Avril–Juin 2003

Une « cassure » qui reste à étudier

Vincent Richard *

On sait l’importance que représente ce que l’on a appelé le « rapport Dagens » (publié le 4 décembre 1994 sous le titre « la proposition de la foi dans la société actuelle », par Mgr Claude Dagens) pour la définition des orientations pastorales de la Conférence épiscopale française. Ce texte, qui a abouti au document Proposer la foi dans la société actuelle, a été longuement étudié et analysé. Mon propos n’est pas de rediscuter ce texte mais d’essayer d’approfondir un point du constat qui sert de base aux propositions de Mgr Dagens.

Une mutation brutale ?

Mgr Dagens constate très justement que l’état de la société dans laquelle l’Église doit proposer la foi est très différent en 1994 de ce qu’il était à l’ouverture du concile de Vatican II. Mais, sur cette évolution, son analyse est un peu hésitante : il semble pencher pour une évolution progressive (p. 1043, il parle de la « baisse de la pratique », de « diminution accentuée du nombre de vocations sacerdotales ») mais évoque aussi une rupture, tout en la nuançant (p. 1043 : « de nombreux historiens et sociologues insistent sur cette « rupture de traditions » qui n’est pas récente mais qui se poursuit et s’approfondit » ; p. 1055, « ce sont toutes les institutions familiales, scolaires, sociales, professionnelles, culturelles qui ont été profondément bouleversées depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et notamment à cause de cette « rupture de traditions » qui, selon les sociologues et les historiens, culmine autour des années 1965–1975 »). Mgr Dagens note avec justesse les évolutions nouvelles : catéchumènes, « recommençants », travail de formation, mais c’est dans le cadre d’une société où il n’y a guère plus de 5 % de catholiques pratiquants réguliers et 40 % d’enfants catéchisés ; au début des années 1960, ces mêmes phénomènes (car il y avait aussi des catéchumènes, « recommençants » et efforts de formation…) se situaient dans une société où la pratique atteignait 30 % en moyenne (avec des régions de pratique majoritaire décrites par l’enquête Boulard de 1947 à 1954 et qui n’avaient guère « bougé » depuis un siècle), avec plus de 80 % d’enfants catéchisés – et c’était une situation assez stable sur plusieurs dizaines d’années. Le rapport Dagens ne le dit pas et c’est pourtant une donnée essentielle si l’on veut apprécier comment l’Église pourra accueillir et accompagner catéchumènes et « recommençants ».

L’analyse aurait gagné à bien distinguer évolution et cassure : la chrétienté n’a cessé d’évoluer tout au long du Moyen Âge mais on trouve cependant une continuité dans le tissu chrétien au fil de cette longue période ; par contre, le XVIe siècle, avec ses vagues de réformes protestantes, a constitué une cassure. Tout au long du XXe siècle, il y a eu de fortes évolutions : on ne dira jamais assez tout ce que l’Action Catholique et les mouvements de jeunesse (scoutisme, Cœurs Vaillants, patronages) ont changé dans les rapports de l’Église avec la jeunesse ; on a constaté que, à partir de la guerre de 1914 et sous l’influence des prêtres combattants, la pratique religieuse masculine n’a cessé d’augmenter légèrement mais régulièrement, etc…

Par contre, entre le début des années 1960 et le début des années 1970, il est clair qu’une cassure s’est produite ; depuis, de nouvelles évolutions n’ont pas cessé avec toutes sortes de signes intéressants comme ceux que signale Mgr Dagens et on pourrait en ajouter d’autres, les uns positifs : le maintien de la pratique religieuse chez les plus de 60 ans, l’influence étonnante des « courants » traditionnels et charismatiques, les autres inquiétants : une nouvelle baisse du nombre d’entrées dans les séminaires en France depuis 5 ans, et sur la même période (au moins dans ma région) une baisse sensible du nombre de jeunes fréquentant les aumôneries scolaires, demandant à être confirmés… Mais on ne peut pas confondre les évolutions avec une cassure. C’est cette cassure qui m’intrigue et sur laquelle j’aimerais sinon m’arrêter du moins lancer un appel aux chercheurs.

