L’évolutionnisme en... évolution
Olivier-Henri Rousseau *
En octobre 1996 l’Académie Pontificale des Sciences s’est réunie en Assemblée plénière1 pour traiter des origines de la vie et de l’évolution. S’adressant aux membres de cette assemblée, Sa Sainteté le pape Jean-Paul II s’est réjoui du choix de ce « thème essentiel qui intéresse vivement l’Église puisque la Révélation contient, de son côté, des enseignements concernant la nature et les origines de l’homme. »
Le pape a rappelé dans son allocution que son prédécesseur Pie XII « considérait la doctrine de l’évolutionnisme comme une hypothèse sérieuse, digne d’une investigation et d’une réflexion approfondies à l’égal de ce qu’aujourd’hui, près d’un demi-siècle après la parution de l’encyclique, de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse... »
Le présent article se veut une réflexion sur la question de la théorie de l’évolution prenant en compte la recommandation de Pie XII que : « les raisons de chaque opinion, celle des partisans comme celle des adversaires soient pesées et jugées avec le sérieux, la modération et la retenue qui s’imposent. »2 Il y sera discuté des différents aspects tant scientifiques que philosophiques de cette théorie et, dans l’esprit de Fides et ratio3, des manières dont elle peut s’articuler avec la foi.
Transformisme, théories explicatives de l’évolution et évolutionnisme
Comme le dit le Souverain Pontife dans son allocution, il y a en vérité plusieurs théories de l’évolution. De manière plus précise, il peut être judicieux de distinguer : 1 – ce que l’on pourrait appeler le « fait transformiste » – vieux terme inusité – selon lequel les différentes espèces d’êtres vivants disparues ou présentes sont issues les unes des autres par filiation ; 2 – les « théories de l’évolution » qui ont pour but de rendre compte scientifiquement de ce « fait transformiste » ; 3 – l’évolutionnisme généralisé qui englobe l’évolution précédente des êtres vivants, la théorie de l’origine physico-chimique de la vie à partir d’une « soupe » physico-chimique primordiale, les théories de l’histoire de la terre et de la formation du système solaire et enfin les théories cosmologiques dont la théorie de l’expansion de l’univers est l’aspect le plus connu ; 4 – différents « évolutionnismes » philosophiques érigeant en principe métaphysique l’évolution du simple vers le compliqué.
1. Transformisme
Commençons par ce que nous avons appelé le transformisme. C’est au départ une idée qui est apparue vers la fin du 18e siècle, quand il a été découvert de plus en plus de restes fossiles d’êtres vivants appartenant à des types disparus. Dans le même temps, on s’est progressivement rendu compte que les êtres vivants actuels n’existaient pas dans les périodes anciennes où vivaient ces espèces fossiles. Ces découvertes ont remis en cause la conviction partagée tant par les esprits religieux que par les agnostiques selon laquelle les espèces vivantes étaient stables et existaient « depuis toujours » : pour les agnostiques persuadés de l’éternité du monde comme pour ceux qui croyaient en la Création, comment rendre compte de l’apparition de différentes espèces vivantes au cours des temps ?
Transformisme, fixisme, créationnisme
À cette époque, l’idée de génération spontanée selon laquelle des êtres vivants peuvent naître à partir d’éléments inanimés, qui était admise au Moyen Âge, était déjà quasi abandonnée faute de confirmation empirique. C’est pourquoi la réponse instinctive des esprits religieux était que, conformément à la Bible, Dieu avait créé chacune des catégories d’être vivants « selon son espèce » à différentes périodes de l’histoire. C’est cette réponse qui est qualifiée souvent de « créationnisme » Un autre type de réponse fut, avec Lamarck, au XVIIIe siècle, l’hypothèse transformiste, à savoir que les organismes vivants sont reliés par les liens généalogiques de la descendance. Bien évidemment, ces idées n’ont pas été pour déplaire aux esprits progressistes de l’époque nourris du « siècle des lumières ».
Il est à remarquer que cette hypothèse transformiste fut au départ rejetée (fixisme) par bon nombre de grands savants du XIXe siècle spécialisés dans les domaines de la biologie, de la géologie et de la paléontologie. Parmi eux il faut citer Lyell, l’un des fondateurs de la géologie, découvreur des grandes ères géologiques, Cuvier,4 père de l’anatomie comparée, les anglo-saxons Owen et Agassiz, deux grands paléontologues auxquels on doit des travaux importants sur les dinosaures. L’idée centrale de ces auteurs est ce qu’on appelle la « typologie » selon laquelle les êtres vivants, ainsi que l’avait remarqué Aristote, sont bâtis selon des types bien définis spécifiques n’admettant pas entre eux de solutions de continuité. Cuvier a exprimé clairement l’idée typologique. « Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos dont les parties se correspondent mutuellement et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres changent aussi. ».
Tous les auteurs cités plus haut, qui manifestaient un esprit scientifique positif, ont rejeté le transformisme à cause de la typologie. C’est pourquoi il serait erroné de considérer leur attitude créationniste, ainsi qu’on le fait souvent maintenant, comme celle de savants religieux prisonniers de préjugés, alors qu’elle était une manière de mettre entre parenthèses la question de l’origine des espèces, qui échappe, par son caractère même, aux critères de l’investigation empirique.
