Vers Pâques
Mgr Jean-Louis Bruguès
« Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce qu'est le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses [...] Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. » Cette pensée de Pascal est celle d'un philosophe qui se fait l'écho de la première des interrogations de l'homme.
« L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre dernier objet. » Voici toujours Pascal, le croyant.
Dans cette lettre à ses diocésains pour le Carême 2003, c'est d'abord comme pasteur du diocèse d'Angers que Mgr Bruguès intervient, nonobstant sa fonction à la tête de la Commission doctrinale de l'épiscopat français et ses années d'enseignement comme frère Prêcheur, auxquelles ces lignes ne sont pas étrangères.
« En ce temps de Carême, frères et sœurs, permettez-moi de vous inviter à réfléchir, non pas d'abord à la mort elle-même, j'allais dire à l'en-deçà de la mort, mais à son au-delà. » : voici une bonne manière de monter vers Pâques, méditer sur sa propre pâque.
Nous remercions Mgr Bruguès d'avoir accepté de voir cette lettre publiée dans Kephas.
Bruno Le Pivain
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Dans quelques semaines, nous célébrerons Pâques. Nous savons que cette fête est la plus grande de toutes; elle est la fête chrétienne par excellence, la fête des fêtes. Elle nous conduit au cœur même de notre foi : mort et résurrection. On ne parvient au dimanche de Pâques qu'en passant par le Vendredi Saint.
La mort, hier et aujourd'hui
Dans les siècles passés, on se préparait soigneusement au dernier acte de l'existence terrestre. Les prêtres en parlaient dans leurs sermons; les moines et les religieux méditaient sur cette échéance inévitable; des livres proposaient aux fidèles un « art de bien mourir ». Puis, à une date récente, la mort devint tabou. On préférait la taire ou même l'escamoter. Je me rappelle que, dans ma propre jeunesse, quand un décès survenait dans une famille, on s'arrangeait pour éviter aux enfants le spectacle du cadavre : on craignait de frapper trop fortement leur sensibilité; on souhaitait leur laisser le souvenir d'une personne encore active et remplie de vitalité.
La situation est en train de s'inverser une nouvelle fois : hier, le secret; aujourd'hui, la place publique. La mort fait souvent la une de nos journaux. Chaque jour nous apporte sa terrible moisson de personnes fauchées au Moyen-Orient. Au moment où je vous écris,1 la guerre vient d'éclater en Irak. Ses raisons nous demeurent largement incompréhensibles. Notre Eglise a fait ce qu'elle a pu pour sauver la paix. Il ne nous reste plus qu'à souhaiter maintenant que le conflit soit le plus court et le moins meurtrier possibles. Mais il y aura des morts; que nous suivrons presque en direct dans nos médias.
La mort est revenue au premier rang des préoccupations politiques du moment : certains se demandent s'il faut dépénaliser l'euthanasie, comme fut dépénalisé l'avortement chez nous, il y a presque trente ans. D'autres, dont nous sommes, estiment que les soins palliatifs constituent une alternative, la seule vraiment humaine, à la permission de se tuer, voire de tuer autrui. Les débats s'annoncent longs et ardus, tant ces questions touchent à nos convictions les plus intimes.
De la mort à son au-delà : oser en parler
En ce temps de Carême, frères et sœurs, permettez-moi de vous inviter à réfléchir, non pas d'abord à la mort elle-même, j'allais dire à l'en-deçà de la mort, mais à son au-delà. Il ne s'agit pas évidemment de nier ce que la mort représente de séparation et de souffrance, d'angoisse et de traumatisme; ceux qui ne partagent pas notre foi ont raison de dénoncer le « scandale » de la mort. Il ne s'agit pas davantage de s'abstraire des débats publics que je viens d'évoquer à propos des conditions dans lesquelles s'accomplira la dernière partie de notre existence. Il faut au contraire y participer de toute la force de nos convictions, pour s'y faire les avocats, ou même les champions de la « culture de vie », alors que trop souvent l'emporte une « culture de mort », pour reprendre les expressions mêmes de Jean-Paul II. Plus largement, il ne s'agit pas de déserter notre métier d'homme, ni les combats nécessaires pour que notre cité d'aujourd'hui devienne plus juste et plus fraternelle.