On est toujours marqué par ses souvenirs d’enfance. Ma ville natale, Dijon, n’était ni un « bastion de chrétienté » ni une ville anticléricale ou indifférente, elle était représentative de la France des années 1960. À la rentrée d’automne 1964, en classe de 7e, j’avais été inscrit à l’un des groupes de « Cœurs vaillants » le samedi après-midi à la paroisse Saint-Pierre et je revois cette cour grouillante d’enfants, ces groupes se succédant d’heure en heure, ces temps de prière où l’église était pleine et de fréquents « rassemblements » à la salle de l’Éveil, à la Combe Saint Joseph… À la rentrée d’automne 1965, en 6e, sans avoir changé ni d’école ni de domicile, plus de « Cœurs vaillants » et la cour déserte… et c’est après coup que je me suis aperçu que je n’ai pas servi la messe alors que mes frères aînés l’avaient servie, que les prêtres avaient quitté la soutane…

Mes souvenirs ne me permettent pas d’analyser en quoi cela avait changé mais j’avais vécu dans une Église très présente dans ma vie d’enfant et qui, brusquement, l’était beaucoup moins ; certes, tout n’a pas changé d’un coup (pendant deux ou trois ans a subsisté la coutume de s’inscrire pour aller se confesser à son directeur spirituel pendant l’heure d’étude, la prière avant la classe) mais il est clair qu’il y a eu une coupure – très précisément située dans le temps. D’où mon désir de comprendre et l’insatisfaction dans laquelle me laisse la lecture du « rapport Dagens ».

Même déception à la lecture du tome 13 de la monumentale collection d’Histoire du christianisme aux éditions Desclée ; le titre est pourtant explicite, « Crise et renouveau de 1958 à nos jours », et la date de parution (2000) laisse supposer un certain recul de l’historien par rapport aux événements, et pourtant, cette « crise » plusieurs fois annoncée (la 2e partie s’intitule « Les églises catholiques et protestantes : crise, mutation, recomposition » et comporte cette phrase en introduction à la page 125 : « “Une crise culturelle majeure” touche particulièrement le catholicisme romain ») n’est jamais développée – le paragraphe intitulé « La papauté – Paul VI face à la crise » se contente de dire que cette crise a commencé avant 1968 et cite comme exemple l’imprimatur accordé le 9 octobre 1966 par le cardinal Alfrink au « catéchisme hollandais, fruit d’un travail entrepris au début des années soixante » et c’est tout ; de même, à la page 345, on évoque la « crise catholique des vocations missionnaires » avec quelques chiffres. Comme si ou bien les auteurs n’avaient pas pris conscience de l’ampleur de la cassure ou bien ils n’avaient pas encore le recul pour en parler – et c’est je pense plutôt cela : l’ébranlement a été tel que bien des acteurs de l’époque n’aiment guère s’y appesantir. Le temps de la sérénité dans l’analyse historique viendra-t-il enfin ou bien risque-t-on de se faire reprendre sur ce sujet avec la même véhémence que le fut le cardinal Decourtray quand il risqua le mot de « connivence » sur un autre sujet ?

Je voudrais simplement évoquer quelques axes de recherche – les uns ayant commencé à être étudiés, d’autres ne l’étant pas encore (au moins à ma connaissance) – en souhaitant que l’on arrive à faire la synthèse de ce phénomène majeur.

La crise des vocations

Mgr Dagens (et c’est l’analyse générale qui est faite) parle de baisse continue des ordinations et des vocations : après une forte remontée dans l’immédiat après-guerre, les courbes auraient fléchi dès les années 1950 (1950 = 1003 ordinations – 1965 = 646) et la courbe aurait accentué son fléchissement de 1965 à 1975 pour se stabiliser autour de cent cinquante – les années suivantes étant marquées par une stabilité désespérante entre cent et cent vingt. Mais ces statistiques suffisent-elles ? Après une rupture – comme je l’évoquais plus haut à propos de mes souvenirs d’enfance – tout ne s’arrête pas en un instant : dans des diocèses de forte chrétienté, il y avait encore vingt à trente entrées au séminaire par an en 1968 ou 1970 et le séminaire de Luçon fut fermé en 1972 alors qu’il y avait encore, dit-on, plus de cent grands séminaristes en Vendée. Les statistiques gagneraient à être affinées en prenant en compte la porosité des séminaires : le nombre de départs dès la première année mais aussi tout au long des études et aussi après les ordres mineurs (puis les institutions), après le diaconat, après la prêtrise, ont augmenté énormément – et le chercheur qui arrivera à synthétiser ces données pour l’ensemble des séminaires de France nous permettra de le constater (même chose dans les instituts religieux masculins et féminins). Il n’y a pas qu’une baisse des ordinations (et parler de baisse me paraît insuffisant : entre 1965 et 1975, il y a division par quatre !) ; il y a surtout un nombre impressionnant d’abandons, de départs à tout moment du « parcours » et aussi (et c’est le plus dramatique) après l’engagement sacré. La cassure est évidente.

