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Avril–Juin 2003

État des statistiques des vocations dans l’Église : Les besoins de la mission

Mgr Martin Viviès *

En ordonnant d’aller évangéliser toute la création, le Christ ne nous a pas demandé de nous enfouir pour être réduits au levain. Le levain, c’est sa grâce, mais du côté des hommes, il faut des chiffres, comme en témoigne la collecte du Missel :

« Donne-nous, nous te le demandons, Seigneur, la persévérance dans le service de ta volonté, afin qu’en nos jours croisse en mérite et en nombre le peuple fidèle. » (Missel Romain, collecte du mardi de la semaine de Passion).

Les chiffres sont loin de tout dire de la réalité de l’Église, ils ne traduisent presque rien du « mérite », mais ils sont l’aspect le plus objectif du « nombre », par lequel le Christ accomplit sa promesse de demeurer présent à son Église, société tout à la fois humaine et divine, jusqu’à la fin des siècles.

L’indice des vocations au sacerdoce est révélateur de l’avenir d’un pays. Un pays peut continuer à croître quant à la proportion interne de baptisés, et ne plus susciter de vocations (cas de l’Irlande). C’est une grave hypothèque sur la capacité d’évangéliser ; c’est non seulement un ressort interne de générosité qui est brisé ou qui ne trouve pas de lieu pour être accueilli, mais c’est une transmission de la foi qui ne se fera pas. Qu’on le veuille ou non, il ne peut pas y avoir d’Église sans prêtres.

La première caractéristique des chiffres actuels concernant les séminaristes, c’est qu’il s’agit de grands séminaristes : à savoir d’élèves de philosophie et théologie qui ont déjà au minimum un baccalauréat en poche et souvent un métier. Il convient de le souligner parce que jusqu’à la réforme de Paul VI qui fixait l’admission en théologie, on était clerc dès la réception de la tonsure, et on était séminariste dès le petit séminaire : c’est-à-dire que l’on dénombrait comme membres du clergé des gens qui n’allaient jamais jusqu’à l’ordination et que les chiffres pléthoriques de séminaristes concernaient beaucoup de collégiens dont la vocation n’était pas assurée et qui ne persévéraient pas.

Il est déplorable que les petits séminaires aient été mis pratiquement en veilleuse dans le monde et que les vocations qui se présentent à l’issue du baccalauréat soient plus difficilement prises en charge par l’institution ; mais cette situation a pour conséquence que les vocations actuelles, par rapport à celles d’il y a trente ans, ont déjà fait un choix plus définitif, ont souvent renoncé à une place dans la société qu’elles détenaient effectivement, et sont donc plus stables et susceptibles d’un plus grand impact sur cette société (6949 abandons de la part de grands séminaristes séculiers en 1969, contre 2116 en 2000, alors que l’on a grandi de 88000 à 110000 séminaristes).

Ceci étant, les chiffres sont là : dans toute son histoire, l’Église n’a jamais eu autant de grands séminaristes que maintenant. Leur nombre a quasiment doublé depuis 1975, passant de 60142 à 112244 en 2001.

Graphique no 1 : Total des grands séminaristes

Ce tableau appelle quelques commentaires.

On observe d’abord une année charnière, le jubilé de 1975. C’est l’année d’Evangelii nuntiandi, une exhortation apostolique qui sera longuement étudiée et commentée à tous niveaux dans l’Église. C’est l’année qui marque la fin de la crise des abandons de prêtres, dont le nombre continue à s’abaisser, étant passé dès 1984 à un niveau deux fois inférieur à celui de l’après-guerre. Le bureau des statistiques du Saint-Siège a publié en Sacrum ministerium un tableau étonnant montrant qu’à partir de 1975, un nombre croissant de prêtres qui avaient abandonné le ministère retournaient à leur vocation originaire. La proportion des réadmissions par rapport aux abandons est de 20% sur la période 1975–1995, et à l’occasion du Jubilé de l’an 2000 ce sont des cas particulièrement délicats qui ont demandé au Saint-Siège leur procès de réhabilitation.

La courbe montre également qu’en 1975 l’Église sort enfin d’une très grave crise des vocations. Il existe trop peu de chiffres antérieurs à 1969 pour savoir à quand elle remontait au niveau de l’Église universelle. Par contre nous possédons les chiffres pour le clergé diocésain d’un certain nombre de pays, ainsi qu’au niveau continental.

C’est au niveau des pays que nous pouvons remonter le plus loin dans l’histoire pour essayer de comprendre la crise.