Avec le temps, le nombre de biologistes fixistes opposés au transformisme est allé en diminuant. Si entre les deux guerres mondiales on pouvait citer parmi les fixistes français notoires le Pr. Vialleton et dans les années cinquante le Pr. Bounoure, il est maintenant difficile de citer des biologistes opposés au transformisme. Est-ce à dire pour autant que les arguments opposés au transformisme par les fixistes ont disparu ? Nous n’entrerons pas dans les détails des arguments qui sont apportés depuis plus de cent ans en faveur du transformisme. Ces arguments de nature technique ne sont pas sans intérêt ; mais il faut reconnaître qu’ils font référence à des notions qui étaient déjà connues des biologistes, en particulier des paléontologistes avant l’avènement du transformisme. L’évolutionnisme en biologie est plus un changement de regard porté sur les faits biologiques et paléontologiques qu’une tentative pour rendre compte de phénomènes irréductibles à l’ancienne vision fixiste. En vérité, le transformisme rencontre de nombreuses difficultés, ainsi que l’a montré Michael Denton5 dans un ouvrage qui a fait sensation il y a une dizaine d’années. Mais, alors que les fixistes étaient contre le transformisme parce que celui-ci soulevait des difficultés insurmontables selon eux et qu’ils préféraient mettre entre parenthèse la question des origines, les transformistes le sont malgré les difficultés soulevées par les fixistes, difficultés qu’ils reconnaissent cependant de plus en plus.
Micro, macro et méga-évolution
Si on veut résumer ces difficultés, il peut être utile au préalable de faire la part entre différents types de transformation des espèces : le grand paléontologiste Simpson, il y a une cinquantaine d’années, distinguait ainsi la « micro-évolution », la « macro-évolution » et la « méga-évolution ». La micro-évolution est la transformation d’une espèce en une voisine appartenant au même genre (par exemple le chien et le loup, l’âne et le cheval). La macro-évolution est la transformation d’un genre en un autre à l’intérieur d’un ordre ou d’un ordre dans un autre à l’intérieur d’une classe. Enfin, la macro-évolution est la transformation d’une classe en une autre (reptiles, oiseaux, mammifères) ou d’un embranchement en un autre (vertébrés (reptile, mammifère...), échinodermes (oursin, étoile de mer), mollusques (escargot, poulpe). Même si ce distingo a été abandonné ultérieurement par Simpson, qui n’a conservé que celui entre micro-évolution et macro-évolution (macro et méga-évolution), il permet de dégager quelques conclusions générales.
Le transformisme au risque des difficultés empiriques soulevées par le fixisme
Dans l’état actuel, la micro-évolution est un fait expérimental dont le caractère positif est incontestable et les mécanismes bien étudiés et connus. Par contre, la macro et la méga-évolution n’ont jamais été observées directement et restent du domaine de la cons truction intellectuelle même si les arguments paléontologiques reposant sur les fossiles peuvent être considérés comme des preuves de la macro-évolution et à un degré moindre de la méga-évolution. À ce sujet, il est significatif de citer Simpson6 parlant des fossiles :
« En général, ils ne sont pas amenés par une séquence de précurseurs changeant presque imperceptiblement, séquences que Darwin envisageait comme la règle usuelle dans l’évolution. On connaît un grand nombre de séquences de deux ou de quelques espèces variant temporellement par gradation, mais même à ce niveau, la plupart des espèces apparaissent sans ancêtres immédiatement connus. Les séquences réellement longues, complètes, comptant de nombreuses espèces, sont exceptionnellement rares [...] L’apparition d’un nouveau genre dans les gisements est généralement plus abrupte que l’apparition d’une nouvelle espèce ; les intervalles concernés sont en général plus grands, c’est à dire qu’un nouveau genre apparaissant dans les gisements est morphologiquement bien séparé des autres genres connus les plus proches. Le phénomène devient plus universel et plus intense à mesure que l’on remonte la hiérarchie des catégories. Les intervalles entre les espèces sont sporadiques et souvent faibles. Les intervalles entre les ordres, les classes et les phylums connus sont systématiques et presque toujours vastes. »
Les discontinuités dans les séries fossiles n’ont pratiquement pas été comblées entre 1860 et nos jours bien que la quantité de fossiles découverts ait été approximativement multipliée par mille durant cette même période. L’un des auteurs de la « théorie des équilibres ponctués », Eldredge7, va dans ce sens lorsqu’il écrit :
« Si la prodigieuse profusion des créatures vivantes avait évolué petit à petit, on devrait s’attendre à trouver des fossiles de créatures de transition qui ressembleraient un peu à ceux qui les précèdent et un peu à ceux qui les suivent. Mais on n’a jamais trouvé aucune trace de telles créatures. Cette anomalie a été attribuée à des intervalles dans les gisements fossiles que les gradualistes pensaient pouvoir combler à mesure que les strates rocheuses d’âge approprié seraient découvertes. Cependant au cours des dix dernières années, les géologues ont trouvé des couches de roches qui recouvrent toutes les divisions des cinq cents derniers millions d’années et elle ne contiennent aucune forme de transition. »
Une des justifications données par les transformistes depuis plus d’un siècle pour expliquer que l’on ne constate pas empirique ment de transformation des espèces est l’immensité des temps géologiques qui permettrait à des transformations très lentes de s’exprimer progressivement. Or, les découvertes en paléontologie vont dans le sens de foisonnements spectaculaires de nouvelles espèces sur des périodes courtes qui sont qualifiées d’« explosions ».