On a pensé à une époque que la crise du clergé et des séminaires était une conséquence de mai 1968. Le recul des années permet de constater que si mai 68 a aggravé le mouvement, il était déjà largement commencé : il y a eu beaucoup de recensions sévères du livre de Jean-Pierre Dickès, on lui a reproché de ne pas publier réellement son « Journal » in extenso et de vouloir étayer l’idée que la crise est liée au concile Vatican II – n’empêche que, toutes réserves faites, l’auteur raconte ce qu’il a vécu à son entrée au séminaire d’Issy-les-Moulineaux l’année 1965–66 (et plus brièvement pendant les deux années suivantes au « Foyer de la Cassette ») et il y a là beaucoup de renseignements intéressants sur cette année où tout bascule : enseignement, liturgie, départs volontaires ou provoqués, hésitations et options des professeurs, influence de groupes de pression – tout cela aurait dû amener à rouvrir ce dossier : c’est ce qu’avait souhaité le no 70 de la revue Catholica avec l’article « la crise du clergé français entre Vatican II et mai 1968 » et son sous-titre significatif : « Faits et appel à témoins » mais cet appel n’a pas paru rencontrer beaucoup d’échos.

Si les remous dans les séminaires après 1968 sont assez bien connus parce qu’il y a eu des réactions, des essais de créations de séminaires qui allaient aboutir à la fondation d’Écône, les souvenirs sur les années charnières, c’est à dire cette période 1964–1966, ne sont pas faciles à recueillir : j’ai pu constater que les quelques prêtres ordonnés ces années-là en parlent peu – et pourtant, recensant dans le no 59 de Catholica l’ouvrage de J.P. Dickès, l’abbé Claude Barthe écrivait : « J’ai connu la même chose à la même époque dans un autre séminaire en 1965–1966 ».

J’ai conscience que les seules sources que je peux citer ici proviennent de personnes liées au mouvement qui a abouti à la fondation d’Écône et que leur point de vue est donc contestable mais – à mon grand étonnement – je n’ai jamais lu de témoignage précis sur cette époque écrit par un séminariste ayant vécu ce parcours avant d’être ordonné pour un diocèse, ou par un professeur ou supérieur de séminaire, comme s’ils ne souhaitaient pas reparler de cette période où tout a radicalement et rapidement changé ; c’est très surprenant – et cela ne favorise pas une recherche historique équilibrée !

Si j’insiste sur l’étude à mener sur les séminaires, c’est parce que la formation des futurs prêtres est un « secteur-clé » de la vie de l’Église (Saint Pie X n’aimait-il pas à répéter que, pour un évêque, son séminaire était précieux comme la prunelle de l’œil ?) et que les informations seraient plus faciles à rassembler que pour les communautés religieuses : certes, le cardinal Schönborn a évoqué dans plusieurs conférences le bouleversement complet qu’a connu le noviciat dominicain lorsqu’il s’y trouvait lui-même ou encore Yves Chiron signale-t-il dans le livre qu’il a publié en 1997 aux éditions Clovis sous le titre Veilleur avant l’aube et qu’il consacre au père capucin Eugène de Villeurbanne que celui-ci avait laissé des notes détaillées sur l’évolution du courant capucin des Tourelles à Lyon – mais il serait plus facile de recenser les fermetures, regroupements des séminaires, variations d’effectifs durant ces années où tout a changé très vite. Il devrait être possible de recouper les informations provenant de plusieurs séminaires sur l’évolution du programme des cours, de l’emploi du temps, des temps de prière, du style de la liturgie.

Pour ne prendre que l’exemple très étonnant des sessions sur la sexualité que l’abbé Marc Oraison a données un peu partout, il devrait être possible de reconstituer où et quand il les a données, voire même de retrouver ce qu’il a effectivement enseigné et proposé… Mais personne n’a l’air désireux d’entreprendre cette étude délicate et il est à craindre pour l’historien que cette histoire ne soit jamais écrite… ; nous retrouvant en 1983 à peine vingt séminaristes pour cinq diocèses dans une petite aile du gigantesque grand séminaire d’un seul de ces diocèses, nous avions pourtant l’impression d’arriver après un séisme majeur qui n’était évoqué que par allusions, mais que nous n’avons jamais pu reconstituer vraiment.