Sur les vingt premiers pays du monde à donner actuellement des séminaristes diocésains, nous en voyons quatre qui après une croissance très rapide ont chuté de manière tout aussi brutale entre 1925 et maintenant. Il s’agit de la France, de l’Italie, de l’Espagne et des Etats-Unis. Après une première crise des vocations déjà dans l’entre deux guerres, la France avait connu une floraison qui lui permit d’obtenir en 1943 le plus grand nombre de grands séminaristes de son histoire et même de l’histoire de l’Église – au moins au sens moderne de « séminariste ». Depuis cette date jusqu’en 1976, sa chute sera rectiligne. (On retrouve la même crise de l’après-guerre en Belgique, en Irlande et en Hollande). L’Italie et l’Espagne continueront leur phase de croissance des vocations jusqu’en 1961, puis entreront à leur tour dans une chute plus raide, mais qui les amènera moins bas et s’arrêtera pratiquement à la même date, en 1977 (même dates pour l’Autriche et le Canada). Les Etats-Unis enfin poursuivront leur phase de croissance jusqu’en 1969, et chuteront jusqu’en 1995.

Une considération vaut pour l’Europe uniquement : après avoir commencé à remonter la pente en 1975, une nouvelle crise des vocations intervient à partir de 1986, qui touche surtout les pays anglophones et germanophones. Il paraît symptomatique que cette nouvelle chute soit concomitante à l’instauration de politiques d’assistants pastoraux laïcs, conçus comme étant un clergé à plein titre puisqu’on prétend les faire agir au nom de l’Église. Les cas de la Belgique et de l’Allemagne sont particulièrement flagrants.

Pour les autres pays du monde, et en particulier pour l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie, nous assistons au phénomène inverse : ils n’avaient que très peu de vocations jusqu’en 1960 – malgré cinq siècles d’évangélisation, dans le cas de l’Amérique latine – tandis que le tournant de 1975 leur a donné une impulsion fulgurante.

Pour interpréter la crise des vocations entre la guerre et 1975, il faudrait donc étudier le cas des quatre pays principalement responsables du « déficit », et en particulier le cas de la France, première touchée et qui donnera à l’Occident le « la » de mai 1968.

Graphique no 2 : Grands séminaristes séculiers par continent

Il y a d’abord une question de dates : la crise démarre pendant la guerre, en France et en Belgique ; elle avait donc commencé bien avant le Concile. Celui-ci est au contraire contemporain d’un démarrage inopiné de trois continents, et l’année sainte 1975, dix ans après sa clôture, marquait le réveil de tous les indicateurs au niveau de l’Église universelle.

Il y a ensuite la question des motifs. C’est un terrain beaucoup plus hasardeux, et à propos duquel les sensibilités sont encore très vives, mais on ne peut vivre sans chercher à comprendre.

Le motif de la crise pourrait être principalement intellectuel, comme si le catholicisme occidental avait douté de lui-même, de son patrimoine, et n’avait plus été capable de le présenter de façon renouvelée, notamment aux nouvelles générations d’étudiants. Dans la hantise de se réconcilier avec toute l’humanité, le clergé abandonnait dans l’après-guerre tout ce qui avait saveur de dogmatisme pour se jeter à corps perdu dans la pastorale.

Dans les séminaires des années 50, le contenu enseigné ne donnait pas satisfaction, et de toute manière on n’étudiait plus. On pensait ainsi se rapprocher des gens, au risque de devenir insignifiant et étranger à son propre monde, notamment à ceux qui façonnent la culture ambiante. À travers la crise de la théologie du sacerdoce, l’incompréhension de ce que peut être un changement « ontologique » et donc de la notion de « caractère » et de consécration propre au sacerdoce ministériel, toutes rejetées comme une prétention anti-égalitaire, c’est l’image du prêtre qui s’est dégradée, avec la conséquence qu’elle n’attire plus.

Un indice de cette image peut être trouvé dans le rapport du nombre de séminaristes par prêtre, ou son corollaire : combien de prêtres faut-il pour convaincre un jeune homme de faire étudier sa vocation au séminaire ? Sachant que la formation dure normalement six ans et qu’une vie sacerdotale dure une quarantaine d’années, pour que chaque prêtre ait un successeur, il suffirait d’un indice de 0,14 séminariste par prêtre.

