus le fils d’un père vivant. La solitude qui en résulte a pour résultat uniforme la peur, car les autres constituent une menace permanente. Et l’on retrouve la faute d’Adam et Eve : convaincus par le tentateur que Dieu est jaloux de leur liberté, ils acceptent la proposition d’être comme des dieux, maîtrisant la vie, le bien et le mal, comme s’ils pouvaient s’engendrer eux-mêmes. Victimes d’une parole fausse, ils découvrent la nudité, la peur, et ils s’accusent l’un l’autre, comme de petits dieux déchus.
Face à cela, Jésus-Christ a accepté d’être fils jusqu’au bout, c’est-à-dire d’entrer dans l’injustice extrême, Il dénonce l’aveuglement, mais Il n’accuse personne nommément. Aussi est-Il ensuite célébré comme « le premier-né d’une multitude de frères », car Il a ouvert une brèche qui permet à d’autres de vivre pleinement dans les vicissitudes de l’histoire réelle, laquelle est toujours inexorable.
« Vous n’avez pas reçu un esprit d’esclave pour retomber dans la peur, mais de fils », dit Paul. C’est le scandale de la croix, et c’est en l’attestant que les chrétiens seront le sel de la terre, qui donne du goût aux choses telles qu’elles sont.
Or il y a une façon très particulière d’être un petit dieu, qui consiste à s’approprier Dieu, à tout savoir sur son compte, et donc à le réduire à une somme finie d’énoncés ou de gestes. C’est de nuit – détail savoureux – que Nicodème vient trouver Jésus ; il l’aborde en affirmant savoir qui Il est : « Nous savons. » Et Jésus lui montre brièvement qu’il ignore l’essentiel, à savoir le passage par une mort en vue d’une renaissance, qui ne peut en aucun cas se réduire à une connaissance a priori.
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Et cela nous ramène à la Terre sainte. D’abord, l’extrême médiatisation de la crise qui s’y déroule depuis des années est très singulière. Comme si cette terre convoitée devait être un espace rassurant, une oasis de paix divine où rien ne se passe. En réalité, c’est le lieu exemplaire où se manifeste au mieux le péché commis au nom de Dieu ; et il est certainement de première importance qu’on voie cela quelque part en grandeur nature. Voici, en effet, la perversion la plus redoutable, car elle est habillée de bon motifs.
Les prostituées et les publicains, qui se trouvent partout, seront les premiers dans le Royaume, car ils ne prétendent pas faire quoi que ce soit au nom de Dieu. La Terre sainte est au contraire le lieu où est commise l’injustice au nom de Dieu par ceux qui décident de la volonté de Dieu : celle-ci devient une parole tout humaine, ou inhumaine, ce qui revient au même. Juifs, chrétiens et musulmans, avec ce qu’il faut de subdivisions internes, s’y empoignent au nom de sincérités adverses.
Mais ce n’est pas nouveau, loin de là : la Bible prend la peine de raconter en détail la longue histoire d’un échec politique, de la déroute qui résulte fatalement de l’appropriation de la Promesse, c’est-à-dire des tentatives pour immobiliser le temps : « Nous savons. » La promesse a toujours un avenir qui déjoue les œuvres humaines ; c’est ce que rappellent inlassablement les prophètes. Ni Abraham ni Moïse n’ont réellement abouti. Il est assez déroutant ces temps-ci de voir des gens affirmer que Jérusalem est la capitale éternelle d’Israël, et d’en conclure qu’il faut la bâtir en béton : les autoroutes sont certainement efficaces, mais ils méconnaissent profondément la Bible.
Les croisés avaient cru pouvoir faire quelque chose d’analogue au nom du christianisme, mais leur royaume s’est effondré par le simple fait de divisions internes. Bien auparavant la Judée des Asmonéens et d’Hérode le Grand avait connu un destin semblable, encore pour les mêmes raisons. On n’en conclura pas que tout État court nécessairement à sa perte, mais plus gravement qu’on ne s’approprie pas Dieu.
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Que penser de l’État d’Israël, à la lumière de ces rappels ? Ses origines sont complexes. Retenons quelques points de repère : d’abord l’affaire Dreyfus, qui a convaincu Theodor Herzl, journaliste autrichien établi à Paris, spécialiste de la vie parlementaire sous la IIIe République, qu’il fallait trouver une solution d’ensemble pour les juifs d’Europe ; étant lui-même strictement laïque, il était même prêt à négocier une conversion « en bloc » avec le pape. Par sa stature et son verbe, il a donné un élan décisif à un mouvement sioniste qui se cherchait.