Un mouvement général

Si la question de l’épanouissement des vocations et de la fidélité aux engagements sacerdotaux et aux vœux de religion en est l’aspect le plus spectaculaire, la cassure ne se limite bien sûr pas à cela : il y a eu le décrochement de la pratique religieuse – et sans doute plus significatif parce que plus rapide celui de la confession (tant annuelle qu’aux grandes fêtes, que mensuelle, voire plus fréquente – mais ceci ne sera sans doute jamais mesurable statistiquement) ; la déconfessionnalisation des syndicats et des organisations chrétiennes, l’évolution du scoutisme – tout cela se passant toujours dans les mêmes années et massivement. Mais ici la question commence à être bien étudiée avec des ouvrages comme ceux de Gérard Cholvy : Histoire des organisations et mouvements chrétiens de jeunesse en France XIXe–XXe (Cerf, 1999) ou de Louis V. M. Fontaine : La mémoire du scoutisme, dictionnaire des hommes, des thèmes et des idées (LF, Duquesne Diffusion, 1999).

D’autres points ne sont pas à ma connaissance – mais je la reconnais très partielle – encore très explorés. Comment ont évolué les missions paroissiales dans les années concernées, tant dans leur nombre que dans le contenu de la prédication ? Y a-t-il eu évolution et laquelle dans les conférences ecclésiastiques, que ce soit les réunions du doyenné qui suivaient un ordre précis ou ce que l’on appellerait actuellement « la formation permanente diocésaine » et dans les prédications et enseignements donnés dans les couvents et maisons religieuses ? Comment les évêques ont-ils réagi face à cette évolution si rapide ? Sont-ils tous entrés « dans le mouvement », n’y a-t-il pas eu des essais de le freiner, des cas de désarroi spirituel voire de démission anticipée ? Cela s’est dit pour tel ou tel diocèse mais n’a pas été, à ma connaissance, vérifié ni synthétisé à l’échelle de la France.

Ce qui est certain c’est que cette cassure ne semble pas directement liée à des événements précis : au XVIe siècle, elle est liée évidemment à la personne de Luther et à celles des autres réformateurs ; je ne vois pas que l’on puisse isoler une telle cause pour la cassure postérieure à 1960. J’ose me permettre une hypothèse : si l’on est si timide pour aborder ce bouleversement majeur, c’est qu’on le rattache au concile Vatican II, et de ce fait les uns appuient pour rendre le Concile responsable de tous les maux de l’Église et les autres en réaction ont peur qu’en étudiant précisément les faits, on en vienne précisément à désavouer le même Concile cette fois-ci idéalisé comme « nouveau départ dans l’histoire de l’Église ». Ni la science historique ni la foi chrétienne ne gagnent là où s’imposent des slogans et des généralisations hâtives : s’il est vrai que l’idée largement véhiculée par les media et d’ailleurs exacte que le souci des évêques était « l’ouverture au monde » et que c’était effectivement une optique assez différente de celle de la période précédente, les travaux du Concile se poursuivaient sans qu’aucun texte stricto sensu révolutionnaire n’ait marqué telle année du déroulement du Concile.

Mentalité et société

On en vient à conclure qu’il s’agit plutôt d’une rupture dans la mentalité catholique – et l’on touche alors à l’histoire des mentalités qui est la plus délicate à manier parmi toutes les branches de la recherche historique. Ainsi, on ne pourra pas dire que « Vatican II a révolutionné l’Église », tout au plus qu’il a infléchi sur certains points les perspectives et dès lors Vatican II n’est plus qu’un élément qui a pu contribuer dans une proportion difficile à déterminer exactement à ce bouleversement des mentalités. De même, il est certain que des pratiques de piété et d’adoration ont été abandonnées – le chapelet, les vêpres, le salut du Saint-Sacrement – mais peut-on parler de suppression imposée ou de désaffection ? Il y a des éléments dans les deux sens : il y a des paroisses où le clergé les a d’autorité supprimées (mais sans avoir reçu de directives épiscopales en ce sens : de même, Dickès signale les énormes changements dans les exercices spirituels du séminaire d’Issy sans pouvoir dire qui a décidé de ces changements ni s’ils ont été décidés, le corps professoral paraissant loin d’être unanime…) mais il y a des endroits où il a essayé de les maintenir mais n’y est pas arrivé ; on sait avec quelle insistance le pape Paul VI avait demandé le maintien du chant grégorien, faisant publier le petit manuel Iubilate Deo et l’on constate sans l’expliquer qu’il a été très largement « désavoué silencieusement ».

