Juillet–Septembre 2003

Éloge du Puy du Fou

Maxime Henri-Rousseau*

II se passe en Vendée quelque chose de proprement hors du commun : certains soirs d’été, une poignée d’hectares de bocage devient la châsse resplendissante d’une expérience esthétique inouïe. Des gens de tous âges, des Vendéens de patrie et de cœur, viennent communier ensemble à la résurrection dramatique de leur pays. Il s’agit d’un spectacle de mémoire, mémoire historique et affective. Point de théâtre couvert pour cela, mais l’immensité d’un site original : les ruines d’un château Renaissance, majestueusement prolongées d’un étang et de bois. La stature exceptionnelle de cette scène [douze hectares] n’est pourtant pas une gageure car elle est extraordinairement habitée par un texte, le récit poétique des grandes et petites heures de la terre vendéenne, écrit par Philippe de Villiers et narré par des comédiens de premier plan.1

Avec une force de narration à tomber à genoux, cette poésie et les voix qui la servent déroulent l’histoire (imaginaire), « à travers la grande coulée des siècles », d’une (authentique) famille vendéenne ayant vécu au Puy du Fou. C’est Jacques l’Epourail, des temps chevaleresques ; Jacques le Soldat, des temps de guerre ; Jacques le Paysan, serein et grave derrière sa charrue ; le Petit Jacques, qui n’est pas encore entré dans l’Histoire, mais gère la mémoire. Cette mémoire, elle est incarnée par un personnage itinérant de marchand de quenouilles, « relève des vagabonds et des conteurs », qui file l’histoire dans les foyers éclairés par la cheminée ; durant ces veillées, le passé et les ancêtres ressurgissent et illuminent progressivement toute la scène : compositions statiques évoquant métiers et savoirs-faire, chevauchées grandioses des héros, marche au falot dans la brume du matin, larmes des guerres, sueurs des labeurs, hasards des labours, joie des réjouissances et de l’insouciance, toute la vie d’une société :

« Le pain blanc ; le pain noir. La fête et puis la mort. »

C’est en quelque sorte à une grande méditation poétique sur le temps que se livre le marchand de quenouilles :

« Jacques, Jacques le Grand-père, Jacques le Conscrit, toi, le Petit Jacques. […]

De la veille au matin les amours de borderies depuis le Moyen-Âge.

On ne voit pas le temps qu’il fait, on ne voit pas le temps passer.

Chacun fait son temps, prenant sa peine derrière sa charrue ; ceux qui s’en reviennent, ceux qui s’en vont.

C’est la grande coulée des siècles, avec un seul Jacques, devant l’histoire pour tous les Maupiliers. »

Inutile de préciser que la Cinéscénie du Puy du Fou, avec ses vastes mouvements d’ensemble réunissant plusieurs centaines de figurants, la profondeur et la chaleur de son texte, la pompe souveraine de ses effets de jets d’eau, de feu, de musique, de lumières, de couleurs, et son souffle d’épopée à travers les siècles, dépasse largement le cadre du genre son-et-lumière. Il atteint au sublime inégalé d’un genre absolument neuf de spectacle total.

Au cœur de la représentation, il y a évidemment ce sommet que fut, dans l’histoire de la Vendée, la Résistance de 1793. Le château s’embrase au passage des Colonnes Infernales et la scène revit les batailles livrées par ces paysans devenus soldats pour défendre leur foi.