Citons par exemple S. Gould : « Tandis qu’on attribuait trente ou quarante millions d’années au déroulement de la totalité de l’explosion cambrienne, il faut maintenant considérer qu’elle a dû se produire dans un intervalle [...] de cinq à dix millions d’années. En d’autres termes cette explosion s’est dérou lée plus vite, bien plus vite qu’on ne l’a vait jamais pensé. » Ce passage que cite M. Denton dans son tout récent ouvrage8, il l’accomp agne du commentaire suivant sur l’origine des vertébrés : « Tous les changements morphologiques survenus au fil de l’évolution des vertébrés depuis le Cambrien, auraient eu lieu dans un intervalle de temps représentant de un à cinq pour cent de la durée totale écoulée [...]. Tous les changements morphologiques associés à l’évolution des vertébrés, se seraient produits [...] sur un million de générations, [...] nombre de cycles de reproduction qu’effectue une cellule bactérienne [...] dans la durée d’une vie humaine. »
L’un des arguments forts en faveur du trans formisme a été pendant longtemps l’ho mologie. Elle repose sur le fait que les membres d’une même classe d’êtres vivants, indépendamment de leur mode d’existence, se ressemblent quant à leur plan général d’organisation. Par exemple la main de l’homme faite pour saisir, la griffe de la taupe destinée à fouiller la terre, la patte du cheval, la nageoire du marsouin et l’aile de la chauve-souris sont construites sur un même modèle. Cette communauté serait du point de vue transformiste le résultat d’une parenté. Cette approche par l’homologie rencontre cependant de nombreuses difficultés soulignées par Sir Gavin De Beer9, embryologiste, Directeur du British Museum of Natural History, et dont le cladisme a su tenir compte.
Cosmogénèse et évolutionnisme généralisé
De même que la biologie est passée d’une conception statique des espèces à une conception dynamique évolutionniste faisant intervenir une histoire des espèces, de même le développement de la physique a conduit plus récemment des hommes de sciences à s’intéresser à l’origine de la terre et du système solaire puis à celle de l’univers.
Dans sa généralisation de la relativité restreinte, Einstein a élaboré une théorie dont les implications concernant l’univers pouvaient entre autres conduire à un univers non statique. Cette solution fut au départ écartée par Einstein parce qu’elle lui paraissait incompatible avec l’évidence d’un univers statique. Mais les solutions dynamiques, ont par la suite été prises en considération par des physiciens dont l’abbé Lemaire dans les années 20. Parmi ces solutions, qui pouvaient impliquer un univers soit en expansion, soit en contraction, soit encore en oscillation, la tendance actuelle est en faveur de l’univers en expansion issu d’une explosion primordiale, le « Big Bang ».
Par ailleurs, dans le cadre de la physique moderne, intégrant la physique statistique, la mécanique quantique, la théorie de la gravitation et la théorie électromagnétique, il est possible de reconstituer théoriquement à partir de la théorie du Big Bang la formation des galaxies puis l’histoire des étoiles, du système solaire et de ses planètes. Enfin, il est possible à l’aide de la géophysique de reconstituer l’histoire de la terre depuis sa formation à l’intérieur du système solaire. Une conséquence importante de ces conceptions de cosmogenèse est que, dans l’histoire de la terre, apparaît une période ancienne où la vie était certainement impossible, d’où la question de l’origine de la vie dans l’histoire de la terre.
Il n’est pas étonnant que, compte tenu des idées cosmologiques que nous venons d’évoquer, en vogue chez les physiciens, et des idées transformistes et évolutionnistes généralisées chez les biologistes, la théorie d’Oparine concernant l’émergence de la vie au sein d’une soupe primordiale ait séduit de nombreux esprits scientifiques. L’idée centrale est que dans une période primitive de l’histoire de la terre, au sein des océans soumis à des tempêtes électromagnétiques, il y aurait eu synthèse de corps organiques qui se sont progressivement structurés et organisés pour donner naissance aux premiers êtres vivants. Nous n’entrerons pas dans les détails. Disons seulement qu’à côté de quelques arguments expérimentaux l’hypothèse de la « soupe primordiale » tient plus de l’hypothèse de travail, « de l’hypothèse heuristique », que de la théorie scientifique. Par contre, joue en sa faveur l’abandon progressif par les biologistes du courant de pensée vitaliste qui croyait à un hiatus absolu entre les êtres vivants et les êtres inanimés, abandon qui est lié sinon scientifiquement du moins psychologiquement aux découvertes de biologie moléculaire de la deuxième moitié du vingtième siècle, en particulier celles concernant le code génétique.