Repensant à mon enfance, je revois les illustrés (non confessionnels) comme « Tintin » et « Spirou » qui publiaient des « histoires vraies » ou « belles histoires de l’oncle Paul », avec des vies de saints, des récits des croisades, de la conquête de l’Amérique… – et tout cela a brusquement changé : même le style des bandes dessinées d’aventure a changé radicalement tandis que les albums de vies de saints en vignettes commentées de la collection « Belles histoires, belles vies » des Éditions Fleurus cessaient de paraître. Peut être ce biais de la littérature pour enfants sera-t-il d’ailleurs la clé d’accès la plus facile pour définir plus exactement la date et le contenu de cette cassure dans les mentalités et on pourrait par là constater que ce dont on était spontanément fier devenait sujet de gêne alors que des préoccupations nouvelles apparaissaient.

La recherche a cependant beaucoup progressé : de nombreuses monographies précises – comme celles d’Yves Lambert sur le village de Limerzel dans le Morbihan ou de Luc Perrin, Paris à l’heure de Vatican II, publiée en 1997 aux éditions de l’Atelier ou celles signalées ci-dessus sur le scoutisme et les mouvements de jeunesse – ont heureusement dépassé l’aspect idéologique évoqué plus haut pour aborder le cœur du sujet : l’Église dans ses structures visibles a connu un bouleversement très fort en quelques années. Ce qu’il faut espérer, c’est que d’autres études aborderont les points encore peu explorés (comme ceux que j’ai évoqués précédemment sans être certainement exhaustif) et que peu à peu des synthèses pourront être tentées. Ces synthèses devraient aborder quatre points essentiels.

Le premier de ces points serait de situer cette cassure au sein de la « rupture de traditions » qu’évoque le « rapport Dagens » : l’Église vit dans une société donnée et concrète, on ne peut isoler sa vie et son évolution de celles du monde où elle accomplit sa mission – et dans ce sens, la crise qu’elle a connue n’est pas séparable des cassures qu’ont subies les grandes institutions à la même époque. Mais, en même temps, que l’on n’oublie pas que l’Église a sa vitalité et ses rythmes propres (le chrétien ajoutera : et son mystère, puisqu’elle vient de Dieu) et qu’on ne peut réduire son évolution à une simple suite de phénomènes sociologiques, démographiques, économiques et de mentalités : l’histoire est pleine d’exemples de vitalité et de fruits de sainteté de l’Église dans des sociétés délabrées et au contraire de graves carences et « structures de péché » dans des sociétés en pleine expansion.

En ce sens, toute étude de la « cassure » ne peut être isolée de la brusque chute démographique qu’a connue l’Occident à la même époque – et il serait intéressant de mener la comparaison jusque dans le détail. On a insisté à très juste titre sur l’énorme impact de l’apparition des moyens de contraception chimiques qui ont bouleversé totalement le rôle de la femme et l’organisation de la famille, désavouant radicalement ce que l’Église recommandait et promouvait. On a également remarqué l’apparition de la télévision (et puisque la famille est une « Église domestique », l’intrusion d’un écran dans le foyer ne pouvait pas ne pas avoir de conséquences majeures) et des nouveaux media. On peut également citer la reprise de l’exode rural et le nouveau bouleversement apporté à la structure classique de l’activité humaine, à la répartition entre secteurs primaire, secondaire (avec diminution de l’industrie lourde et apparition de nouvelles technologies) et tertiaire. On peut encore citer les nouvelles théories éducatives et les mutations profondes du système scolaire ; tout ce que l’Église avait mis en place avec les écoles catholiques et les petits séminaires pour soutenir le discernement des vocations a été totalement remis en cause… Mais il faut sur ce point tenir l’attitude juste : aucun de ces facteurs n’est à lui seul déterminant : et surtout, la « cassure » est une question qui touche à la Foi et la Foi, si elle est « informée », soutenue ou menacée par la société et les cadres dans lesquels elle se vit, ne se réduit cependant certainement pas à eux.