Mon propos est autre : je voudrais réagir avec vous contre les risques d'une sécularisation de notre foi. Le propre de la sécularisation est de considérer que l'existence humaine se suffit à elle-même et qu'elle n'a rien à attendre d'un au-delà hypothétique. « Ici et maintenant » : rien d'autre, rien venant de plus loin que l'horizon humain ne saurait apporter un sens à notre vie. Au moment où nous nous apprêtons à célébrer la Résurrection du Christ, l'heure n'est plus à la timidité.
Non, nous ne sommes pas promis à une disparition définitive. Non, notre vie personnelle ne s'anéantira pas avec la mort. Oui, cette vie se poursuivra, dans une continuité assurée, par-delà la muraille de l'endormissement, parce que le Christ y a déjà ouvert une brèche en elle. Oui, nous sommes destinés à l'éternité. Oui, nous sommes des artisans d'éternité, « des étrangers et des voyageurs sur cette terre », pour parler comme l'épître aux Hébreux (He. 11, 13).
Je viens de parler de timidité. Certes, nous faisons volontiers appel à l'espérance chrétienne; mais de l'au-delà de la mort, que disons-nous vraiment ? Dans les homélies prononcées à l'occasion des funérailles, on évoque volontiers la résurrection du Christ, mais est-ce suffisant pour répondre à l'attente de ceux qui nous écoutent ? Les parcours catéchétiques se montrent singulièrement discrets sur ce point, et les catéchistes, quand je les rencontre dans le cadre des visites pastorales, me confient quelquefois leur embarras pour répondre aux questions posées par les enfants et les adolescents.
Je sais bien que nos lointains prédécesseurs parlaient beaucoup de ce que les spécialistes nomment l'eschatologie personnelle. Ils le faisaient selon la sensibilité des époques passées. Ces diables, ces fourches, ce feu, ces cuves d'huile bouillante dans lesquelles les damnés étaient censés macérer pour toujours; ces scènes de jugement dernier que nous contemplons aux portiques de nos cathédrales et de nos basiliques, comme à Bourges ou à Conques; cette culture de la crainte et de la peine éternelle : tout cela nous paraît bien naïf ou très pervers, et nous plonge dans un indéniable malaise.
Ne serait-il pas raisonnable et plus conforme à la sensibilité du moment de ne plus guère évoquer l'au-delà ? C'est ainsi que la sécularisation gagne nos esprits.
Pourtant, les questions rebondissent. Au cours des deux premières années de mon ministère épiscopal, j'ai rencontré beaucoup de jeunes. Dans notre diocèse ou aux JMJ de Rome, puis de Toronto, je me suis adressé à eux. Or, non sans surprise de ma part, ils revenaient fréquemment sur les mêmes sujets après les catéchèses : « Que se passera-t-il pour chacun de nous après la mort ? », « Que devons-nous croire à propos du ciel, de l'enfer et du purgatoire ? », « Ceux que nous avons connus et aimés, les retrouverons-nous dans l'au-delà ? ». Lequel d'entre nous ne se reconnaît pas d'ailleurs les mêmes incertitudes, quand il vient à perdre un être cher ou songe à sa propre disparition ? Ces questions ne sont-elles pas humaines ? Ne sont-elles pas croyantes ? Après avoir subi un long « purgatoire », elles reviennent dans l'air du temps, semble-t-il. Quelques évêques envisagent de leur consacrer une prochaine session de formation permanente.
« Si le Christ n'est pas ressuscité... »
Les lectures du dimanche de Pâques nous donneront à revivre la surprise de Marie-Madeleine et des Apôtres : le tombeau dans lequel avait été enseveli le corps de Jésus est vide (Jn. 20, 1s.). C'est précisément ce vide qui nous autorise à regarder vers l'au-delà. Notre foi trouve là son origine première. Le propre des grandes religions est d'attirer notre désir vers notre condition future : c'est pour cela qu'elles existent. Si elles ne le font pas, à quoi bon se tourner vers elles ? Sur ce point, il en va du christianisme comme des autres. Saint Paul énonce une évidence quand il écrit que, si le Christ n'est pas ressuscité, et si nous ne pouvons ressusciter à sa suite, « nous sommes assurément les plus malheureux de tous les hommes » (1, Cor. 15, 19), car vaine aura été notre foi, et vaine notre existence.