Voici les chiffres de quelques pays représentatifs d’un extrême à l’autre :

Graphique no 3 : Proportion séminaristes/prêtres (31/12/2000)

D’après l’indice actuel, on peut prévoir que dans 40 ans, chaque prêtre aura eu deux successeurs en moyenne. Cet indice dresse aussi une « carte » de la crise d’identité : il faut 31 prêtres belges ou 16 prêtres français pour convaincre un séminariste. Tandis que chaque prêtre indonésien ou chinois peut compter sur une belle fécondité de 7 ou 8 successeurs.

Il serait intéressant d’étudier comment les autres grands pays, qui ont connu la même crise que la France, sont retombés sur leurs pieds, et notamment le cas de l’Italie, qui est remontée de 2746 à 3653 séminaristes diocésains (et 2780 séminaristes religieux), de telle sorte que le nombre de prêtres séculiers s’y est désormais stabilisé. Ce qui frappe dans le clergé italien, c’est sa capacité à être en phase avec toutes les couches de la population tout en restant lui-même, alors qu’ailleurs les efforts d’adaptation semblent avoir entraîné une perte d’identité. Si le tempérament péninsulaire est prompt à s’enthousiasmer pour des idées aventureuses, il est trop pragmatique pour les appliquer jusqu’au bout et ne cultive pas le goût de la rupture.

Il est également intéressant d’observer le rôle des religieux dans la crise. En un sens, ils en sont la pointe avancée. Ils jouaient souvent un rôle de têtes pensantes, et en supportent encore les conséquences : la population cléricale religieuse est nettement plus âgée que celle du clergé diocésain, sa mortalité s’est stabilisée autour d’un chiffre que le taux des ordinations n’a pas encore rattrapé (2886 décès pour 2562 ordinations annuelles), alors que chez les séculiers dès 1985 les ordinations l’emportaient sur les décès. Le clergé diocésain a mieux résisté à la crise, son taux de défection a été plus faible et il a redémarré plus vite. Paradoxalement, c’est des religieux ou assimilés que vient le renouveau : ils ont actuellement nettement plus de vocations à population égale, et quand leur mortalité va tomber, leur croissance sera fulgurante. Il ne s’agit pas tant des grands ordres traditionnels, mais d’une grande quantité de nouveaux instituts de droit diocésain.

En 1974, on dénombrait seulement 1200 séminaristes religieux à ne pas avoir fait profession dans une congrégation de droit pontifical. Ils sont maintenant 8000 à l’échelle de l’Église. Sur les 1537 séminaristes français de l’an 2000, 597 sont recensés comme religieux, sans compter tous ceux qui passent par la filière du clergé diocésain tout en étant issus et soute nus par une communauté ou un mouvement qui ne sont pas diocésains. En Belgique, le nombre de séminaristes religieux a augmenté jusqu’en 1990, au point de présenter actuellement le double de candidats par rapport aux diocèses.

Il faut enfin noter l’importance de la création d’institutions pour accueillir les vocations ; c’est un lourd sacrifice financier pour les diocèses, qui révèle tout un climat porteur, notamment de prières pour les vocations : on avait 606 grands séminaires diocésains en 1963, ils sont 1122 en 2000. La Colombie a fondé ainsi près de 40 séminaires diocésains en trente ans, alors qu’elle n’a encore que 71 circonscriptions.

La proportion des vocations

Il ne suffit pas de constater que trois continents suffisent à compenser le déclin des vocations en Europe et ne ressentent qu’indirectement les conséquences de la crise culturelle de l’Occident. Il s’agit de voir en quoi leur richesse relative est suffisante par rapport aux besoins.

On distingue deux types de besoins. Il s’agit d’abord de transmettre la foi aux nouvelles générations ; le travail effectif qu’implique ce rôle de père est lié au quotient du nombre de catholiques par prêtre. C’est un indicateur de leur charge pastorale habituelle, un travail de « maintenance ». Il s’agit ensuite d’évangéliser ceux qui ne sont pas encore au nombre des brebis. Certains se trouvent mêlés à la population catholique, et dans ce cas c’est la ferveur de cette population qui convertit : « C’est une église pleine qui attire au Christ », disait saint Ambroise. Mais la plupart des non-catholiques se trouvent dans des pays où les chrétiens n’ont quasiment pas de visibilité en tant que tels.

