La télé sans écran
Rhapsodie à trois temps
(extrait)
Monsieur Télescope
Pourquoi aime-t-on le passé ?
J'ai sacrifié Canal+ pour un bouquet satellitaire, sans regret (sauf le rugby !) Depuis, je préfère à presque tout des émissions à « documents », d'intérêt certes variable, mais dont le mérite principal est d'offrir de vieilles actualités : ma femme et moi n'y résistons guère, soit que nous ayons vécu les époques ainsi ressuscitées, soit qu'elles figurent en nous comme mémoire des récits de nos aïeux. Cet attrait déraisonnable invite le philosophe à poser la question troublante : Pourquoi aime-t-on le passé ?
Car c'est peu de dire qu'on l'aime : on le préfère ! On le préfère au présent, borné, positif, dans les bons jours voluptueux, rarement davantage. On le préfère à l'avenir qui, sombre, nous fait peur, et clair, nous impatiente. Quand l'imagination chante la tendresse sans bords, elle pince les cordes de jadis et naguère : le son en est doux, et cette douceur déchire tous nuages pour laisser respirer — mais dans un puits sans fond — l'ivresse du ravissement.
Les poètes font parler ici la vie antérieure. Et cette absurdité est la seule notion qui raconte avec justesse le parfum des océans du bonheur. Le plus jeune amour est passéiste, fréquemment vêtu de Moyen-âge, de princesse abolie pour moi seul retrouvée. Ecoutons Nerval :
Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens...
Et aussi Rabelais, quand le vieux bonhomme Grandgousier convoque la maisonnée autour de l'âtre pour faire à sa femme et famille de beaux contes du temps jadis. Vigny y alla de sa chanson :
Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires,
Des histoires du temps passé...
(fin de l'extrait)