Quoi qu’il en soit, la tendance en science est à la recherche des origines à l’aide des connaissances positives ; cela va bien sûr à l’opposé de la conception statique ancienne. Il est certain que la majorité des savants d’autrefois se serait refusée à s’aventurer sur ce terrain de type historique. Mais tout va aujourd’hui dans le sens d’un effort qui se veut pluridisciplinaire pour atteindre « l’Histoire » qui va du « Big-Bang » à l’Homme, effort utilisant la physique théorique, l’astrophysique, la géophysique, la géochimie, la chimie organique, la biochimie, la biologie moléculaire, la biologie, la paléontologie, la préhistoire, la protohistoire, l’ethnologie, la linguistique. Les préoccupations scientifiques vont dans le sens d’un intérêt croissant pour les conditions d’émergence au cours du temps de plans d’organisation de plus en plus complexes : cosmos, galaxies, étoiles, planètes, terre, virus, bactéries, êtres monocellulaires, êtres pluricellulaires, vertébrés, mammifères, singes, anthropoïdes, homme. Il est certain que dans ces conditions le transformisme n’est qu’un aspect d’une préoccupation beaucoup plus générale, ce qui va dans le sens d’un renforcement de l’idée de transformation des espèces. Il paraît raisonnable de prendre acte de l’enchaînement des apparitions successives au cours du temps des différents plans d’organisation allant dans l’ensemble du plus rudimentaire au plus complexe.
2. L’évolutionnisme en... évolution
Orthogenèse et vitalisme
Si le transformisme est admis de manière quasi universelle par la communauté scientifique, les explications qui en sont données font moins l’unanimité. Nous n’entrerons pas dans les détails. Nous ne nous appesantirons pas sur la théorie de Lamarck reposant sur l’hypothèse de l’hérédité des caractères acquis dont on sait qu’elle est en désaccord avec l’expérience. Lamarck a cependant influencé de nombreux évolutionnistes à la fin du XIXe et au début du XXe siècle par son idée d’une « force vitale » qui dirigerait l’évolution, selon des séries évolutives, dans un sens allant vers de plus en plus de complexité. Cette conception de l’évolution comme un processus orienté tendant vers une fin bien précise et prédestinée a donné lieu au concept d’« orthogenèse ». Cette conception vitaliste de l’évolution a eu entre autres pour chantre le philosophe Bergson et le R. P. Teilhard de Chardin. Cette conception vitaliste de l’évolution a été progressivement contrecarrée par le néo-darwinisme qui veut rendre compte de la transformation des espèces en termes mécanistes et non plus vitalistes. Ajoutons que comme nous l’avons dit plus haut, le développement de la biologie moléculaire a joué psychologiquement dans le sens de l’abandon des idées vitalistes.
Néo-darwinisme et théorie synthétique de l’évolution
La théorie concurrente du vitalisme orthogénique, le néo-darwinisme, a été une reprise des idées de Darwin à la lumière des découvertes des lois de la génétique pour donner dans les années cinquante la « théorie synthétique » de l’évolution appelée encore « néo-darwinisme » dont les maîtres à penser ont été entres autres Simpson et Mayr. Cette théorie repose sur la constatation de l’existence de petites modifications transmissibles (mutations), qui sont des changements du matériel héréditaire (variations touchant les chromosomes via les gènes) affectant les propriétés des êtres vivants ayant subi ces modifications ainsi que celles de leur descendance. Ces mutations apparaissent du point de vue expérimental comme aléatoires. À la suite de Darwin, la théorie synthétique considère que la compétition des êtres vivants va sélectionner les mutations avantageuses pour les individus. La théorie semble très bien rendre compte de la micro-évolution. Du fait de cette réussite, elle a été extrapolée à la macro et à la méga-évolution, en partant de l’idée qu’il n’y a pas de raison fondamentale pour distinguer micro, macro et méga-évolution. Il est à souligner que le néo-darwinisme se refuse à considérer toute finalité qui pourrait être à l’œuvre dans l’apparition successive des êtres vivants. Ce néo-darwinisme est admis par la très grande majorité des biologistes même s’il y a de grands savants comme le Pr. Grassé qui n’ont jamais pu se résoudre à expliquer toute la finalité criante existant chez les êtres vivants par un mécanisme aveugle de mutation-sélection. Un peu comme pour le transformisme, la grande raison du ralliement des biologistes à la théorie synthétique de l’évolution a été la difficulté de la remplacer par autre chose.
Cela est dû en particulier à ce que le « vitalisme » et la finalité qui va de pair, qui étaient des idées très répandues chez les biologistes évolutionnistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ont été de plus en plus rejetés, comme étrangers à la méthode scientifique, dont l’« establishment scientifique » soutient qu’elle est incompatible avec des notions autres que celle du mécanisme de type cartésien. Du fait de cet abandon méthodologique sinon philosophique du finalisme vitaliste, il y a le plus souvent dans les esprits un amalgame entre transformisme et néo-darwinisme. Vers le milieu du XXe siècle, le néo-darwinisme était triomphant dans les esprits et l’un de ses chantres, J. Huxley10 affirmait en 1959 : « Le premier point à préciser à propos de la « théorie darwinienne » est qu’elle n’est plus une théorie mais un fait... Le « darwinisme » est arrivé à maturité pour ainsi dire. Il n’est plus nécessaire de se préoccuper d’établir le fait de l’évolution. » Dans le même esprit, Dawkins11 écrivait vingt ans après : « La théorie de l’évolution est aussi peu douteuse que la Terre tourne autour du Soleil ». À ce sujet, il peut être amusant de remarquer que cette affirmation dogmatique qui est un lieu commun, semble ignorer le point de vue de la physique moderne selon lequel compte tenue de la théorie de la Relativité Généralisée, la question de savoir si la Terre tourne autour du Soleil ou le Soleil tourne autour de la Terre n’a pas de sens, car ces deux mouvements sont relatifs l’un à l’autre, Terre et Soleil suivant chacun la trajectoire la plus courte ou « géodésique » dans l’« espace courbé » de Rieman dont les courbures locales sont le résultat de l’influence conjointe des masses de la Terre et du Soleil.
