Octobre–Décembre 2003

La musique sacrée de saint Pie X à nos jours

Stéphane Quessard*

En cette fin d’année 2003, l’Église célèbre le centenaire du Motu proprio sur la musique sacrée « Inter pastoralis officii sollicitudines ». Signé le 22 novembre 1903 par le pape saint Pie X, au tout début de son pontificat (il fut élu le 4 août), ce document plus connu sous son titre italien, langue dans laquelle il fut initialement écrit, « Tra le sollecitudini », eut un grand retentissement dans la vie liturgique de l’Église. Le Concile Vatican II, dans sa constitution sur la liturgie « Sacrosanctum Concilium », dont nous fêtons le quarantième anniversaire de sa promulgation, le 4 décembre de cette même année (premier document conciliaire signé par le pape Paul VI le 4 décembre 1963), va s’inspirer de ce texte important dont nous mesurons mieux les répercussions aujourd’hui.

Pour bien comprendre la situation actuelle en matière de chant liturgique et de musique sacrée, il convient de faire un bref historique à partir du pape Pie X dont l’action significative marqua incontestablement un tournant en la matière.

1. À l’aube du XXe siècle

Les musiques baroque et classique avaient dominé dans la liturgique catholique des églises d’Europe au XVIIe et XVIIIe siècles, en réaction à la Réforme protestante, mettant en avant l’influence des œuvres profanes et le style galant. Le romantisme, à la mode dans les pays germaniques et dans une certaine mesure en France, avait remis en valeur la liturgie de type médiévale. Des adaptations d’œuvres symphoniques, d’opéras, d’auteurs à la mode, figuraient dans les cérémonies liturgiques, leur donnant un caractère particulièrement pompeux. Dans les pays méditerranéens, en Italie en particulier, le répertoire sacré était influencé par le style théâtral bel canto. Le chant grégorien avait été plus ou moins délaissé dans les paroisses où subsistaient toutefois quelques éléments de plain chant. Un fossé s’était donc peu à peu creusé entre l’Église et les artistes qui composaient pour elle. C’est dans ce contexte que va sortir le document de saint Pie X au début du XXe siècle.

Chant et musique au service du culte

Le pape Sarto veut par son texte remédier aux « abus dans tout ce qui concerne le chant et la musique sacrée. » Il constate une dérive du goût et des habitudes, une mauvaise influence de l’art profane et théâtral sur l’art sacré. Pour éviter tous ces écarts, il rétablit la règle qui soumet l’art au service du culte et veut, dans le même temps, permettre aux fidèles « la participation active aux mystères sacro-saints et à la prière publique et solennelle de l’Église. » Au début de son Motu proprio (acte législatif décidé et promulgué par le Souverain Pontife de sa propre initiative, l’équivalent d’un décret), il rappelle les principes qui définissent la musique sacrée dans les fonctions liturgiques et les règles précises pour chacune des parties de la messe et de l’office vespéral. Il présente son document comme un véritable « code juridique de la musique sacrée. » Pie X lui donne « force de loi » et demande à tous les responsables, en premier lieu les évêques, de l’observer scrupuleusement.

Gloire de Dieu et sanctification des fidèles

Dans ses principes généraux, le pape Pie X affirme que la musique sacrée a pour but « la gloire de Dieu, la sanctification et l’édification des fidèles. » Il entend développer la beauté des cérémonies et surtout permettre aux fidèles d’accéder directement à la richesse des textes liturgiques par des mélodies appropriées. Il insiste sur le fait que la musique sacrée doit avoir un caractère de sainteté et d’universalité.

Quel genre de musique ?

Le saint pape présente le chant grégorien comme le modèle le plus parfait de la musique sacrée. Il accueille aussi toutes les compositions se rapprochant, par leur style, des mélodies grégoriennes. La polyphonie classique, spécialement celle de l’école romaine représentée au XVIe siècle par Pierluigi da Palestrina, qui en est le modèle, tient à ses yeux une place importante dans le culte catholique. Il admet aussi la musique moderne dans la mesure où elle ne présente pas de caractère profane ou théâtral. Il entend tout simplement rétablir la bonne musique dans tous les lieux de culte catholique.

Fidélité aux textes liturgiques

La musique sacrée doit toujours être adaptée et fidèle aux textes liturgiques ainsi qu’à la langue latine. Pour Pie X c’est le texte qui est premier. Chacune des parties de la messe (Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus …) doit être traitée dans une unité de composition et non comme une pièce indépendante. Pour les vêpres, le pape préconise la psalmodie grégorienne et l’utilisation possible des faux-bourdons en tenant compte des règles du cérémonial des évêques.

