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Avril–Juin 2003

Rhapsodie à trois temps

Pourquoi aime-t-on le passé ?

J’ai sacrifié Canal+ pour un bouquet satellitaire, sans regret (sauf le rugby !) Depuis, je préfère à presque tout des émissions à « documents », d’intérêt certes variable, mais dont le mérite principal est d’offrir de vieilles actualités : ma femme et moi n’y résistons guère, soit que nous ayons vécu les époques ainsi ressuscitées, soit qu’elles figurent en nous comme mémoire des récits de nos aïeux. Cet attrait déraisonnable invite le philosophe à poser la question troublante : Pourquoi aime-t-on le passé ?

Car c’est peu de dire qu’on l’aime : on le préfère ! On le préfère au présent, borné, positif, dans les bons jours voluptueux, rarement davantage. On le préfère à l’avenir qui, sombre, nous fait peur, et clair, nous impatiente. Quand l’imagination chante la tendresse sans bords, elle pince les cordes de jadis et naguère : le son en est doux, et cette douceur déchire tous nuages pour laisser respirer – mais dans un puits sans fond – l’ivresse du ravissement.

Les poètes font parler ici la vie antérieure. Et cette absurdité est la seule notion qui raconte avec justesse le parfum des océans du bonheur. Le plus jeune amour est passéiste, fréquemment vêtu de Moyen-Âge, de princesse abolie pour moi seul retrouvée. Ecoutons Nerval :

Puis une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens...

Et aussi Rabelais, quand le vieux bonhomme Grandgousier convoque la maisonnée autour de l’âtre pour faire à sa femme et famille de beaux contes du temps jadis. Vigny y alla de sa chanson :

Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,

Des histoires du temps passé...

« C’était le bon temps », dit-on des tranches d’autrefois. Et quand on n’ose pas le dire, parce que c’était la guerre, ou la maladie, ou telle grosse peine, on continue de le penser par quelque lucarne. Le bon vieux temps, toujours. Quand nous le fréquentions au présent, ce dit temps était bien loin d’avoir l’aura d’infini dont son abolition le couronne. Mais notre erreur est invincible, et les utopistes eux-mêmes, rêveurs d’avenir, marchent à l’étoile comme à une merveille enfouie que leur ardeur prétend retrouver. Lisez Rousseau : son humanité à venir fleure surtout la vertu des vieux âges.

L’ancienne rivière au lit comblé, le volcan éteint, le ciel d’avant-guerre : là était l’eau, là le feu et l’air véritables. Quel est donc le « déjà-là » de tout avènement, le passé antérieur à toute naissance ? Le corps maternel ? Pas bête, mais trop court d’un bout. Notre mère la terre, comme dit Job ? Déjà mieux, mais la terre ne sent que la terre. Le vrai est qu’on ne peut pas être sans avoir été, pour emprunter à Michel Suffran son expression si heureuse.

Allons-y d’un gros mot : cette antériorité est ontologique. De la nostalgie de l’Être, dont notre âme est pétrie, nous fabriquons la délicieuse illusion d’un passé plein de grâce, donateur de tout bien et de tout repos. La Bible, qui toujours dit plus fort, enguirlande d’une métaphore Celui qu’aucune langue ne peut nommer, et que dessine, dans le vide du temps, notre attente : le Père universel, comme l’Ancien des jours, le Désiré des collines éternelles.

Que de temps !

On enseigne trois temps aux écoles, le passé, le présent et le futur. J’en connais trois autres : celui qu’il fait, sur quoi on ne peut pas compter, et les deux sur lesquels on compte tellement qu’ils servent même de compteurs, le temps qui s’en va pour ne plus revenir (tous les ans un de plus), et celui qui revient chaque année le même, consolant par la ronde des saisons les hommes en peine de partir. Si nous perdions l’un de ces deux, la vie serait insupportable : dérivant sans laisser d’adresse, ou vissés au retour éternel, quel état serait le plus triste ?

La philosophie a tiré sa raison de ces deux temps qui s’y prêtent si bien. Mais s’étant mise en tête de décider entre eux – conservatisme ou progressisme – ce ne fut guère que pour notre malheur... Du rien de nouveau sous le soleil au demain on rase gratis, dispensez-moi de peindre le diptyque.

Pour le temps qu’il fait, qui n’est pas raisonnable, on ne saurait en fabriquer une sagesse. Il joue plutôt le rôle du méchant dans nos embarras. Nous voici trois ou quatre dans une boutique ; il faut prévenir les petites frictions que pourrait faire naître la proximité des envies et des attentes. Mettons-nous d’accord sur le dos de ce tiers, « tuons le temps » :

Eh bien, qu’est-ce que vous m’en dites, de ce vent d’autan ?

Variante :

Vous ne trouvez pas qu’il y en a assez de cette pluie ?

Variante :

Le froid arrive de bien bonne heure cette année !

Variante :

Un beau temps comme ça, ça peut pas durer ! Et s’il dure :

C’est bien joli, ce temps, mais c’est pas normal. On pourrait peut-être le payer ensuite !

Pauvre temps, qui ne contente personne, et dont la tranquillité même menace nos villes de pollution : – Ah ! cet anticyclone...