Le second point serait d’arriver à une vision mondiale de cette cassure et de ne pas s’en tenir à la situation française (qui serait d’ailleurs à nuancer : l’évolution est très différente dans les régions de « tradition chrétienne » et dans celles dites « détachées » : la baisse des différents « indicateurs de la crise » y fut en général beaucoup moins spectaculaire). Les Pays-Bas, vers 1960, étaient un vivier de vocations, la pratique des catholiques y était impressionnante et leur souci de formation permanente également ; il faudrait situer exactement quand la crise – qui y fut d’une violence inouïe – se situe, notamment à partir du célèbre « catéchisme hollandais » : publié en 1966, il était en préparation depuis plusieurs années et il serait utile de savoir exactement quand a eu lieu son radical changement d’orientation.

Le cas du Québec (qu’en son temps, Mgr Landrieux, évêque de Dijon, avait salué du titre de « Chrétienté quasi-parfaite ») serait éclairant aussi : si le changement démographique et culturel a été très brusque suite à une banale succession électorale (Jean Lesage remplaçant Maurice Duplessis en 1960 avec la fameuse « révolution tranquille »), cette « révolution tranquille » a-t-elle affecté l’Église dès 1960 ? Le livre un peu nostalgique de Mary Kenny : Goodbye to catholic Ireland publié en 1997 à Londres chez Sinclair Stevenson éclaire la situation de l’Irlande mais l’évolution y est différente de celle de l’Angleterre ou des USA – de même que les catholiques du Canada anglophone n’ont pas connu la « révolution » des catholiques québecquois. On pourrait multiplier les exemples et comparaisons et constater qu’il y a eu des pays où l’évolution a été d’une rapidité et d’une ampleur stupéfiantes alors que les pays latins (l’Italie notamment), les pays de l’Est (dans un tout autre contexte politique il est vrai) ou les jeunes chrétientés semblent avoir moins et en tout cas plus tardivement connu cette cassure et qu’on peut même douter qu’elle ait été générale.

Une troisième point serait de bien distinguer le fait de la cassure de « l’avant » et de « l’après » : lorsqu’une fissure apparaît dans un pare-brise de voiture, cette fissure a des causes que l’on peut étudier ; entre le moment de la fissure et le moment où le pare-brise va voler en éclats, il se passera un laps de temps variable et la fissure va se démultiplier en un lacis de fissures – et cela aussi peut être étudié. De même, on peut étudier les causes de ce phénomène de cassure : on fera remarquer que le style des retraites sacerdotales et cours de séminaire avait évolué, on identifiera des groupes qui poussaient à des réformes, on étudiera (ce qu’on fait Cholvy ou Fontaine) des nouveautés déjà apparues dans le scoutisme et les mouvements de jeunesse ou d’Action catholique – et cela éclairera bien des choses.

On pourra également constater que les conséquences de la cassure et leur ampleur sont très variables selon les pays voire les « aires » du catholicisme (pays anglophones, pays latins, pays francophones…) mais il ne faudra surtout pas confondre les conséquences avec le fait de départ : ce qui a certainement retardé une étude approfondie de cette cassure, c’est que l’opinion a été très marquée par « mai 68 » et les grands mouvements de contestation de cette année spectaculaire ; du coup, on a pensé que l’ébranlement avait eu lieu là alors que « mai 68 » n’était que la manifestation de ce qui avait déjà eu lieu – exactement comme le moment où lave et fumées sortent du cratère n’est pas le début de l’éruption du volcan.

Le quatrième point me paraît essentiel : c’est de situer la date de la cassure afin de pouvoir mieux cerner en quoi elle consiste exactement. Certes, pour situer cette date, il faudrait maîtriser parfaitement le deuxième point évoqué plus haut, c’est-à-dire avoir une vision mondiale du phénomène. Il y a cependant un fait statistique aussi étonnant par son aspect massif que par le fait qu’aucun historien ne semble l’avoir relevé : pourtant à quatre reprises (avril 1978, avril 1980, octobre 1983 et décembre 1986), les rédacteurs de la revue Missi l’ont rappelé tant il les a étonnés eux-mêmes : recensant chaque année les statistiques de 61 ordres et instituts religieux, Missi constate que toutes les courbes connaissent une croissance jusqu’en 1964 : en l’année 1964, à une seule exception près (l’ordre des Carmes indiens), toutes les courbes sont à la baisse ! Et cela correspondrait aux données de J.-P. Dickès autant qu’à mes modestes souvenirs d’enfance (que je n’avais certes pas la prétention de situer au même niveau !) : à la rentrée scolaire 1965/66, apparaissent les premières conséquences d’un phénomène qui s’est passé silencieusement en 1964 .