J'ai pensé quelquefois que le succès rencontré par les sectes, jusque dans nos terres de vieille foi, venait notamment de ce qu'elles évoquaient l'au-delà sans complexe et prétendaient même communiquer avec lui, quand, paralysés par la timidité déjà mentionnée, nous préférons nous taire ou nous contenter de vagues assertions. D'où vient que la doctrine de l'émigration des âmes et de la réincarnation, si étrangère à la foi évangélique, suscite un tel intérêt chez nos contemporains ? Si les chrétiens renoncent à parler de l'au-delà, d'autres le feront, car il s'agit là d'une aspiration fondamentale de tout être humain; ne nous étonnons pas alors s'ils le font mal, d'une manière païenne, ou s'ils empruntent à d'autre religions. Car, sur l'au-delà, la foi catholique dit des choses fort précises. Il m'a semblé utile de nous les donner à réentendre, dans une lettre pastorale publiée justement au moment où nous nous dirigeons vers Pâques.
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Le propos ne s'adresse pas d'abord à notre imagination, toujours prête à embellir ou à inventer de toutes pièces. Il se tient au plus près de la Révélation et se ramène à quelques propositions que je voudrais énoncer de manière simple. Elles sont au nombre de neuf.
Proposition 1 : Notre Dieu habite le ciel.
Ne nous hâtons pas de juger cette proposition trop naïve. Les textes bibliques les plus anciens attestent que le « ciel », qui ne désigne évidemment pas un lieu spatial quelconque, représente le séjour de la gloire divine. Joie, bonheur, amour : ces qualités que la Révélation découvrira chez notre Dieu au fur et à mesure qu'il se livrera à nous, imprègnent ce séjour. C'est là que Dieu conçoit son beau projet de création; de là qu'il préside sa réalisation, comme l'évoque le psalmiste.
« Le Seigneur, dans son palais de sainteté,
Le Seigneur a son trône dans les cieux;
Ses yeux contemplent le monde,
Ses paupières éprouvent le fils d'Adam. »
(Ps. 11, 4)
Ce ciel, cette joie, ce bonheur, cette communion, ce paradis, en un mot, pourquoi ne pas les partager ? L'idée ne pouvait qu'advenir à un Dieu-Amour.
Proposition 2 : Dieu crée l'homme à son image.
Dans le livre de la Genèse, en effet, Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance... Dieu créa l'homme à notre image, à l'image de Dieu il le créa... » (Gn 1, 26–27).
Placés en en-tête de la Bible, à la manière d'un portique d'entrée, ces versets introduisent au mystère de notre foi. Leur importance est capitale : ils contiennent l'essentiel de la Révélation, à commencer par la mission du Christ.
Il ne faut pas entendre cette image comme un vague reflet ou une lointaine ressemblance. Certes, la distance entre le Créateur et son image reste infinie, et pourtant nous pouvons affirmer que tout homme constitue comme une miniature de Dieu. Chacun de nous a été créé à son image; il est donc unique. Chacun de nous a été voulu pour lui-même, dans un acte d'amitié qui nous semble à peine croyable. Chacun est entouré et conduit par une bienveillance divine de tous les instants. Et quand viendra pour nous le moment de rendre le dernier souffle, une ultime manifestation de cette amitié nous invitera à nous endormir dans la paix du Seigneur, afin de découvrir dans l'au-delà de la mort et la source de cet amour et notre patrie véritable.
Proposition 3 : L'image de Dieu ne peut jamais être anéantie.
Une fois créée, l'image divine ne peut être anéantie. Elle peut se trouver blessée par le péché, elle peut même choisir sa propre perdition, mais disparaître, jamais. Sur ce point, nos frères protestants ne partagent pas nos convictions, eux qui estiment que la faute supprime totalement l'image en l'homme pécheur. Cette image est, si l'on peut dire, une « partie » de Dieu lui-même. Dieu ne peut supprimer quelque chose de lui; il ne peut réduire à rien sa propre image. Tout homme est ainsi promis à l'éternité, quoi qu'il arrive.
Je viens d'évoquer le caractère unique de la personne humaine. C'est un mot clé. Pour le signifier, l'Ecriture et la Tradition nomment « âme » ce germe d'éternité. Je sais bien que le mot n'a plus guère cours aujourd'hui; je sais aussi qu'il revêt souvent des significations différentes, mais je reste persuadé qu'on n'éveillera pas l'homme à sa vocation éternelle si on ne lui explique qu'il est porteur d'un principe de vie et d'identité, un principe de dignité personnelle, un principe d'immortalité. Manquant la question de l'âme, nous risquons de manquer aussi celle de notre mort. L'épouvante ou la triste résignation gagnent un être qui ne conçoit cette mort que comme une destruction totale, un anéantissement. L'âme devient alors comme un principe d'espérance pour la personne : non, nous ne disparaîtrons pas entièrement. Il existe en nous un principe spirituel, où siège notre moi profond, qui survivra à cette dernière épreuve et passera à travers la mort « comme à travers le feu » (1 Co 3, 15).