Ce temps-là n’est pas tout à fait sans raison, puisqu’il brode sur les motifs des deux autres. Ainsi la planète se réchaufferait plutôt, donnant une inquiétante figure terrestre au malheur lointain de l’entropie ; voilà pour le temps qui passe et ne revient pas. Et voici pour celui qui tourne sans cesse : bien qu’il n’y ait plus d’saison ma bonn’dame, il fait quand même plus froid l’hiver que l’été.

Hélas, quand on a dit ça on a tout dit, et la météorologie la plus savante pose comme à jamais indépassable quinze jours de prévision en pointillés. Le hasard plus fort que nous...

Mais alors, ce qui arrive est largement indécidable, malgré le soin qu’on prendrait de toutes les décisions ! Je trouve que c’est plutôt une bonne nouvelle.1 Elle redonne ses chances à cette chose merveilleuse qui fait le prix de la vie, et contre quoi l’esprit de sérieux s’échinerait en vain. Les physiciens l’intitulent chaos (pour nous faire peur ?) ; les philosophes parlent de futurs contingents (établissant comme une menace militaire sur ce qui pourrait arriver) ; les poètes la nomment la rencontre (ce qui commence à dilater le cœur) ; les mystiques disent la grâce (et en effet le gracieux est la part d’inattendu dans ce qu’on espère). Les enfants, plus concrets, l’appellent la Noël : ce qu’on attend sans bien savoir quoi, ce qui va arriver et reste un mystère ; un trou de clarté au fin fond du noir ; pour les petits de ce monde, un plus petit qu’eux-mêmes, qui pourrait – qui sait ? – tout changer...

Même au plus loin de cette grande fête, croyons-en les enfants, accueillons celui qui reste à naître.

Nostalgie de juin

Etait-ce ma dernière année d’enseignement ? Ou plutôt l’antépénultième ? Je garde de l’une et de l’autre le même doux souvenir... J’avais cru bon de faire (à part moi) à mes élèves une déclaration de tendresse qu’ils et elles n’ont jamais lue. Le moment est peut-être venu de la confier à Kephas, avec la vague pensée que telle ou tel y promènera son regard. Étiez-vous amoureux de vos élèves ? m’a-t-on parfois demandé. La réponse est franchement non, si l’on désigne une personne. Mais pour les classes, cela a pu arriver ; et les classes n’étant faites que de personnes... Au fil des lustres (car les lustres eux-mêmes filent, presque aussi vite que les jeunes ans), je fus de moins en moins pater fulminans ; de plus en plus aussi je souffris de « rompre ». Bref, on va le voir aux lignes qui suivent, il était temps de m’arrêter !

La nostalgie passe pour un sentiment d’automne ; elle sied aux feuilles qui tombent, et à la lumière qui décroît... Mais juin est un mois de ruptures soudaines, poignantes comme d’injustes défections, et dont on ne prend pas toujours le temps de souffrir, parce que les vacances se lèvent, ou que grondent les examens.

Je parle de la fin des cours. Et j’en parle à ces âmes sentimentales, à qui l’on fait honte de leurs attendrissements, mais qui sont seules à bien sentir le tragique essentiel dans l’événement quelconque.

Je sais une classe qui avait pris très vite cette année, et formé d’abord, parmi tant d’autres qui restent en grumeaux jusqu’à cuisson, cette pâte onctueuse et lisse qui lève à plaisir pourvu qu’on lui accorde le calme et le climat.

La salle de philo fut son fournil bien tempéré. C’est ici (masquons les prénoms) que Julien trouva l’âme sœur, Roxane le courage, Béatrice des amis. Séverin lui-même, confit en rancune depuis que son père n’aime plus sa mère, huila dans cette classe ses rouages, et y nourrit quelques bons sentiments.

Le maître prêtait des livres, qu’on ne lisait guère (mais il montrait par là sa considération). On préférait les pensées qui sortaient de sa bouche ; on les couchait dans le classeur, où elles perdaient beaucoup de leur éclat. Ne parle-t-il pas d’une voix vibrante, dont la chaleur réconforte ceux qui ne comprennent pas tout ? Et la lucidité, dont Socrate fait métier, n’empêchait pas qu’on eût envie de vivre, à l’entendre. Plus on se sentait petit, plus l’Esprit paraissait grand, et fiable. La laideur même, disait-il, ne se reconnaît que par la réminiscence de la Beauté.

Bref, le prof n’était pas nihiliste.

Et chacun voyait ceci : le bonheur n’est pas d’arriver, il est de n’avoir plus envie de partir, quand la vie se déroule comme un cantique à plusieurs voix, quand l’huile coule sur la barbe d’Aaron, et qu’il fait si bon être frères...

Un jour de juin, tout a fini d’un coup. On n’ira plus jamais à l’école. Or l’ultime moment, de loin si attendu, donnait plutôt envie de pleurer. C’est pas juste, murmura une petite voix.

Je lui cherche consolation dans les écritures. Je trouve ce post-scriptum d’une lettre de Bernanos :

« Nous avons tort de mettre le passé derrière nous. Il nous cède le pas un moment par politesse, mais comme le loup du Petit Chaperon Rouge, il prend par le chemin le plus court, que nous ne connaissons pas, et il va nous attendre dans l’Éternel. Seulement, ce n’est pas un loup, c’est un ange.


  1. Musset en fit le plus joli de ses proverbes. Lisez donc, ou relisez, On ne saurait penser à tout.