Avril–Juin 2003

Des vocations pour le XXIe siècle

Réflexions sur quelques statistiques récentes

Christian Sorrel *

88040 grands séminaristes dans le monde en 1969, 60142 en 1975, 110583 en 2000… Ces chiffres, qui suffisent à suggérer l’ampleur des fluctuations du mouvement des vocations dans l’Église catholique du pontificat de Paul VI à celui de Jean-Paul II, attirent l’attention des historiens et des sociologues préoccupés d’évaluer la situation du christianisme dans la société contemporaine. Si la vocation est d’abord une aventure personnelle, elle s’enracine en effet aussi dans un terreau ecclésial, familial, social, culturel, politique et revêt dès lors une dimension collective : les statistiques, par-delà leur aridité ou leur ambivalence, constituent des indicateurs précieux de la vitalité religieuse d’un pays, même si elles ne sauraient la résumer.1

Principales sources statistiques utilisées :

Graphique no 1 – Évolution du nombre total de grands séminaristes dans le monde des années 1960 aux années 2000 – Cf. p. 50

Graphique no 2 – Évolution du nombre de grands séminaristes séculiers par continent des années 1960 aux années 2000 – Cf. p. 52

Graphique no 3 – La charge pastorale en 2000 (nombre de catholiques par prêtre) – Cf. p. 56

Graphique no 4 – Ratio entre le nombre de séminaristes et le nombre de prêtres en 2000 – Cf. p. 54

Une crise de grande ampleur

Les données font défaut pour tracer, dans la longue durée, la courbe du recrutement du clergé catholique à l’échelle mondiale (graphique no 1), mais il est certain que l’évaluation globale du nombre de grands séminaristes en 1969 (88040) s’insère dans une phase de repli, comme le confirment les indications portant sur les seuls séculiers (61817 en 1962, 55255 en 1969) : le processus s’accélère alors pour atteindre l’étiage en 1975 (60142 grands séminaristes, soit un recul de 31,69 % en sept ans), avec une amplitude plus marquée chez les réguliers (21095 au lieu de 32785, –35,65 %) que chez les séculiers (39047 au lieu de 55255, –29,29 %).

L’évolution de la courbe mondiale est alors largement déterminée par les fluctuations de l’Europe et de l’Amérique du Nord qui donnaient en 1961 environ 80 % des grands séminaristes séculiers (graphique no 2) et continuaient à jouer un rôle décisif dans les congrégations missionnaires, malgré l’effort de formation du clergé indigène constamment promu par le Saint-Siège. Il est impossible d’évoquer ici en détail l’histoire du recrutement sacerdotal sur le vieux continent, jalonnée par des crises d’ampleur variable, non sans lien avec la conjoncture politique, particulièrement en France où la séparation de l’Église et de l’État provoque un net repli (1733 ordinations de prêtres séculiers en 1901, 826 en 1913), compensé pour partie après la Grande Guerre (1355 en 1938).2 Mais il est indispensable de rappeler que la phase de reflux des années 1965–1975 prolonge une tendance antérieure au concile, plus précoce en France, où les effectifs des séminaires diminuent dès la fin de la décennie 1940 (825 ordinations en 1956), que dans les pays méditerranéens, atteints en 1961, ou aux États-Unis, concernés à partir de 1969 seulement. Les facteurs de ces changements sont multiples, des transformations du système scolaire défavorables aux petits séminaires, vecteurs privilégiés du recrutement, aux aspirations à la réussite matérielle de la société des « Trente Glorieuses », bousculée par l’industrialisation, l’urbanisation, la consommation et les loisirs qui constituent l’horizon profane de l’aggiornamento engagé par Vatican II.