« Ils ont proféré des blasphèmes contre la religion,
Ils ont proscrit les prêtres légitimes…
Et ils ont indigné les cœurs. »

[…]

« J’ai vu partir les hommes, redoutables et superbes,
le scapulaire sur le cœur et la fourche à la main.
Ils chantaient au long des haies des strophes de foi et de feu.
J’ai vu pleurer les femmes, restées sur le seuil,
les bras ballants, l’œil fixe sur leurs maris qui s’en allaient,
le fuseau lourd de laine et le cœur dépeuplé. »

Plus qu’ailleurs (cinéma ou théâtre), le spectacle est vivant, direct et dérangeant, grâce à des moyens techniques impressionnants et aux proportions du spectacle qui plongent le public dans le récit. C’est dire si la leçon d’histoire ainsi prodiguée est efficace et n’épargne guère. Nullement dans un but de provocation polémique toutefois – ou pour emporter l’assentiment par la séduction de la représentation –, simplement parce que cet héroïsme-là est dans l’histoire de la France et de la Vendée, qu’il a sa beauté propre et son panache, au même titre d’ailleurs que la beauté aride et alentie du quotidien, des époques tranquilles et « sans histoire ». Car ces dernières ont également une place très importante dans le spectacle, lequel est avant tout le chant de la Vendée à travers l’histoire, de toute la Vendée, même la Vendée « d’avant la Vendée ». D’où la place qu’y occupent naturellement certains trésors purement scéniques, que n’accompagne aucune narration, comme le pas lourd des bœufs ou le ballet champêtre des rangées de semeuses en costume XVIIIe.

À côté des héroïsmes de légende, de la poésie du quotidien et des grandes fresques à la Bruegel, le Puy du Fou s’offre tout entier au plaisir de la magie, du mystère, et de l’imagination qui se veut transfiguratrice du réel. Et c’est en cela peut-être qu’une partie du spectacle échappe aux esprits trop positifs, que risquent de laisser froids les excursus oniriques. C’est sans doute le cas de la danse des farfadets sur l’étang ou l’évocation de la mythique Dame Catherine, « cette dame un peu folle qui glisse […] sur l’étang comme un songe italien. » De fait, la magie et le mystère ne sont pas toujours exempts d’une certaine obscurité ni d’une certaine gratuité, avec lesquelles ils entretiennent des liens naturels, et ce travers est sensible dans quelques formules du texte ou certains passages de l’histoire – bien que les imaginations les plus libres accèdent à cette sphère du rêve et puissent ne pas se refuser à sa séduction.

Les quelques critiques que voici ne sauraient nous retenir très longuement tant il est vrai que trop d’aspects de cette grande réalisation forcent le respect. Rappelons d’abord la force de conviction qu’il fallut déployer pour parvenir à mettre sur pied un tel spectacle sans un centime d’argent public. Ensuite la beauté du bénévolat et de l’amitié qui ont jailli dans ladite entreprise et suscité des milliers de puyfolais depuis la création de l’association. Puis les magnifiques retombées économiques et culturelles générées, accrues par la naissance du Grand Parc à thème, ainsi qu’une dizaine d’académies formant à toutes sortes de disciplines nobles et perdues. Encore : cette chiquenaude réjouissante à tout un système qu’est l’allocation, par l’association du Puy du Fou, de subventions pour le développement culturel des collectivités locales !

L’objet suprême de contemplation reste le fonctionnement d’une intelligence vraiment créative, le miracle d’une prose poétique signée d’un homme que l’on croit un politique, lorsqu’il appartient à une autre classe d’êtres rassembleurs, les artistes.

Rassembler. Imagine-t-on ce qu’est le bonheur unique d’être puyfolais ? On y réalise quelque chose d’un ordre particulier qui tient à l’accomplissement sacramentel de la Mémoire, sacramentel parce qu’il y a continuation vitale de l’Histoire accomplie. Celle-ci a été réveillée au cœur du bocage il y a vingt-cinq ans et son souffle est plus que jamais vivant.

Miracle, ils ont réchauffé « les croix grelottantes de l’oubli ».

* Jeune agrégé de Lettres, ancien figurant au Puy du Fou, enseigne au lycée Boucher de Perthes, d’Abbeville.


  1. Entre autres Philippe Noiret, Jean Piat, Suzanne Flon, Dominique Leverd, Catherine Salviat, Robert Hossein, François Chaumette, Michel Duchaussoy, Marie Dubois, Pierre Zimmer.