Le rôle des chantres

Le pape définit les rôles de chacun : le célébrant, les ministres, les chantres et la chorale. Si certains chants sont réservés au célébrant et aux ministres, d’autres reviennent aux chantres et au chœur. On remarque qu’il ne doit pas y avoir que des soli mais un juste équilibre entre les différents acteurs de la liturgie. Seuls les hommes et les jeunes garçons (époque oblige !) revêtus des vêtements liturgiques prescrits, avaient le droit de pénétrer dans la chapelle musicale, derrière les grilles !

Les instruments

Le Saint Père redit que la musique purement vocale est la musique propre à l’Église mais il n’exclut pas l’orgue et d’autres instruments comme soutien au chant. Il est intéressant de noter que « le piano, le tambour, la grosse-caisse, les cymbales et les clochettes » qualifiés « d’instruments bruyants ou légers » étaient formellement interdits dans les églises. Les fanfares, si elles n’étaient pas acceptées dans les édifices sacrés, pouvaient en revanche participer aux processions extérieures.

Des principes à appliquer

Le pape rappelle dans son document que la musique est toujours au service de la liturgie. L’acte liturgique est premier et non la musique. Il ne faut pas « faire attendre le prêtre à l’autel. » Pour ce faire, en conclusion de son Motu proprio, Pie X demande la mise en place, dans chaque diocèse, de commissions diocésaines de musique sacrée et l’étude approfondie de cette matière dans les séminaires et autres institutions d’Église. Dans les cathédrales et églises principales, ainsi que dans « les moindres églises et celles de la campagne », il recommande la création de Scholae cantorum, regroupant enfants et adultes. Le Pontife romain encourage la fondation ou la remise en valeur d’écoles supérieures de musique sacrée et la formation sérieuse des maîtres de chapelle, organistes et chantres. Il invite enfin tous les responsables d’Église à mettre en œuvre avec empressement cette réforme.

La réception du document

Le document pontifical fut de manière générale bien accueilli. Les évêques répondirent assez rapidement au souhait du pape, remettant en fonction dans leurs cathédrales les maîtrises plus ou moins disparues. Ils prirent soin des études musicales des séminaristes (initiation au solfège, cours de chant grégorien et polyphonique, cours d’accompagnement à l’orgue ou à l’harmonium), développèrent les chorales et la formation des organistes. Le chant grégorien fut remis au goût du jour et un grand nombre de compositeurs s’inspirèrent des directives du chef de l’Église pour enrichir le répertoire sacré. Ce Motu proprio eut donc le mérite de mettre un terme à des abus parfois criants. Mais d’un autre côté, il mit sans doute un frein aux réflexions, recherches et autres tentatives novatrices en ce domaine. Les documents de Pie XII en 1955 et 1958 sur le sujet n’apportèrent rien de vraiment nouveau mais confirmèrent ce texte majeur de Pie X.

2. L’apport de Vatican II

La Constitution sur la liturgie « Sacrosanctum Concilium » consacre son chapitre 6 à la musique sacrée. Ce document conciliaire se réfère directement au texte de saint Pie X. Il veut synthétiser à la fois la conception et les notions contenues dans le Motu proprio de 1903, dans l’encyclique de Pie XII « Musicae sacrae disciplina » (1955), son instruction « Musicam sacram » (1958) et définir les principes de théologie liturgique et pastorale de la célébration. Le concile veut également approfondir le renouveau liturgique et présenter une nouvelle vision de l’Église dans ses rapports avec l’histoire et la culture. Ce renouveau de la pratique de la musique sacrée s’inscrit dans les principes de restauration et de progrès de la liturgie énoncés par Vatican II au chapitre 1 de la constitution. Retenons simplement pour mémoire quelques lignes directrices.

L’œuvre de salut accomplie par le Christ dans son mystère pascal est continuée par l’Église et se réalise dans la liturgie avec l’assistance de l’Esprit Saint. Le Christ est ainsi toujours présent à son Église, en particulier dans les actions liturgiques. La liturgie, source et sommet de la vie de l’Église, requiert donc la participation pleine et active de tout le peuple.

Le chant et la musique, avant d’être des œuvres à exécuter, sont une expression vivante du peuple chrétien, de sa foi et de son espérance. La musique sacrée a donc comme but la gloire de Dieu et la sanctification des fidèles. La musique et le chant ne sont pas une fin en soi mais un moyen pour dire le mystère du salut.

Le chant et la musique font partie de la dimension sacramentelle de la liturgie. Ils ne sont pas un simple décorum mais appartiennent pleinement à l’acte liturgique. Ils mettent en valeur la Parole de Dieu et les textes liturgiques, articulent l’ensemble d e la célébration, donnent couleur et mouvement.