« Comme languit une biche après les eaux vives, Ainsi languit mon âme après Toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant; Quand irai-je voir la face de Dieu ? » (Ps 42, 2–3)
Proposition 4 : Nous sommes les responsables de notre devenir.
Si nous sommes créés à l'image de Dieu, celui-ci ne peut que nous prendre au sérieux. Il nous prend au mot et à l'acte. Il sait que notre liberté est une image de la sienne; il en connaît la force souveraine. Il nous associe à la construction de notre propre bonheur : il nous donne sa grâce, il nous demande de la mettre en pratique, afin de nous acheminer, à pas de connaissance et d'amour, vers le bonheur promis. Si le malheur semble parfois nous submerger ou si la lutte semble par trop inégale, il nous offre un ultime recours : celui de nous en remettre à sa douce miséricorde.
Il existe un bon usage de la miséricorde; il en est aussi de pervers. C'est parce que l'image de Dieu subsiste en son intégrité dans la condition pécheresse que la doctrine catholique se réfère à un « enfer ». Dieu, dans sa toute puissance, ne peut effacer sa propre image. Il se doit de respecter le libre choix de sa créature et d'accepter, par délicatesse, l'éloignement délibéré dans lequel elle décide de s'enfermer. Le père de la parabole évangélique accepte sans récrimination le départ de son plus jeune fils; il sait pourtant que celui-ci se trompe et souffrira de son erreur; il sait encore que lui-même pâtira de la souffrance de son enfant; mais il se tait, car la vraie paternité est à ce prix.
Le refus d'admettre un enfer, confessé aujourd'hui par de nombreux fidèles qui le jugent intolérable, équivaut peut-être à un refus du sérieux de la liberté humaine, et de sa grandeur, ou à une représentation caricaturale de la miséricorde divine qui efface les fautes commises, en dépit de la mauvaise volonté humaine. L'amour se propose, il ne s'impose pas. Dieu ne se lasse pas de nous poser la même question que Jésus à Pierre : « M'aimes-tu ? » (Jn 21, 15)
Est-il si déraisonnable de penser que certains puissent refuser cet amour, alors que l'Evangile évoque cette hypothèse en de multiples occasions ? Toutes nos amours humaines connaissent-elles une fin heureuse ?
Proposition 5 : Le Christ est l'image parfaite du Père.
En réalité, expliquait le Concile de Vatican II, le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le « mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir, le Christ Seigneur (Rm 5, 14). Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. » (GS 22 § 1).
L'amitié divine écrit son deuxième acte. Le Fils est l'image parfaite de Père (2 Co 3, 18–4, 4) qui révèle et « dévoile » le Dieu invisible (Jn 1, 18). Entre lui et son Père, par conséquent, il existe une ressemblance complète qui lui permet d'affirmer à ses disciples, lors du dernier repas pris avec eux : « Qui ma vu a vu le Père » (Jn 14, 9). Premier-né d'entre les morts, seule et unique image de Dieu qui assure l'unité du plan divin, mais aussi celle du genre humain, il préside à la création de l'homme nouveau (Col 3, 10). Puisque lui seul est issu du Père, lui seul est à même de nous conduire jusqu'à lui.
Proposition 6 : L'homme est fait pour le bonheur.
Dieu cherche à nous ramener chez lui. « Dieu s'est fait homme afin que l'homme puisse devenir dieu ». Ces paroles décisives que nous retrouvons chez Irénée de Lyon (Contre les hérésies, V) ont enchanté des générations entières de chrétiens. Ne les laissons pas tomber dans la poussière de l'histoire, car elles portent notre espérance ! Par son sacrifice librement consenti et par sa victoire définitive sur les forces du mal, le Christ a créé une brèche dans l'opacité de la mort. Sa résurrection nous rouvre le chemin qui mène au Père. La descente ineffable de Dieu jusqu'aux dernières limites de notre déchéance humaine, jusqu'à la mort, ouvre aux hommes la voie de l'ascension dans l'Esprit-Saint, les horizons illimités de l'union des êtres créés avec la Divinité.