La théorie des équilibres ponctués
Depuis sa période de gloire, « la théorie synthétique » a été contestée sur plusieurs fronts. On peut d’abord citer la « théorie des équilibres ponctués » d’Eldredge et Gould. Aux dires de Gould, il y a à la base de cette théorie ce qu’il appelle le « secret de famille de la paléontologie » à savoir que la grande majorité des chaînons manquants restent à découvrir.
Le point de départ de la théorie des équilibres ponctués est bien une remise en cause de la conception « gradualiste » de la transformation des espèces du fait de l’absence de nombreux intermédiaires dans les séries fossiles, point qui fut l’un des « chevaux de bataille » des antiévolutionnistes. C’est ainsi que Gould et Eldredge affirment : « La préférence accordée par beaucoup d’entre nous au « gradualisme » est une position métaphysique au cœur de l’histoire moderne des cultures occidentales. Ce n’est pas une observation empirique de premier ordre induite par l’étude objective de la nature. La célèbre assertion de Linné12 Natura non facit saltus peut refléter certains aspects des connaissances biologiques... » Sans nous appesantir sur la citation latine... qui n’a pas été inventée par Linné, ce qui paraît intéressant, c’est la reconnaissance du fait que le « gradualisme » est d’une nature plus philosophique que scientifique.
La théorie des équilibres ponctués repose sur l’idée qu’au cours des temps géologiques il y a alternance entre de longues périodes de stabilité pour les espèces entrecoupées soudainement d’autres périodes où les espèces sont rapidement transformées en d’autres. Cette théorie a eu du mal à se faire reconnaître dans les premiers temps du fait qu’elle prenait le contre-pied du postulat gradualiste de la théorie synthétique de l’évolution. Mais plus le temps passe, plus cette nouvelle théorie est admise par la communauté scientifique et plus la biologie passe d’une vision gradualiste à une nouvelle conception insistant sur les discontinuités.
Cette évolution des idées en paléontologie est à rapprocher de celle que l’on a rencontrée en physique au début du XXe siècle : on sait que la physique classique de Newton reposait sur un postulat de continuité dans l’espace et le temps ; or celui-ci a du être abandonné par la mécanique quantique lorsqu’elle a été amenée à renoncer à la notion de trajectoire et à introduire la notion de « saut quantique » en liaison avec la fameuse rupture du « paquet d’onde ». Par un trait de l’ironie de l’histoire des sciences, cet abandon de l’idée de continuité par la physique contemporaine a coïncidé avec la période où le R.P. Teilhard de Chardin13 écrivait : « Dans notre univers, tout être, par son organisation matérielle, est solidaire de tout un passé [...], il rejoint sans coupure le milieu au sein duquel il nous apparaît. »
La théorie des équilibres ponctués permet d’après ses auteurs, de rendre compte de la « macro-évolution » (macro et méga-évolution selon la terminologie de cet article) de même que la « théorie synthétique » rend compte de la « micro-évolution ». Mais comme ce qui est à l’origine de la « théorie des équilibres ponctués » est la contestation de l’idée de transposer peut-être imprudemment à la « macro-évolution » les approches de la « théorie synthétique », on peut alors se poser la question de savoir s’il n’y aurait pas à son tour une opération téméraire de l’intelligence à vouloir transposer à la « méga-évolution » des notions peut-être valables seulement dans le cadre de la « macro-évolution ».