Le chant et la musique appartiennent à toute l’assemblée. Ils ne sont pas la propriété de ceux qui la font, qui l’interprètent ou de ceux qui l’écoutent. Il y a, pour ainsi dire, une interaction entre les différents partenaires de la liturgie à travers la musique et le chant.

Le chant et la musique mis en œuvre dans la liturgie « doivent avoir des formes d’expression vraies et authentiques, basées sur l’anthropologie et les univers culturels des croyants. La qualité des formes est requise, mais elle ne se mesure pas uniquement à l’aide de canons esthétiques, ou juridiques préétablis ».1

Le chant grégorien, présenté comme « le chant propre de la liturgie romaine » et qui « doit occuper la première place », la polyphonie, les cantiques religieux populaires, les chants traditionnels des « pays de mission », ne sont ni des pièces de musée destinées à rehausser le patrimoine culturel de l’Église, ni des éléments décoratifs voulus pour solenniser les rites, mais des symboles importants qui ont pour but une participation active des fidèles au mystère célébré. Ils offrent une dimension lyrique à la célébration et contribuent à unifier la prière de l’assemblée.

La constitution « Sacrosanctum Concilium » tout en reprenant les grandes lignes tracées par Pie X sur les questions de forme, de style, d’esthétique, pour éviter les dérapages, retrouve avant tout le sens profond de la fonction du chant et de la musique liturgique qui est la célébration de la mort et de la résurrection du Christ. Musique et chant nous plongent dans la foi de l’Église et nous invitent à prier d’un cœur joyeux sur de la beauté.

3. La situation au début du XXIe siècle

Le terme « musique sacrée » semble aujourd’hui devenu impropre pour parler de la musique liturgique. Il est vrai que toute musique sacrée n’est pas nécessairement musique liturgique. Pensons, par exemple, à la Messe en si de Jean-Sébastien Bach qui n’est pas souhaitable dans une célébration de l’Eucharistie, ou encore de son Magnificat dans l’office vespéral. La musique liturgique qui conduit à Dieu, accomplit une fonction ministérielle pour laquelle elle est pensée dans l’action rituelle. Bien du chemin a été parcouru dans cette prise de conscience qu’il ne faut cesser d’accroître. Le répertoire récent en est le témoin vivant.

Une diversification du répertoire musical

Mettant à part la littérature instrumentale et spécialement la littérature organistique, on remarque que le répertoire du chant liturgique s’est considérablement élargi depuis les trente dernières années. De nombreux compositeurs se sont lancés dans le vaste chantier initié par Vatican II qui a ouvert la possibilité des chants en langue vernaculaire. La réforme liturgique, dont celle de la musique, s’est produite dans une période historique particulièrement mouvementée. Certaines créations, inspirées du grégorien sur des textes liturgiques traduits ou directement écrits sur des passages bibliques, des polyphonies chorales, de facture classique ou contemporaine, écrites dans un vrai souci liturgique, furent de véritables réussites qui perdurent. D’autres, en revanche, collant aux styles ambiants, ont été introduits dans les célébrations liturgiques, parfois contre l’avis même de leurs auteurs, et ne furent pas du meilleur effet. Un répertoire de chants dits « de jeunes » a vu le jour. Issu des veillées scoutes, des rassemblements de mouvements chrétiens, de congrès eucharistiques, de pèlerinages, des JMJ…, ces chants, liturgiques ou non, composés sur des formes musicales en vogue, ont été peu à peu insérés dans les célébrations.

Parfois l’association des deux répertoires dans une même liturgie, se voulant une ouverture réciproque sur des âges, des goûts et des styles différents, mais réalisée la plupart du temps sans le moindre discernement a donné lieu à une curieuse cohabitation de genre qui n’a pas nécessairement favorisé une meilleure participation de l’assemblée. En réaction à cette pratique, certains se sont réfugiés dans des célébrations où seul le chant grégorien et les cantiques en latin étaient au programme. D’autres ont cherché au contraire à surenchérir les polyphonies chorales et les pièces instrumentales donnant aux messes des allures de concert. D’autres enfin ont privilégié les chants rythmés à la guitare, batterie et synthétiseur, pour fidéliser un « public jeune ».

