Juillet–Septembre 2003

L’Unique efficace sacrifice de l’Agneau sans tache

Philippe-Marie Airaud*

Il n’est pas possible d’entrer dans le mystère de la sainte messe sans chercher à mieux comprendre dans quel contexte cultuel elle a été instituée par Notre Seigneur au jour du Jeudi-Saint. Pour cela, il nous faut remonter au temps de l’Exode, alors que les Hébreux étaient esclaves en Égypte.

L’inauguration du rituel de la Pâque

Moïse avait reçu mission de Dieu pour libérer les juifs du joug de Pharaon et les conduire sur la Terre Promise. Tandis que le Pharaon ne voulait pas laisser partir les Hébreux, malgré les plaies déjà infligées à son peuple, allait advenir le fléau décisif qui fléchirait son cœur : l’ange exterminateur passerait et tous les premiers-nés mâles du pays mourraient. C’est dans ce contexte précis que Dieu révèle à Moïse le rituel de la Pâque, relaté en Ex 12.

Reprenons les idées principales de ce récit. Chaque maisonnée devait se procurer une tête de petit bétail, un agneau ou un chevreau, un mâle sans défaut âgé d’un an. Après l’avoir immolé, les Hébreux devaient marquer les montants et le linteau de leurs portes du sang de l’agneau, de sorte que le sang servît de signe et que leurs premiers-nés fussent épargnés. Rôtie au feu, la bête devait être consommée, et s’il en restait, tout devait être brûlé de sorte qu’il n’en restât rien au petit matin. C’est ce que l’on appelle un sacrifice d’holocauste où la victime est totalement consumée. En outre, ce repas singulier devait être pris ceinture aux reins, sandales aux pieds, bâton à la main et à la hâte, car les Hébreux étaient sur le départ pour la Terre Promise. Finalement, Dieu laissait cet avertissement solennel : « Ce jour vous servira de mémorial, et vous le fêterez comme une fête pour Yahvé; dans toutes vos générations – c’est une institution perpétuelle – vous le fêterez. »1

De génération en génération, les juifs se transmirent fidèlement ce rite du passage pour en faire mémoire chaque année, jusqu’aujourd’hui encore. En outre, la grande liturgie du Temple de Jérusalem prévoyait divers types de sacrifice selon les richesses de ceux qui l’offraient et l’occasion pour laquelle il était offert. Le sang versé des animaux était un rite purificateur qui s’efforçait d’attirer la miséricorde de Dieu sur son peuple. Ce rite voulait sûrement imiter les cultes païens des peuples voisins, mais assurément, il émanait de la liturgie pascale dans laquelle le sang pur d’un animal jeune et sans défaut manifestait que le peuple avait été arraché à la servitude et à la mort par la puissance du Dieu Sauveur.

Le sacrifice eucharistique

Quand notre Seigneur Jésus institua la sainte eucharistie la veille de sa passion, il ne faisait rien d’autre que de célébrer avec ses apôtres la pâque juive. C’est alors qu’il voulut donner une tout autre dimension à ce rite qui, désormais, ne se réfèrerait qu’à son seul sacrifice expiatoire sur la croix. Il n’est plus question d’offrir maintenant des victimes sanglantes qui ne peuvent plaire au Seigneur. Jésus, le Verbe fait chair, le Fils bien-aimé, s’est offert pour toujours en un sacrifice sublime et infini à son Père. Il accomplit, par son immolation volontaire, la prophétie de Jean-Baptiste qui, étrangement, l’avait désigné comme « l’agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde ».2

Les sacrifices de l’Ancien Testament sont devenus caduques, le Sacrifice par excellence est celui de la croix où le Christ est à la fois « le prêtre, la victime et l’autel ». Cette admirable doctrine est exprimée dans l’épître aux Hébreux qu’il vaut la peine de relire. « Le Christ est survenu, grand prêtre des biens à venir, et traversant une tente plus grande et plus parfaite, qui n’est pas faite à la main, c’est-à-dire qui n’est pas de cette création, il a pénétré une fois pour toutes dans le sanctuaire, non par le sang de boucs et de veaux, mais par son propre sang, après avoir acquis un éternel rachat. »3 Il y a là bien sûr une allusion claire à la grande fête du Yom Kippour, la fête du grand pardon, au cours de laquelle le Grand Prêtre pour la seule fois de l’année pénétrait dans le Saint des Saints pour prononcer le nom imprononçable. Le Seigneur Jésus, Lui, a pénétré définitivement dans le sanctuaire du Ciel et l’a ouvert pour que nous puissions pénétrer à sa suite. En un sacrifice unique et définitif consommé sur le Golgotha, il nous a lavés définitivement de la blessure du péché, ainsi que l’ajoute l’épître aux Hébreux : « Par une offrande unique, il a rendu parfaits pour toujours ceux qui sont sanctifiés ».4