Le cladisme
Il existe chez les systématiciens, c’est à dire chez les biologistes travaillant à la classification des êtres vivants ou fossiles, un courant de pensée, le « cladisme », qui va en se développant et qui a renoncé à l’identification des « ancêtres » intervenant dans la transformation des espèces. À la base de ce mouvement, il y a une lassitude croissante à l’égard des édifications incessantes de nouveaux arbres généalogiques qui provoquaient déjà il y a un siècle les sarcasmes de Zittel14 sur « les paléontologistes à l’esprit aventureux, enclins à construire avec une hâte fébrile des arbres généalogiques sans nombre dont les troncs pourris, aussitôt démolis que dressés, jonchent le sol de la forêt et en rendent l’accès plus difficile pour les progrès de l’avenir. » Ce sont les difficultés a reconnaître ce que l’on appelle souvent « les ancêtres » qui ont été à l’origine dans la second moitié du XXe siècle d’un courant de pensée qui se désintéresse de la construction des arbres généalogiques pour se concentrer méthodologiquement sur les degrés de proximités ou d’éloignement entre les espèces fossiles ou non. C’est le « cladisme » qui renoue avec la typologie chère aux biologistes anti-transformistes du XIXe siècle ; l’un de ses chefs de file, Patterson,15 a écrit : « À mesure que la théorie cladiste s’est développée, de plus en plus d’éléments du cadre de la théorie évolutionniste ont été considérés comme superflus et susceptibles d’être abandonnés. Le symptôme principal de ce changement est la signification accordée aux nœuds dans un cladogramme [...] Dans tous les premiers travaux inspirés par le cladisme, les nœuds sont supposés représenter les espèces ancestrales. Cette supposition a été jugée inutile voire trompeuse et susceptible d’être abandonnée. Platnik qualifie la nouvelle théorie de cladisme transformé et la transformation est toujours au détriment de la théorie évolutionniste. »
Comme le cladisme repose sur une volonté positive d’établir des liens objectifs de proximité entre les différentes espèces vivantes ou fossiles en renonçant à identifier les ancêtres, on comprend qu’il ait été très controversé à ses débuts. On peut citer par exemple la controverse d’il y a une vingtaine d’années développée dans la revue « Nature » et liée à deux expositions au British Museum de Londres, présentées dans le cadre du cladisme, dont l’une portait sur l’origine de l’homme et l’autre sur les reptiles fossiles. Était prévu en particulier un court-métrage sur l’origine des espèces ainsi commenté : « Le concept d’évolution par sélection naturelle est au sens strict non scientifique. » À cause de la pression exercée par la revue « Nature », ce film fut retiré de l’exposition pour être transformé en une version édulcorée. Mais, malgré ces tumultes relativement anciens et liés à une période où le mouvement « cladiste » cherchait à se faire entendre, il semble que la communauté scientifique en biologie et en paléontologie se soit ralliée aux idées de ce mouvement. Pensons par exemple à Gould, l’un des deux initiateurs de la « théorie des équilibres ponctués » qui était au départ très opposé au « cladisme ». Il y a, on le voit, une inspiration d’esprit « positiviste » dans le mouvement « cladiste » puisqu’il renonce méthodologiquement à l’identification des ancêtres intervenant dans les arbres généalogiques phylétiques, la considérant comme invérifiable et donc allant au-delà des objectifs scientifiques.
Cette inspiration positiviste n’est pas sans évoquer les idées du même genre qui ont présidé au début du XXe siècle aux nouvelles fondations de la physique moderne. Pensons en particulier à la « théorie de la relativité » et à la « mécanique quantique ». On sait qu’à la base de la « théorie de la relativité » d’Einstein, il y a eu l’abandon par ce dernier de la notion de « mouvement absolu » qu’il trouvait « métaphysique », ce qui l’a conduit à remettre en cause les notions habituelles en physique classique d’espace et de temps absolus issues de la démarche newtonienne mais étrangères à la philosophie antique. De même, à l’origine de la « mécanique quantique », il y a la contestation par Heisenberg de la notion intuitive de « trajectoire » aussi précise que l’on voudrait, qualifiée de métaphysique, pour se restreindre aux seules « trajectoires » susceptibles d’être mesurées expérimentalement et, par conséquent, impliquant un certain degré « d’incertitude ».
Il apparaît donc que le « cladisme » participe de cet esprit qui considère que les sciences ne peuvent progresser sur le terrain qui leur est propre qu’en renonçant aux notions « non positives » et « non observables » qui sortent de leur champ d’investigation. Un tel mouvement, on le voit, ne va pas dans le sens des idées de la théorie synthétique de l’évolution.
Théorie du « monstre prometteur »
Dans les années 1940, un embryologiste allemand, Goldshmidt a proposé une théorie selon laquelle l’évolution procèderait par « sauts » génétiques importants qui impliqueraient des modifications drastiques lors du processus de filiation. Ces sauts seraient tels que les parents engendreraient des descendants radicalement différents d’eux, des monstres mais promis à un avenir important, d’où le nom de « monstres prometteurs ». Bien évidemment, la théorie du « monstre prometteur », plus ancienne que la théorie des équilibres ponctués, va plus loin que cette dernière dans son opposition au gradualisme. L’idée du « monstre prometteur » allait à l’encontre des généticiens de l’époque partisans de la « théorie synthétique de l’évolution » pour lesquels conformément à leur philosophie gradualiste, les mutations ne pouvaient consister qu’en d’infimes modifications. Par ailleurs, cette idée heurtait la conviction selon laquelle les gènes sont « pléiotropes », c’est à dire selon laquelle chaque gène gouverne une propriété bien définie de l’organisme vivant. Mais il a été découvert depuis les dernières dizaines d’années que la « pléiotropie » est plutôt l’exception et que certains groupes de gènes dit « homéobox » gouvernent des pans entiers du développement de l’organisme vivant. Ces découvertes qui amèneront certainement de nombreuses remises en question en biologie, ne peuvent qu’apporter des arguments nouveaux à la théorie du « monstre prometteur ».