L’amplification de la phase finale des tourbillonnantes sixties n’en est pas moins spectaculaire : la crise de civilisation dont Mai 68 est à la fois le révélateur et l’accélérateur débouche sur une contestation générale des valeurs de la civilisation occidentale qui proclame « l’éclipse du sacré » et la « mort de Dieu ». Le catholicisme est atteint de plein fouet et les contestations internes, que d’aucuns placent abusivement sous les auspices du Concile au risque de conforter les attaques de leurs adversaires à son endroit, relaient les critiques externes. Les unes et les autres concernent, dans une large mesure, le statut du prêtre qui avait fait l’objet de multiples débats et expériences depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, en particulier dans le creuset français, et se cherche désormais, pour une minorité non négligeable, dans le refus de l’altérité,3 fondement de la revendication du droit au mariage et au travail, à l’engagement politique et au militantisme syndical, à l’enfouissement dans la vie sociale : la théologie classique du sacerdoce est écartée, les séminaires, comme les lycées et les universités, sont en recherche perpétuelle, des centaines de prêtres, jeunes et moins jeunes, en crise d’identité, demandent leur réduction à l’état laïc. Il n’est pas étonnant dès lors que bien des candidats au sacerdoce, privés de repères, se détournent de leur vocation (12,5 % des séminaristes séculiers en 1969) et que les entrées dans les séminaires des pays occidentaux se raréfient. La crise prend vite une allure de débâcle (289 ordinations de prêtres séculiers en France en 1970, 99 en 1977) et le pape Paul VI, bouleversé, évoque dès 1972 « les fumées de Satan » obscurcissant l’horizon de l’Église.

Reprises inégales

Le creux de la vague semble atteint en 1975, mais l’année jubilaire amorce aussi un tournant dont les historiens ont commencé à souligner l’importance4 et que l’étude du dossier des vocations tend à confirmer : le nombre de grands séminaristes augmente à nouveau, à l’échelle mondiale, dès 1976,5 et le flux ne retombe pas jusqu’en l’an 2000 (110583, +83,87 %), à niveau égal pour les séculiers (71756, +83,77 %) et les réguliers (38827, +84,06 %), tandis que les départs au cours des études se raréfient (2,95 % chez les séculiers en 2000). Cette évolution, inscrite dans une nouvelle conjoncture intellectuelle, n’est pas sans rapport avec la publication de l’exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi dans laquelle le pape Paul VI rappelle à une Église déchirée le devoir de l’annonce explicite de la Bonne Nouvelle, qui ne peut pas être réduite « aux dimensions d’un projet simplement temporel » et l’exigence de la visibilité, socle du ministère du prêtre. Il ne faut toutefois pas surestimer l’impact immédiat de ce texte décisif, ignoré ou critiqué en Europe et en Amérique du Nord, et oublier que l’inversion de la tendance se situe aussi dans une dynamique géographique à l’œuvre depuis les années 1950.

L’élan, en effet, ne concerne pas tous les continents au même degré (graphique no 2). Les entrées dans les grands séminaires ne cessent de diminuer en Amérique du Nord et les scandales récents à connotation sexuelle, orchestrés par les médias, ne facilitent pas le redressement de la situation, particulièrement aux États-Unis où une stabilisation est amorcée depuis 1995. L’inflexion est plus marquée en Europe à la fin de la décennie 1970, mais elle est suivie, dès 1986, d’une rechute due en particulier à l’évolution des pays du Nord ou du Centre-Ouest (Pays-Bas, Allemagne, Suisse) où les courants critiques face aux orientations du pontificat de Jean-Paul II sont affirmés et où l’option en faveur d’assistants pastoraux laïcs assimilés aux clercs ordonnés contribue à brouiller la perception du ministère presbytéral.6 La situation est plus favorable en Pologne avec 4452 séminaristes diocésains en 1998, destinés pour une part aux pays voisins, voire à l’Europe occidentale, et en Italie, avec 3653 séminaristes séculiers (+33 %) et 2780 réguliers en 2000. Il n’en est pas de même en Espagne, en Irlande et en France, où la tendance à la baisse du nombre de séminaristes diocésains est toujours présente (1155 en 1995, 1063 en 1997, 933 en 2000), même s’il faut prendre en compte les transferts vers les congrégations et les instituts issus du Renouveau qui procurent aussi des candidats aux séminaires interdiocésains (597 en 2000) : la crise n’est pas surmontée, malgré des signes encourageants, et le maintien des indicateurs statistiques (pratique, sacrements) dans une zone de turbulence ne va pas sans compromettre l’avenir.