On ne comprendrait rien à l'Evangile si on oubliait que le Christ, depuis son Sermon sur la montagne, a voulu enseigner les voies du bonheur. Heureux, bienheureux, béatitudes, joie, allégresse : ces mots reviennent avec une fréquence déconcertante. On les trouve plus de deux cent trente fois mentionnés dans le Nouveau Testament ! En quoi consiste ce bonheur ?
Proposition 7 : « Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. »
Nous voulons voir Dieu. Dans le prochain, dans notre prière ou dans les événements qui affectent notre existence, dans l'Histoire ou dans l'art ou bien encore dans la beauté d'un paysage, nous ne faisons aujourd'hui que l'entr'apercevoir; demain, nous le verrons en pleine lumière, en face à face. Et cette vision qui épuisera toutes les interrogations de notre intelligence nous transformera et nous dilatera. Elle portera chacun de nous à son incandescence, à l'extrême de sa perfection : « Nous savons [...] que nous lui serons semblables et que nous le verrons tel qu'il est » (1 Jn 3, 2).
La sixième béatitude, quoique énoncée avec sobriété, est la plus solennelle : « Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu » (Mt 5, 8). Depuis toujours, en Israël, la pureté avait été la condition requise pour approcher Dieu dans le culte qui lui était rendu. Toutefois, avec le Christ, cette condition revêt une dimension inattendue. La sixième béatitude ne se réfère plus à une pureté corporelle. Elle ne renvoie pas seulement à une pureté morale, entendue comme impeccabilité, sinon elle serait inaccessible aux humains; elle désigne la perfection de charité, c'est-à-dire la capacité du cœur humain à recevoir l'amour que Dieu lui porte et à le rayonner autour de lui.
Pour cette raison, la foi chrétienne évoque un « purgatoire » qui est devenu aujourd'hui une notion fort mal comprise. Le purgatoire ne correspond nullement à une « invention » de la théologie, destinée à entretenir la peur des fidèles, ainsi que l'ont assuré quelques historiens, mais tout simplement à une nécessité de la foi. Elle appartient à la Révélation même.
Si la mort vient à surprendre le fidèle alors que sa capacité d'aimer n'a pas encore atteint sa pleine mesure, Dieu fait preuve envers lui d'une délicatesse supplémentaire. Puisqu'il serait préjudiciable à sa béatitude que l'être glorieux ne pût voir Dieu en plénitude et jouir totalement de lui, Dieu achève ce que le fidèle n'a pu réaliser, malgré la grâce : il le purifie après sa mort (d'où le terme de purgatoire), afin de dilater au maximum cette capacité d'aimer et donc de voir Dieu.
Ainsi, le purgatoire n'occupe pas une place intermédiaire entre la béatitude et la damnation; il se situe du côté de la première, résolument.
Proposition 8 : La résurrection du Christ seule garantit notre avenir.
A chaque fête de Pâques, nous nous réjouissons de la Résurrection. Nous nous en réjouissons pour le Christ, bien sûr, par amitié, et parce que nous devinons qu'il retrouvera ainsi la place qui était la sienne auprès de son Père. C'est beaucoup, et pourtant nous osons dire que cela ne nous suffît pas. La résurrection du Christ ne nous touche vraiment que parce qu'elle nous garantit la nôtre. Si le Christ était vraiment ressuscité mais si nous ne pouvions l'être à sa suite, notre foi deviendrait vaine. A quoi bon alors se référer à l'Evangile ? Ne trouverions-nous pas ailleurs, dans d'autres sagesses et d'autres religions, des paroles aussi fortes, des exemples aussi exaltants ? Si nous gommons toute assurance envers un au-delà personnel, ne soyons pas étonnés que nos contemporains mettent en doute la pertinence de notre témoignage.
Non seulement la résurrection du Christ m'assure que la mienne est possible, mais que c'est bien le même être qui passera la mort. L'idée forte, ici, est celle de l'identité : la même personne que celle que j'expérimente aujourd'hui comme étant moi, vivra demain en Dieu. Notre Dieu ne veut pas accueillir des êtres mutilés ou amputés. Il ne nous demandera pas d'oublier notre passé ou de perdre notre mémoire. La même personne, assurément la même, avec sa sensibilité et son histoire, avec ses alliances contractées aussi, la même qui vit, aime et agit aujourd'hui se retrouvera plus tard dans la communion trinitaire. L'âme, que nous pourrions définir comme notre « moi profond », n'animera plus une matière périssable, faite de poussière et destinée à retourner à elle, mais une matière « glorieuse », pour reprendre un terme de l'Ecriture, pétrie de lumière et douée d'éternité.