Théorie neutraliste de Kimura, travaux de Van Valen
Parmi les développements relativement récents ayant porté des coups à la théorie synthétique, on peut encore citer la « théorie neutraliste » de l’évolution de Kimura et les travaux de Van Valen. D’après Kimura, la plupart des mutations seraient neutres. Ses conclusions, qui ne sont pas sans base empirique ni théorique, ont quelque peu sapé ce qui dans la théorie synthétique faisait la force motrice de l’évolution, à savoir les mutations apportant des éléments nouveaux. D’un autre côté les conclusions de Van Valen qui sont connues sous le nom de « principe de la Reine Rouge », sont que la probabilité d’extinction des espèces est indépendante du temps, ce qui peut être interprété comme le fait que, si les espèces évoluent et s’adaptent, elles ne changent pas pour autant leur probabilité d’extinction. Ces travaux de Van Valen ont ainsi porté atteinte à la notion de progrès évolutif.
Alors que traditionnellement les théories de l’évolution avaient tendance à présenter l’évolution des êtres vivants comme un processus global allant nécessairement vers un progrès, la tendance actuelle en biologie est de présenter toutes les nouveautés importantes, les « émergences » comme des évènements historiques contingents qui auraient très bien pu ne pas se produire. C’est ainsi que H. Le Guiyader, dans un article tout récent16 intitulé La théorie synthétique de l’évolution revisitée, dit : « Au final la version gradualiste vers le progrès continu s’estompe. »
Le « principe anthropique »
Il peut être intéressant de citer ici ce qu’on appelle « le principe anthropique ». Celui-ci tire son origine de l’observation selon laquelle il aurait suffit de petites différences dans les constantes universelles de la physique qui interviennent dans les lois fondamentales pour que la synthèse au sein des étoiles de certains atomes fondamentaux du point de vue biologique soit rendue impossible. D’où la question formulée par exemple par le Pr. Dallaporta17 : « Y-a-t-il quelque chose dans le domaine des lois de la physique qui prépare ou laisse a priori prévoir l’apparition de la vie dans le cosmos ? La réponse [...] consiste à discuter des valeurs des constantes universelles, vitesse de la lumière, constante de Planck, constante des interactions électromagnétiques, nucléaires et gravitationnelles, etc. qui, dans la théorie d’aujourd’hui, sont prises pour ce qu’elles sont expérimentalement sans que nous en connaissions la raison. [...] Une variation d’à peine quelques pour cents d’une des constantes de base impliquées [...] serait suffisante pour inhiber une des conditions indispensables (formation des galaxies, la durée suffisante de l’échelle de temps, la formation d’un des éléments chimiques indispensables à la formation d’une molécule organique) qui permettent à la nature vivante de se manifester au sein de l’univers. »
Cette constatation a amené certains physiciens dont l’astrophysicien Hoyle a définir un « principe anthropique » selon lequel les constantes fondamentales de la physique seraient telles qu’elles puissent permettre aux lois de la physique dans lesquelles elles interviennent de donner la possibilité d’existence des atomes nécessaires à la formation des molécules, en particulier les molécules dites organiques intervenant dans la constitution biochimique des êtres vivants, en particulier l’homme. Ce principe finaliste revient à mettre l’homme comme raison d’être de ce qui pourrait être considéré comme un choix des valeurs des constantes universelles, d’où le choix du terme « anthropique » pour ce principe. Il est amusant de voir apparaître en physique cosmologique théorique un principe de nature finaliste dans une période où les biologistes se font un honneur de renoncer à toute notion de finalité.
Perception croissante de la complexité de la vie
Depuis une vingtaine d’années, il y a une perception chaque jour croissante, de la complexité des êtres vivants, au point que l’on parle parfois d’une révolution du même type que celle du début du XXe siècle liée à la découverte de l’immensité de l’univers (étoiles, galaxies...). Sans entrer dans les détails, il peut être intéressant de faire référence à la complexité du cerveau humain ou bien à celle d’une petite bactérie, le plus petit organisme vivant qui soit autonome.
Considérons d’abord le cerveau humain : il y a autant de cellules nerveuses dans le cerveau humain qu’il y a d’étoiles dans notre galaxie ou qu’il y a de galaxies dans l’univers ; il y a plus de connexions nerveuses dans ce cerveau qu’il y a de minutes depuis le « Big Bang », qu’il y a de grains de sable sur une plage de plusieurs kilomètres de long, qu’il y a de connexions téléphoniques à travers le monde. Considérons maintenant une bactérie : c’est une petite usine invisible à l’œil nu, plus complexe que les grands « complexes » industriels chimiques modernes, capable de produire de manière autorégulée une multitude de produits chimiques spécifiques avec des rendements qu’aucune industrie n’est cap able d’atteindre et susceptible de se dupliquer en moins d’une heure par ses propres moyens, ce que serait bien incapable de faire une usine faite de mains d’hommes. Ces vertigineuses complexités ne pourront que poser de nouveaux problèmes à résoudre aux théories qui chercheront à rendre compte de l’apparition progressive des êtres vivants.