La croissance des vocations est donc portée essentiellement par l’Amérique latine, l’Asie et l’Afrique dont la place dans l’Église catholique, forte de plus d’un milliard de baptisés (17 à 18 % de la population mondiale7), ne cesse de progresser.

Les situations des trois continents n’en sont pas moins contrastées.8 L’Amérique latine, évangélisée depuis le XVIe siècle, mais massivement dépendante des apports missionnaires jusqu’aux années 1960, enregistre une légère diminution des vocations séculières autour de 1970 pour connaître ensuite une progression soutenue dans la dynamique lancée en 1968 par l’assemblée du Conseil de l’épiscopat latino-américain tenue à Medellín en présence du pape Paul VI (mise en œuvre du concile, option préférentielle pour les pauvres), malgré les crises politiques (dictatures) et ecclésiales (théologie de la libération) : le continent fournit aujourd’hui plus du quart des séminaristes séculiers, en phase avec son poids démographique, alors même que l’Église est fragilisée par la sécularisation et la concurrence des courants pentecôtistes, tout en restant majoritaire (le nombre de catholiques est passé en trente ans de 88,5 % à 86 %). La conjoncture est toute autre en Asie où les communautés catholiques sont minoritaires (2,9 % de la population), à l’exception marquante des Philippines, mais progressent régulièrement par le jeu de la fécondité et des conversions d’adultes : avec 100 millions de baptisés (dont plus de la moitié aux Philippines), elle procure un cinquième des séminaristes séculiers au terme d’une croissance entamée dès la décennie 1960 puis relancée dans la décennie 1980. Plus de 100 millions de baptisés, un cinquième des séminaristes, telles sont également les données concernant l’Afrique où le catholicisme rassemble déjà 17 % de la population : la progression, régulière depuis 1960, y est rapide et le rythme des conversions (le continent totalise un tiers des baptêmes des personnes de plus de sept ans en 1995), autant que l’accroissement naturel, laisse entrevoir le rôle futur de l’Afrique noire, alors que le poids de l’Europe et de l’Amérique du Nord ne cessera de reculer en raison de la faible natalité et de l’érosion des fidèles.

Nouveaux équilibres

Le mouvement actuel des vocations préfigure les nouveaux équilibres9 qui vont modifier progressivement l’encadrement des populations catholiques, sans régler pour autant l’ensemble des problèmes (graphiques no 3 et 4). Le taux moyen mondial de 2579 catholiques par prêtre est en effet trompeur. L’Europe (1343), l’Amérique du Nord (1321) et l’Océanie (1658) conservent les situations en apparence les plus confortables, mais le présent et l’avenir sont hypothéqués par l’âge moyen élevé des prêtres et le ratio défavorable entre le nombre de séminaristes et le nombre de prêtres, toujours inférieur à la moyenne mondiale (27 pour 100), sauf en quelques pays de l’ancien bloc communiste (Slovaquie, Ukraine). L’Asie offre sans doute la situation la plus équilibrée qui associe un taux d’encadrement proche de la moyenne (2463) et le pourcentage le plus élevé de séminaristes pour 100000 catholiques (24,6 contre 9,9 en Europe en 1995). Il n’en est pas de même en Amérique latine et en Afrique où la courbe des vocations peine à suivre la croissance du nombre de baptisés, même si la jeunesse du clergé et l’importance de la relève sont des atouts.