Proposition 9 : La résurrection du Christ suscite des solidarités par-delà la mort.
A la fin, nous serons jugés sur l'amour. La sainteté n'est pas autre chose qu'une participation à l'amour de Dieu. La résurrection du Christ représente une victoire de son amour envers son Père et pour tous les hommes qu'il est venu sauver. Dès lors, la mort devient incapable d'instaurer une barrière entre les vivants et ceux qui se sont endormis. Mieux encore, elle suscite de formidables solidarités. Les élus se trouveront réunis autour du Seigneur, dans une sorte de festin ou de repas familial organisé par le maître (Mc 14, 25; Mt 8, 11; Lc 14, 16–24). Ceux qui, durant leur existence terrestre, auront tissé entre eux des liens d'affection, d'amitié et d'amour, se retrouveront par-delà le douloureux passage de la mort. Il serait absurde de supposer que la vie en Dieu efface les diverses expériences de charité d'ici et abolisse les solidarités contractées durant le pèlerinage terrestre.
La solidarité joue maintenant dans un double sens. Nous demandons à ceux qui nous ont précédés dans la maison du Père, à commencer par la Vierge Marie, comme des frères aînés dans la sainteté, de nous conseiller, de nous consoler et d'intercéder pour nous. L'Eglise appelle cet échange la communion des saints. La solidarité joue également dans le sens des vivants vers les morts. On sait que la prière pour les morts a été le premier modèle de la prière chrétienne. L'Eglise invite sans cesse les fidèles vivants à intercéder en faveur des défunts, notamment à chaque prière eucharistique, afin qu'ils soient accueillis au plus tôt dans la pleine communion divine.
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Tout n'a pas été dit ici, bien sûr. Notre foi évoque aussi un retour définitif du Christ dans sa gloire, à la fin des temps. La création se trouvera alors « récapitulée » en celui par qui tout a été fait. Le Symbole baptismal assure encore que le Christ a visité les « enfers » entre sa mort et sa résurrection. De tout cela, qui reste important pour notre compréhension de l'au-delà, j'ai choisi de ne pas parler ici, préférant me limiter aux perspectives strictement personnelles.
Notre moisson est suffisamment riche. Certes, chemin faisant, nous avons retrouvé les termes traditionnels du ciel, de l'enfer et du purgatoire. Nous les avons largement réinterprétés dans le vocabulaire plus moderne de la personne humaine, de sa responsabilité, de son identité et de ses solidarités, de son caractère unique, enfin. Nous avons repéré le fil conducteur qui traversait notre existence aujourd'hui comme demain : l'amitié. L'amitié divine avait présidé à notre création; elle nous conduit au long des jours; elle nous fera entrer dans la communion éternelle. L'amitié est le dernier mot du Verbe : « Désormais, je ne vous appellerai plus serviteurs, mais amis » (Jn 15, 15). C'est elle qui transformera notre propre mort en pâque, en passage.
Nous voici rassurés. Nous voici confortés. Le passage de la mort nous effraiera toujours, car rien ne nous consolera de notre condition mortelle. Rien, sinon l'amour, l'amitié divine, la charité. Elle se tiendra là, prévenante et maternelle. Comme une mère le fait avec ses petits, elle nous bercera et nous nous endormirons en son sein.
Puis un court instant, le temps de revêtir la jeunesse éternelle, au son de la trompette ou au murmure d'une voix, nous nous réveillerons à la Lumière. Ne me demandez pas comment cela se fera; je ne sais, Dieu le sait. Mais nous découvrirons alors ce que contenait de promesses ce mot usé, aussi vieux que le monde, où se croisaient nos élans, nos appels et nos rêves impossibles : bonheur. « C'est bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître » (Mt 25, 21).
Quand le Christ s'est élevé dans les nuées et qu'il a disparu aux yeux de ses compagnons, deux hommes vêtus de blanc interpellèrent ces derniers : « Pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? » (Ac 1, 11). Au moment où les fêtes pascales approchent, il nous a paru nécessaire de porter notre regard du côté de la résurrection du Christ, et donc de la nôtre. Cependant, la recommandation des Actes vaut aussi pour nous. Notre patrie d'aujourd'hui se trouve au milieu des hommes. C'est avec eux que nous avons à bâtir une cité plus juste et plus fraternelle; auprès d'eux que nous devons expérimenter l'esprit des Béatitudes. Le ciel est à ce prix.
Bonne marche vers Pâques !
- Rappel : lettre pour le Carême 2003 (ndlr).