Graphique no 5 : nombre de catholiques par prêtre (31/12/2000)

Quant à la première tâche, le concile de Trente avait souhaité, pour que les pasteurs puissent connaître leurs fidèles, que l’on dispose d’une moyenne d’un prêtre pour 2000 fidèles. La moyenne actuelle de un pour 2579 pourrait sembler satisfaisante. En réalité elle cache de très grosses disparités. On voit que les difficultés de l’Amérique latine à garder ses fidèles semblent liées au faible nombre de pasteurs. De bons séminaires ont été créés dans un très grand nombre de diocèses ces trente dernières années, mais il faudrait réussir à tripler les effectifs actuels du clergé pour obtenir une situation « normale ». D’autre part, il y a de très grosses disparités dans la visibilité. Les prêtres comme signes agissent dans toute leur activité en tant qu’ils sont visibles. Or le clergé jeune et sans complexe de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie, est peut-être plus repérable que celui de l’Occident malgré ses sous-effectifs. Enfin il y a des disparités dans la manière de ressentir la charge : les récents synodes des évêques montrent qu’à l’échelle de l’Église universelle, une proposition visant à atténuer l’exigence du célibat ne rencontre absolument aucun écho. Les pays qui auraient objectivement besoin de renforts ne sentent pas leur charge tellement lourde qu’elle vaille la peine de modifier l’image du prêtre célibataire. Tandis que les pays qui réclament de manière récurrente un tel changement sont ceux où les prêtres ont le moins à faire, comme la Suisse ou la Belgique.

C’est plutôt la seconde tâche qui fait difficulté, comme si l’Église avait refroidi son ardeur envers les 82% de l’humanité qui n’ont pas le bonheur de jouir de la Parole de Vérité et de ses sacrements. Pour gagner ces brebis qui ne sont pas du bercail, la seule solution réaliste consiste dans l’envoi de missionnaires. Voici quels sont les pays qui ont actuellement le moins de prêtres par habitants.

La présence catholique a bien parfois augmenté dans ces pays, mais plutôt du fait des déplacements de population ; c’est ainsi qu’il y a 880000 catholiques en Arabie Saoudite (4,4 % de la population), mais ils sont réduits à l’état de catacombes. Ce manque de visibilité, lié au manque de liberté religieuse, est un des plus grands obstacles à l’évangélisation. Il faudrait que les prêtres qui se trouvent dans ces pays, souvent clandestinement, puissent jouir d’un statut pour que l’Évangile prenne pied sur la place publique. Le Saint-Siège s’y emploie, notamment par un gros effort pour développer la présence de légats du Pape auprès de la population et par l’instauration de relations diplomatiques.

Le nombre de pays qui ont ainsi demandé des relations avec le Saint-Siège a doublé en 30 ans, passant à 175 pays et 5 organisations internationales en 2003. Curieusement, les pays soumis à la loi islamique, très rigides officiellement sur la question des conversions, se sont montrés demandeurs de telles relations diplomatiques, qui permettent notamment d’évangéliser à travers les institutions d’éducation et de bienfaisance. On se rappelle la mise en place du Concordat avec le Maroc. Le dernier en date est le Qatar, dont 5,6 % de la population est catholique, qui a consenti à la construction d’églises.

Mais l’essentiel du travail est encore à faire : ce dont l’Église a le plus besoin actuellement, c’est d’instituts et de vocations qui se consacrent à cet apostolat spécifique auprès de pays entiers où le Christ n’a quasiment pas droit de cité.

Conclusion

Il ne s’agit là que de chiffres. Seul celui qui a la vision de l’ensemble et la grâce d’état pour le gouverner peut leur donner une juste interprétation. Voici donc ce que pensait notre Saint-Père de la situation en 1990 déjà : « Les fruits missionnaires du Concile sont déjà abondants : les Églises locales se sont multipliées, avec leurs évêques, leur clergé et leur personnel apostolique. (...) Cependant, (...) des difficultés internes et externes ont affaibli l’élan missionnaire de l’Église à l’égard des non-chrétiens, et c’est là un fait qui doit inquiéter tous ceux qui croient au Christ. Dans l’histoire de l’Église, en effet, le dynamisme missionnaire a toujours été un signe de vitalité, de même que son affaiblissement est le signe d’une crise de la foi » (Encyclique Redemptoris missio).

Puissent donc « les tensions internes qui affaiblissent et déchirent certaines 58 Églises et Institutions locales, disparaître devant la ferme conviction que le salut des communautés s’acquiert par la coopération à l’œuvre missionnaire » (Paul VI) !

* Membre de la Communauté Saint-Martin, après avoir exercé un ministère paroissial, est en poste depuis un certain nombre d’années à Rome, à la Congrégation du Clergé. Est titulaire d’un doctorat en droit canonique.