Les prédictions et la crise moderniste

On me pardonnera de quitter ici le domaine de la science historique (encore que l’étude des apparitions de la Vierge Marie nécessite de la rigueur scientifique) ; je le ferai avec prudence et comme simple hypothèse. Il s’agit du troisième secret de Fatima dont on sait combien il suscite de controverses. Ce secret, semble-t-il, aurait dû être révélé en 1960 et Jean XXIII ne le publia pas et aurait déclaré : « Cela ne concerne pas mon pontificat » (il mourut le 3 juin 1963). L’archevêque de Leiria-Fatima avait dit en 1984 en substance ceci : « Le secret de Fatima ne parle pas de bombes atomiques. Son contenu ne concerne que notre Foi… la perte de la Foi d’un continent est pire que l’anéantissement d’une nation et il est vrai que la Foi diminue continuellement en Europe ». Cela permet de mieux « entrer » dans le contenu de la vision de Sœur Lucie publiée le 26 juin 2000, même si ce contenu est difficile à interpréter et même si l’on est étonné qu’à la différence des deux premiers secrets il ne comporte qu’une vision et aucune parole de la Vierge.

Il concerne l’évêque vêtu de blanc traversant une grande ville à moitié en ruines et priant pour les âmes des cadavres qu’il trouvait sur son chemin. Ne peut-on pas l’interpréter (en ayant conscience que cette interprétation sera différente de la « tentative d’explication » qu’a donnée la Congrégation pour la Doctrine de la Foi) comme évoquant non pas nécessairement les martyrs d’une persécution (que l’on n’appellerait pas cadavres et qui n’auraient pas besoin que l’on prie pour eux), mais ceux qui auraient abandonné la Foi, les « évêques, prêtres, religieux, religieuses » qui ont renoncé à leur ordination et consécration – ce drame terrible qui ne sera jamais chiffré mais qui est le pire effet de la « cassure » et qui évidemment « affligerait l’évêque vêtu de blanc de souffrance et de peine » ? La cassure serait donc d’abord ce renoncement massif au sacerdoce et aux vœux religieux qui a frappé l’Église.

J’ai conscience du caractère conjectural et parfaitement subjectif de cette hypothèse – mais ne pourrait-on pas la relier à la grande Encyclique Pascendi publiée en 1907 par saint Pie X ? La sévérité de cette condamnation du modernisme et l’appel à des mesures exceptionnellement dures pour l’empêcher de proliférer ont surpris et on les interprète mal : « Le pape a grossi un mouvement naissant, en a exagéré les traits et se montre d’une brutalité étonnante envers un ennemi qui n’existe pas tel quel », dit-on le plus souvent. Pourquoi, au contraire, ne pas penser que ce pape visionnaire (il l’a été sur plusieurs points – comme son étonnante prédiction de la « Grande guerre » imminente) a vu toutes les conséquences du modernisme naissant : réduire la Foi à un pur sentiment intérieur en niant radicalement la réalité de l’Incarnation ?

Pourquoi ne pas penser que la cassure, dans la mesure où elle touche d’abord à la Foi, consiste en un passage dans le cœur des chrétiens du réalisme à l’idéalisme ? Je m’explique : nous croyons en Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, en Dieu incarné (et dont l’Incarnation continue dans le Corps mystique du Christ qu’est l’Église avec le rôle premier de l’Eucharistie présence réelle du Christ et qui se réalise par le sacerdoce ministériel du prêtre) ; le modernisme n’est pas le refus de Dieu mais ne voit pas l’Incarnation (on ne peut faire aucun lien sûr entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi) ni la nécessité de l’Église (« Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Église qui est venue » dit Loisy).

L’histoire de la théologie montre que les courants d’idées dans l’Église se développent souvent en deux temps : contré très fort, avec vigueur et efficacité, par saint Pie X, le modernisme a été contenu plus de cinquante ans mais n’en est réapparu qu’avec plus de force, d’autant que cela a coïncidé avec des changements majeurs dans la société des années soixante. Or, ce qui est stupéfiant, c’est de constater cette « apostasie tranquille » de militants chrétiens admirablement dévoués, de prêtres, de consacrés. Je ne prendrai comme exemple que le livre terrible – parce que parfaitement serein, objectif, précis, d’Émile Morin intitulé Confession d’un prêtre du XXe siècle et publié en 1991 chez Flammarion : ce prêtre est parti, tranquillement et sans rancœur contre l’Église, à 58 ans, en 1987, parce que ses études exégétiques l’ont peu à peu persuadé que l’Évangile n’est pas crédible historiquement ; à lire son livre, on voit que Jésus-Christ ne représente plus pour lui qu’un personnage intéressant mais à l’existence incertaine, alors qu’il écrit que, séminariste à Rome, il passait des heures en adoration devant le Saint-Sacrement. Combien d’âmes d’adoration se sont ainsi « vidées de l’intérieur » !