Au passage, il convient de remarquer que la question du sacrifice et de l’offrande est liée à la question du sacerdoce. Le sacerdoce ancien était relatif à l’appartenance à la tribu de Lévi, le sacerdoce nouveau est d’un autre ordre : celui de Melchisédech, choisi jadis par Dieu pour offrir le pain et le vin au nom même d’Abraham.5 C’est dire que l’idée même que l’on a de la messe est liée intimement à l’idée que l’on a du sacerdoce de la Nouvelle Alliance.

« L’Eucharistie, dit le Catéchisme de l’Église Catholique, est donc un sacrifice parce qu’elle représente (rend présent) le sacrifice de la Croix, parce qu’elle en est le mémorial et parce qu’elle en applique le fruit. »

Et de citer le Concile de Trente :

« [Le Christ] notre Dieu et Seigneur, s’offrit Lui-même à Dieu le Père une fois pour toutes, mourant en intercesseur sur l’autel de la Croix, afin de réaliser pour eux (les hommes) une rédemption éternelle. Cependant, comme sa mort ne devait pas mettre fin à son sacerdoce (He 7, 24. 27), à la dernière Cène, « la nuit où Il fut livré » (1 Co 11, 23), Il voulait laisser à l’Église, son épouse bien-aimée, un sacrifice visible (comme le réclame la nature humaine), où serait représenté le sacrifice sanglant qui allait s’accomplir une unique fois sur la Croix, dont la mémoire se perpétuerait jusqu’à la fin des siècles (1 Co 11, 23) et dont la vertu salutaire s’appliquerait à la rédemption des péchés que nous commettons chaque jour.6

« Le sacrifice du Christ et le sacrifice de l’Eucharistie sont un unique sacrifice : « C’est une seule et même victime, c’est le même qui offre maintenant par le ministère des prêtres, qui s’est offert Lui-même alors sur la Croix. Seule la manière d’offrir diffère »7; « Et puisque dans ce divin sacrifice qui s’accomplit à la messe, ce même Christ, qui s’est offert Lui-même une fois de manière sanglante sur l’autel de la Croix, est contenu et immolé de manière non sanglante, ce sacrifice est vraiment propitiatoire. »8 »9

Dans son encyclique Ecclesia de Eucharistia, notre Saint-Père le pape tient à rappeler cette dimension essentielle du mystère eucharistique en « proposant la doctrine toujours valable du Concile de Trente ». C’est l’objet de tout le premier chapitre.10

La sublime adoration

« Jésus, de nouveau, criant d’une voix forte, rendit l’esprit » et saint Matthieu d’ajouter immédiatement : « Et voici que le rideau du Sanctuaire se fendit en deux de haut en bas ».11 Ce rideau du Temple se trouvait derrière la porte du Saint des Saints qui contenait l’Arche d’Alliance, lieu sacré où Dieu habitait et que les juifs pieux d’aujourd’hui respectent encore en ne foulant pas l’esplanade du Temple de Jérusalem. Le rideau déchiré signifie bien que désormais, ce n’est plus dans un temple formé de mains d’hommes que Dieu veut être adoré (et d’ailleurs le Temple sera détruit en 70 par les Romains); Dieu, en Jésus-Christ, est dévoilé au monde et se donne à contempler dans le Verbe fait chair.

Ainsi se réalisait ce que Jésus avait annoncé à la Samaritaine : « Crois-moi, femme, elle vient l’heure, où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… Mais elle vient, l’heure – et c’est maintenant ! – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; tels sont, en effet, les adorateurs que cherche le Père : Dieu est esprit, et ceux qui adorent doivent adorer en esprit et en vérité. »12

* Aumônier du CHU à Poitiers, licencié en patristique et histoire de la théologie, diplômé d’islamologie de l’Institut Pontifical des sciences arabes et islamiques à Rome.


  1. Ex 12, 14.
  2. Jn 1, 29.
  3. He 9, 11-12.
  4. He 10, 14.
  5. Gn 14, 18-20.
  6. Cc. Trente : DS 1740.
  7. Cc. Trente : DS 1743.
  8. Ibid.
  9. CEC no 1366 et 1367.
  10. Jean-Paul II, Ecclesia de Eucharistia, nos 11-20.
  11. Mt 27, 50-51a.
  12. Jn 4, 21, 23-24.