Une refonte du répertoire

Après ces attitudes réactionnaires, au demeurant compréhensibles, mais sans nuance, on a cherché depuis plusieurs années à unifier le répertoire des chants liturgiques. C’est un travail complexe parce qu’il touche la sensibilité artistique des uns et des autres. Sans entrer dans une analyse détaillée, il faut toutefois noter des progrès significatifs dans la formation des animateurs et chantres liturgiques qui cherchent à approfondir leurs connaissances pour en faire profiter leurs assemblées, dans l’effort des compositeurs d’écrire des textes et des musiques qui soient en harmonie avec l’action liturgique, dans le soin apporté par les célébrants et les équipes liturgiques pour le choix d’un répertoire de qualité adapté à la liturgie du jour, dans la collaboration fructueuse entre les différents partenaires de la liturgie pour favoriser une participation active et consciente du peuple de Dieu. De nombreuses sessions et publications, soumises au discernement des pasteurs (revues, disques, cassettes …) permettent aussi à tous de progresser dans ce beau service de la liturgie de l’Église.

Le service de l’Église

Car c’est bien là que réside l’enjeu fondamental, l’humble et fidèle service de l’Église. Le problème de la liturgie, de la musique liturgique, est un problème avant tout ecclésiologique. En la matière, il ne doit pas être question de préférences, de sensibilité, de convenances personnelles, qui sont des critères purement subjectifs. L’élément objectif est l’obéissance à l’Église. Nous pouvons résumer en utilisant la question posée par Eugenio Costa : « Quelle liturgie et quelle musique pour quelle Église ? ». Des améliorations incontestables ont vu le jour mais il y a encore beaucoup à faire.

Le pape Jean-Paul II, dans une récente déclaration, s’exprimait sur le sujet dans des termes clairs et forts : « Il est donc nécessaire de découvrir et de vivre constamment la beauté de la prière et de la liturgie. Il faut prier Dieu non seulement avec des formules théologiquement exactes, mais aussi d’une manière belle et digne. À cet égard la communauté chrétienne doit faire un examen de conscience pour que, dans la liturgie, se fasse jour toujours davantage la beauté de la musique et du chant. Il faut purifier le culte de bavures de style, de négligences dans l’expression, de musiques et de textes insuffisamment réfléchis et peu en accord avec la grandeur de l’acte que l’on célèbre ».2 Les évêques de France ont publié dans cette perspective un nouveau recueil de chants sélectionnés pour leur qualité textuelle et musicale « Chants notés de l’assemblée ».3 Le chant grégorien, le chant des psaumes, sont particulièrement mis à l’honneur dans ce manuel bien conçu. De nombreuses communautés et paroisses le travaillent dans les diocèses et l’on perçoit déjà les beaux fruits de cette unification et stabilisation du répertoire.

La recherche de la beauté

Il est sans doute encore trop tôt, quarante ans après le début du Concile Vatican II, pour tirer des conclusions solides sur la réforme liturgique en matière de musique et de chant liturgiques. On constate toutefois l’intérêt croissant des fidèles pour la liturgie et la qualité des célébrations. On cherche à comprendre, à connaître, à approfondir le sens de ce que l’on célèbre, à aller au cœur de la foi. Le chant et la musique sont des supports qui enrichissent notre liturgie terrestre qui préfigure la liturgie céleste célébrée sans interruption devant la face du Père. Il appartient à tous les membres de l’Église, chacun selon sa fonction, sa compétence, son art, d’apporter sa pierre à l’édification d’une liturgie digne de l’épouse du Christ.

La conclusion de cet article est empruntée au pape Pie XII, dans son message aux artistes, qui demeure d’une étonnante actualité : « Le beau doit nous élever. La fonction de tout art consiste à briser l’espace étroit et angoissant du fini dans lequel est plongé l’homme tant qu’il vit ici-bas, pour ouvrir une sorte de fenêtre à son esprit qui tend vers l’infini. En face d’une culture sans espérance, faites donc sourire sur la Terre, sur l’humanité, le reflet de la beauté et de la lumière divines et vous aurez, en aidant l’homme à aimer tout ce qu’il y a de vrai, de beau, de pur, contribué grandement à l’œuvre de la Paix. »

* Maître de chapelle de la cathédrale Saint-Étienne de Bourges, délégué diocésain à la Musique sacrée et membre de la Commission de Pastorale liturgique et sacramentelle, licencié en théologie dogmatique, licencié en musicologie, chargé d’un ministère paroissial au Sacré Cœur de Bourges.


  1. Felice Rainoldi, Chant et Musique, dans Dictionnaire encyclopédique de la liturgie, vol. 1, Brepols, Luxembourg, 1992, p. 178.
  2. Jean-Paul II, Catéchèse de l’Audience générale du 26 février 2003, dans Documentation catholique du 6 avril 2003, nº 2289.
  3. Chants notés de l’assemblée, Bayard Éditions, Paris, 2001.