La cassure serait donc d’abord en rapport avec le dogme de la Foi : si Jésus-Christ n’est plus une personne vivante, vrai Dieu et vrai homme, réellement incarné et ressuscité dans l’histoire des hommes, pourquoi lui consacrer sa vie ? Il reste la question philosophique de Dieu, mais il n’y a plus de Sauveur du monde, il n’y a plus le seul Médiateur entre Dieu et les hommes et des mots comme Église, sacrements, parole de Dieu, salut, vie éternelle n’ont plus le même sens. Pour résumer tout cela d’un seul mot, là où le chrétien met son unique espérance dans Celui qui a dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps », c’est comme si le Christ n’était jamais venu. Ce que le pape avait entrevu en 1907 se réalise : le modernisme aboutit à ce que l’Incarnation n’est plus. Et si l’on comprend cela, on ne peut plus adhérer tout à fait à l’opinion générale qui est que « l’homme d’aujourd’hui refuse la médiation de l’institution Église dans sa recherche du Christ » et on verra que la question réelle est que « l’homme d’aujourd’hui cherche toujours Dieu, mais refuse l’Église en tant que Corps mystique du Christ parce qu’il ne croit plus que Dieu ait pu s’incarner » et le problème est tout différent pour l’annonce de l’Évangile. Ce changement radical des mentalités (ou tout au moins sa manifestation visible) aurait eu lieu dans un laps de temps très court vers 1964.

Peut-on conclure ?

Les scientifiques sont intrigués par un petit mammifère de l’ordre des rongeurs, famille des microtidés, une sorte de petit campagnol vivant dans les régions septentrionales d’Europe et d’Amérique et qui porte le nom de Lemming (Lemmus Lemmus). Cette espèce connaît cycliquement des accroissements de fécondité qui sont suivis de migrations : les lemmings se rassemblent puis migrent individuellement (parfois ils se regroupent pour franchir à la nage lacs et rivières) et arrivent à la mer où ils meurent par milliers. Les savants ont pu déterminer les intervalles plus ou moins réguliers entre ces cycles de fécondité accrue, ils ont pu décrire les constantes des lieux de rassemblement, de la direction des migrations, de la technique du voyage, bref ils peuvent décrire le phénomène – mais la cause reste inconnue : pourquoi les lemmings partent-ils tous mais sans effet de groupe contraignant pour ce qui apparaît comme un suicide collectif – mais qui n’est peut être pas prémédité ? Toutes proportions gardées, les grandes cassures dans l’histoire des sociétés humaines peuvent être étudiées dans les constantes de leur déroulement mais leurs causes resteront toujours mystérieuses. Je ne suis pas convaincu qu’on arrive à trouver la ou les causes de la « cassure » ici étudiée (et mon hypothèse ne prétend pas à autre chose qu’à être une hypothèse) mais il me semble que l’on a beaucoup tardé à l’identifier et à la décrire alors que ce serait encore tout à fait possible et j’espère que cela sera fait – et de façon la plus exhaustive et précise possible.

L’auteur de ces lignes n’est pas un historien de métier, c’est un curé de paroisse dont le désir premier est de faire connaître et aimer Jésus-Christ à ceux que l’Église lui confie. S’il a voulu lancer un appel aux chercheurs pour l’étude de cette cassure majeure dans l’Église des pays de vieille chrétienté (car de même que la crise du XVIe siècle à coïncidé avec une surprenante expansion missionnaire, le drame qu’a connu l’Église n’empêche pas son étonnante vitalité dans les pays de jeune chrétienté), c’est d’abord en pensant à la proposition que font nos évêques et à laquelle il souscrit bien évidemment totalement : « proposer la foi dans la société actuelle ». Il a simplement voulu dire qu’il lui paraît essentiel de bien cerner l’état de la société actuelle si l’on veut proposer de juste et compréhensible façon le mystère de la Foi.

* Curé de Meursault et autres lieux, agrégé de l’Université, professeur d’histoire dans des séminaires ou studiums monastiques.