L’Amérique latine présente depuis longtemps le taux d’encadrement le plus médiocre (4813 catholiques par prêtre en 1954), mais la dégradation, ralentie dans la décennie 1960 grâce à l’arrivée de prêtres séculiers mobilisés par l’encyclique Fidei Donum de Pie XII (1957) et de religieux chassés de l’Asie par l’avancée communiste, s’est accélérée dans la décennie 1970 (7089 en 1984) avec le tarissement du recrutement missionnaire en Europe et l’augmentation de la population : les conséquences sont évidentes pour le catholicisme, fragilisé face à la concurrence du protestantisme nord-américain. La tendance, portée par les niveaux du recrutement, s’oriente toutefois vers la stabilisation du taux (7057 en 2000), sans gommer les écarts, au détriment notamment des pays les plus pauvres, victimes des guerres civiles et des oppressions (20874 à Cuba, 14035 au Honduras, 10809 au Nicaragua).

La situation de l’Afrique est pour l’heure moins défavorable, mais l’évolution démographique laisse entrevoir une tension croissante, aggravée là encore par le déclin des congrégations missionnaires européennes (1652 catholiques par prêtre en 1960, 3439 en 1982, 4434 en 1992, 4786 en 2000) : le taux moyen de 16, 6 grands séminaristes pour 100000 catholiques (1995) semble trop faible pour accompagner l’augmentation du nombre de baptisés, d’autant que tous les pays ne font pas preuve du même dynamisme (la situation de concurrence confessionnelle est un puissant stimulant, par exemple au Nigeria où le ratio s’établit à 119 séminaristes pour 100 prêtres en 2000).

Le mouvement des vocations, en dépit d’une progression régulière, paraît donc encore insuffisant pour satisfaire tous les besoins des jeunes Églises, appelées à relayer les chrétientés vieillissantes, sans même parler du personnel nécessaire pour la mission ad extra, qui se heurte aussi aux obstacles politiques, notamment en terre d’Islam.

Demain, une Église sans prêtres ? La question posée par Jacques Duquesne en 1968 peut sembler incongrue quand on observe le mouvement mondial des vocations à l’aube du XXIe siècle. Elle garde pourtant une partie de son actualité, notamment en Europe occidentale où la crise du clergé suscite tour à tour l’indifférence, l’angoisse ou l’espoir d’une révolution institutionnelle. Les diocèses cherchent des solutions, de restructurations territoriales en suppléances laïques, mais l’avenir apparaît encore indéchiffrable. Combien de prêtres ? Sous quel visage ? Pour quelles tâches ? Le défi est d’importance si l’on veut que la question d’aujourd’hui ne s’efface pas, dans le vieux monde, devant une autre question, définitive : demain, une Église sans fidèles ?

* Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Savoie. Auteur de « La République contre les Congrégations » (Cerf 2003).


  1. Cet article prend appui sur le dossier statistique établi par Mgr Viviès (Congrégation du Clergé).
  2. D. Julia, « La crise des vocations. Essai d’analyse historique », dans Études, 1967, p. 238–251 et 378–396 ; Y.-M. Hilaire, « Le clergé, un monde qui change », dans Notre Histoire, no 100, mai 1993, p. 35–37.
  3. La mise à part était au cœur de la conception tridentine du prêtre alter Christus développée par l’école française de spiritualité.
  4. G. Cholvy, « 1975 : tournant spirituel et intellectuel », dans Revue des deux mondes, mai 1996, p. 96–105.
  5. Le nombre de grands séminaristes séculiers diminue encore en 1976 (38918), alors que le nombre de réguliers augmente (21450), d’où un bilan en légère hausse (60368 au lieu de 60142 en 1975).
  6. N. Lemaitre, dir., Histoire des curés, Paris, 2002, p. 425–444.
  7. La tendance récente met en évidence une stagnation ou une légère baisse, mais les statistiques de l’appartenance religieuse sont délicates à établir.
  8. J.-M. Mayeur et al., dir., Histoire du christianisme, t. 13, Paris, 2000.
  9. Le dossier des vocations est abordé ici sous l’angle statistique ; il faudrait évoquer aussi le problème des motivations des candidats au sacerdoce, qui peuvent chercher, dans le tiers-monde actuel comme dans l’Europe du XIXe siècle, une voie de promotion sociale, et la question de l’intériorisation des modèles sacerdotaux (difficultés récurrentes liées au célibat en Afrique noire).