Celui-ci s’est ensuite structuré à travers le socialisme, qui incarnait à l’époque toutes les espérances – c’est le deuxième point –, d’où la création de kibbutz à partir de 1912, qui forgèrent durablement un esprit de pionniers. Enfin, après la guerre, la toute nouvelle ONU prononça en 1947 une partition de la Palestine par districts, selon la population majoritaire (juive ou arabe) ; c’était une sorte de damier, mais les nations voisines ne l’acceptèrent pas, d’où une autre guerre qui aboutit en 1948 à la constitution de l’État d’Israël en un seul tenant – avec pour conséquence l’exode de nombreux Arabes et la destruction de leurs villages.
Puis il y eut des guerres, avec pour résultat que l’armée est devenue pour longtemps un creuset cultuel et une providence. Les performances techniques aidant, elle est devenue surpuissante – et inefficace, c’est-à-dire incapable de mater la révolte populaire palestinienne et d’engendrer autre chose que la peur ; à nouveau, Dieu a été congédié.
Sur ce point, la Bible a tranché depuis longtemps : David, avec sa fronde, a vaincu Goliath équipé de toute son industrie lourde ; au temps de la révolte maccabéenne, les martyrs, en refusant d’obéir aux ordres impies du roi grec, lui ont montré son impuissance. À cet égard, la crise palestinienne est certainement providentielle, car elle prouve que l’espérance juive séculaire n’a nullement atteint son but, qui n’est certainement pas d’être un satellite à problèmes des États-Unis. Les Palestiniens sont eux aussi provoqués à grandir, et à sortir d’une phraséologie émotionnelle qui ne leur a valu que des déboires.
Mais toute idée de paix est redoutable : est-il possible de survivre sans un ennemi familier, qui donne le droit d’accuser un autre ? Déjà en Égypte, lorsque Moïse était venu proposer aux Israélites une liberté (risquée), avec la découverte d’un Dieu, ils l’avaient congédié, au motif qu’ils n’avaient pas le temps, avec toutes ces briques à faire.
Toute nation tend fatalement à s’idolâtrer, quel que soit le monothéisme professé officiellement ; c’est souvent le drame des Églises nationales. C’est encore une fonction de la Terre sainte de manifester ce phénomène. Dans l’Antiquité méditerranéenne, les pèlerinages jouaient un rôle de premier plan : les Jeux olympiques attiraient des peuples, qui pour un temps cessaient de faire la guerre pour se consacrer à des compétitions réglées... Zeus, le maître de l’Olympe, était donc assez puissant pour attirer des peuples ailleurs !
De manière analogue, Philon et Josèphe insistaient sur l’importance des pèlerinages juifs à Jérusalem, pour qu’une telle variété de langues et de coutumes garde la conscience d’être un seul peuple, de manière à attester un Dieu unique. Plus anciennement, Abraham et Moïse, invités à sortir de leur pays, n’avaient-ils pas obéi ?
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Alors, que peut faire l’Église ? Il y a au moins deux domaines qui échappent aux savants calculs politiques tout comme au néocolonialisme culturel : d’abord, une reprise sérieuse des pèlerinages, pour les raisons traditionnelles et aussi pour attester que la peur qu’engendrent les images télévisées n’a pas le dernier mot.
Ensuite, inviter fermement les juifs, où qu’ils se rencontrent, à être juifs, c’est-à-dire au premier chef à croire en Dieu, pour sortir d’un nationalisme informe et frileux, et ceci en évitant la mauvaise conscience due au poids des persécutions passées, ce qui aboutit souvent à une sorte de chantage affectif. Les juifs croient souvent que leurs malheurs sont venus des États chrétiens, mais la méfiance est en fait plus ancienne et plus profonde : bien avant Constantin, encore au temps où les Romains persécutaient les chrétiens, les recueils fondateurs du judaïsme rabbinique ont traité le christianisme naissant comme un non-événement ; mais en même temps, ils s’en protégeaient soigneusement, quoique sans le dire, comme d’une séduction monstrueuse.
Enfin, quant aux musulmans, l’auteur se juge trop peu informé pour dire quoi que ce soit sur le défi religieux que se lancent l’islam et la modernité. Deux aphorismes traditionnels méritent cependant d’être signalés : primo, la politique et la religion font mauvais ménage ; aussi devrait-on refuser d’établir aucune capitale dans une « ville sainte » (ni La Mecque, ni Médine, ni Jérusalem !). Secundo, lors du Jugement dernier, chacun sera jugé sur ce qu’il a fait, mais ceux qui habitent l’une des villes saintes seront aussi jugés sur ce qu’ils ont pensé...