Caractère énigmatique de l’origine de la vie
Pour terminer sur les nouveaux développements liés à l’évolutionnisme, il peut être intéressant de préciser que bon nombre de membres de la communauté scientifique s’interrogent sur la probabilité d’apparition de la vie au sein de la « soupe primordiale ». On pourrait faire référence à plusieurs Prix Nobel. Par exemple Monod,18 réductionniste s’il en est, qui écrit dans son livre bien connu « Le développement du système métabolique qui a dû, à mesure que s’appauvrissait la « soupe primitive » apprendre [...] à synthétiser les constituants cellulaires, pose des problèmes herculéens. Il en est de même pour l’émergence de la membrane à perméabilité sélective sans laquelle il ne peut avoir de cellule viable. Mais le problème majeur c’est l’origine du code génétique et du mécanisme de sa traduction. En fait ce n’est pas de problèmes qu’il faudrait parler mais d’une véritable énigme. » Par exemple encore Crick19 qui dit à propos de l’origine de la vie : « Un honnête homme armé de tout le savoir dont nous disposons actuellement ne pourrait pas aboutir à une autre conclusion : dans un sens l’origine de la vie apparaît presque aujourd’hui comme un miracle, tant sont nombreuses les conditions qu’il aurait fallu avoir satisfaites pour les mettre en marche. »
Enfin l’astrophysicien Hoyle20 a montré que la probabilité pour que l’ensemble des protéines nécessaires à la formation de la première cellule soit synthétisées et rassemblées est « d’une faiblesse inconcevable qu’on ne pourrait pas surmonter même si tout l’univers consistait en une soupe organique. » Selon lui, le fait qu’un organisme vivant émerge par hasard d’une soupe prébiotique est aussi improbable que celui d’« un ouragan, balayant le hangar d’un ferrailleur, qui assemblerait un Boeing 747 à partir des matériaux disponibles. »
Conclusion : les difficultés du néo-darwinisme
En conclusion de cette première partie on peut considérer comme un fait les apparitions successives au cours du temps des différents plans d’organisation des êtres vivants. La filiation paraît raisonnable mais le cladisme a renoncé à chercher à mettre des noms sur les ancêtres, et le caractère gradualiste des transformations qui était un dogme de l’évolutionnisme a été remis en question dans le cadre de la théorie des équilibres ponctués et risque de l’être encore plus dans l’avenir, du fait de la découverte des gènes « homéobox » qui apporte de l’eau au moulin de l’idée du « monstre prometteur ».21 Le caractère orienté, « orthogénique » est également remis en question du fait du caractère foisonnant de l’apparition des espèces. L’importance de la sélection, l’un des dogmes du darwinisme, est mise en cause par les travaux de Van Valen et le rôle joué par les mutations est minimisé par les travaux de la théorie neutraliste de l’évolution de Kimura. Enfin, si les découvertes de la biochimie ont mis clairement en évidence les bases physico-chimiques du fonctionnement des êtres vivants, ces mêmes découvertes manifestent clairement qu’il y a cependant une très forte discontinuité entre êtres vivants et êtres inanimés, si bien que ces découvertes vont plus à l’encontre d’un vitalisme mal compris que de ce qui a été l’intuition des vitalistes mise en cause par les néo-darwiniens. Bref, les bases du néo-darwinisme anti-vitaliste et anti-finaliste reposant sur une évolution graduelle mue par le tandem mutation-sélection, sont bouleversées. Si le néo-darwinisme se survit, c’est essentiellement parce qu’il n’y a pas de théorie générale concurrente.
* Professeur en chimie-physique à l’université de Perpignan, docteur en sciences physiques, licencié en philosophie.
- Congrès de l’Académie Pontificale des Sciences, Commentarii, Vatican 1997, portant sur les problèmes de l’origine de la vie.
- Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950.
- Jean-Paul II, encyclique Fides et ratio, 14 septembre 1998.
- Cuvier, Discours sur les Révolutions du Globe, 1829.
- M. Denton, L’évolution, une théorie en crise, Champs-Flammarion, Paris, 1988 traduit de l’anglais Evolution : A theory in crisis, burned Books, Londreys, 1985.
- Simpson, The evolution of life, 1960, Chicago Press, Chicago, p. 149.
- Eldredge, in Denton, Évolution, une théorie en crise, p. 201.
- M. Denton, L’évolution a-t-elle un sens ?, Fayard, Paris 1997, p. 376.
- Sir Gavin De Beer, dans Homology, an unresolved problem, Oxford University Press, London 1971.
- J. Huxley, The emergence of Darwinism, 1960.
- Dawkins, Le gène égoïste, 1978.
- Linné, Punctuated equilibria, Paleobiology.
- Teilhard de Chardin, cité par M. de Sinéty dans son article sur l’évolutionnisme paru dans le Dictionnaire d’Apologétique du Père d’Alès s.j., Vol IV, p. 1810.
- Ibid.
- Patterson, Cladistics biologists, Biologists, 27, 1980, 239.
- H. Le Guiyader, Pour la Science, oct. 2002.
- Dallaporta, in Commentarii, Vol. IV, no 5, p. 62.
- Monod, Le Hasard et la Nécessité, 1970, p. 182.
- Crick, Life itself.
- Hoyle dans Evolution from space.
- Voir par exemple Jean Chaline, Les horloges du vivant. Un nouveau stade de la théorie de l’évolution ?, Hachette Littératures, collection Sciences, 1999.
