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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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Une voix au service de la Parole

Abbé Bruno Le Pivain

 

Dans le théâtre antique, les acteurs utilisaient des masques qui présentaient un double avantage. D'une part, ils permettaient de représenter tel ou tel héros de la tragédie ou de la comédie. D'autre part, l'ouverture en forme de haut-parleur, pratiquée au niveau de la bouche, portait le son de la voix jusqu'aux gradins. D'où le mot « personnage », du latin personare, sonner à travers.

En théologie, le mot est employé dans l'expression qui désigne la place du prêtre par rapport au Christ, tout spécialement dans la célébration des sacrements, par excellence dans celui de l'eucharistie : in persona Christi. « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » : ce n'est plus Paul, Pierre ou Jacques qui parle, c'est la voix du Christ qui sonne à travers ce timbre, jeune ou usé, grave ou léger, c'est le Christ qui prête sa voix à ce visage qui est un instrument. Mais aussi : « Je te pardonne tous tes péchés »... « Qui est-il, celui-ci qui a le pouvoir de remettre les péchés ? »

Depuis vingt-cinq ans, tous ont eu le loisir de s'en rendre compte : notre pape, notre Saint-Père est un personnage. Le concert unanime de louanges qui a salué ce jubilé a même vu l'orchestre s'étoffer de musiciens qui ne nous avaient pas habitués à jouer cette partition, sans qu'on trouve à s'en étonner. Jean-Paul II n'appartient à personne, sinon à Celui dont il est le vicaire.

Cette voix si typée, avec cette force et cette chaleur communicatives dont le mémorable « N'ayez pas peur » reste gravé dans les cœurs, cette voix désormais hésitante, essoufflée, qui n'articule plus qu'à grand'peine, qui doit même passer par des intermédiaires et se réfugier dans le silence priant, cette voix ne laisse pas indifférent. Elle force l'admiration ou au moins l'intérêt, elle étonne de toute manière.

Oui, Jean-Paul II est un personnage, au sens ordinaire du mot déjà. Les innombrables biographies, les reportages consacrés à la célébration de ces vingt-cinq ans de pontificat, l'ont suffisamment mis en lumière pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir.

On sait que son passé d'acteur, son goût de la littérature et de la poésie, sa connaissance maîtrisée d'un grand nombre de langues étrangères comptent parmi les talents qui favorisent ce don de « communicateur ». Ceci, et encore bien d'autres. Soit.

Mais cette voix est aussi « signe de contradiction », très évangéliquement. La retraite qu'il prêcha en 1976 au Vatican, sous ce titre,1 commence par cette citation du Livre de la Sagesse : « Que Dieu m'accorde de parler à son gré et d'émettre des pensées dignes de ses dons. »

Quel est son secret ? Dans Ma vocation, don et mystère,2 cet ouvrage très personnel où, à l'occasion de son jubilé sacerdotal, Jean-Paul II médite sur le sacerdoce en évoquant les influences qui le modelèrent, se trouve ce passage intitulé « Homme de la Parole » : « J'ai déjà dit que, pour être un guide authentique et la communauté, un vrai intendant des mystères de Dieu, le prêtre est appelé à être aussi un homme de la Parole de Dieu, un évangélisateur généreux et infatigable. (...) Il y a là une exigence considérable, car les hommes d'aujourd'hui attendent du prêtre, plus que la parole 'annoncée', la parole 'vécue'. Le prêtre doit 'vivre de la Parole'. »

Un personnage, mais pas pour lui : In persona Christi. C'est la voix du Rédempteur de l'homme, Redemptor hominis, proclamé dans cette première encyclique qui est plus qu'un programme d'enseignement, une ligne de cette vie. Cette voix, qui sonne et résonne, ne parle pas pour elle. Ou plutôt : un autre parle, sonne à travers elle : c'est le Verbe, la Parole. Sainte Catherine de Sienne, qui garde une place d'honneur à Kephas, disait « le doux Christ de la terre ».

Une voix au service de la Parole. Serviteur des serviteurs de Dieu : parce qu'il faut obéir à Dieu, il guide les hommes, du moins ceux qui le veulent, parce qu'on est chrétien d'abord par grâce et librement, c'est-à-dire par charité et vérité, non par revendication ou administration, même en un siècle qui fait grand cas de l'opinion ou du papier.

Joyeux Noël, près de l'Enfant, Rédempteur de l'homme.

 


  1. Cardinal Wojtyla, Le signe de contradiction, Communio/Fayard, 1979.
  2. Jean-Paul II, Ma vocation, don et mystère, Bayard/Cerf/Mame/Téqui, 1996, p. 105.

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