Enfants du hasard... et de l'amour ?
Paul Chollet *
Paul Chollet avait adressé, via Kephas (janvier–mars 2003, p. 151), une lettre à l'Eve dont le fantôme s'agitait alors autour du clonage. Il nous propose aujourd'hui un conte de Noël qui a au moins deux vertus : il est vrai, et il mérite bien d'être lu à Pâques ! Merci, docteur !
J'étais invité ces jours-ci par une société savante qui réservait une session aux professionnels de santé; y fut exposé le cas clinique ci-après :
Une mère de famille, appelons-la Madame X, a consulté voici plusieurs mois dans un organisme spécialisé adéquat, pour demander une IVG que « justifiaient » un début de grossesse impromptue, des difficultés de santé personnelles et une souffrance familiale incontestable, avec un enfant premier-né mal dans sa peau, qui peinait à l'école.
Mais le hasard, ou autre chose..., veut que les délais légaux pour opérer soient dépassés : l'on ne peut accéder à sa demande. On l'informe cependant, tout de suite, de la possibilité de réaliser cette interruption volontaire de grossesse à Barcelone. L'Espagne, en effet, offre un cadre juridique plus « compréhensif ». On lui donne les références précises, lui proposant même de prendre rendez-vous pour elle. Tout paraît en place, et on avertit Mme X, qu'elle pourra avoir satisfaction pour une somme inférieure à 2000 euros, voyage compris.
Mme X, démunie, demande alors une aide correspondant à cette somme aux services sociaux de l'Etat qui, après un examen approfondi, répondent qu'aucun texte ou règlement ne prévoit une prise en charge de cet ordre.
Le temps passant, on en vient enfin à consulter un gynécologue-obstétricien pour le premier examen complet prévu par la loi. Ce dernier annonce avec sang-froid et détachement le déroulement normal de la grossesse, mais dans un utérus contenant des triplés.
Mme X revient, avec, semble-t-il, un petit air vainqueur, revoir les services sociaux, qu'embarrasse de plus en plus cette situation pour le moins inhabituelle. Mme X demande, avec encore plus d'insistance, l'interruption de sa grossesse.
Mais — allez savoir pourquoi — elle fait traîner les choses. Au point que, lors de sa visite suivante au dispensaire, on demande au gynécologue-obstétricen une échographie approfondie, à la recherche d'anomalies génétiques pouvant « justifier » un avortement thérapeutique. Le praticien, échographie à la clé, envoie son rapport, certifiant l'absence d'anomalie visible.
Les psychologues, qui accompagnent Mme X depuis le début, et qui s'emploient à comprendre le sens de sa démarche, l'adressent, en désespoir de cause, à un pédopsychiatre très au fait des comportements liés à la gestation, et à la relation mère-enfant autour de la naissance. Seul, son avis sur la santé mentale de la gestante peut justifier encore devant la loi un avortement thérapeutique.
Le pédopsychiatre voit et revoit Mme X longuement, et finit par lui dire, en conclusion, qu'il la croit capable d'être une bonne mère, même pour des triplés.
Et voilà que cette confiance à elle affirmée par un tiers d'une compétence incontestée, la jugeant capable d'assumer un tel défi du destin, transcende Mme X.
Il n'est plus question d'avortement, mais d'un appel au secours justifié par la nécessité de tout faire pour élever dans les meilleures conditions les trois vies à naître !
Les mêmes organismes sociaux se mobilisent. La grossesse des triplés est confiée au CHU le plus proche, qui accompagne dans les meilleures conditions possibles la naissance des trois enfants. Le centre des prématurés permet un bon démarrage pondéral, sous le regard de la mère qui a eu le temps, avec le soutien des services sociaux, d'acheter les trois petits lits et tout ce qu'il faut pour accueillir les trois nouveau-nés dignement. ...
Depuis plus de deux mois, les enfants sont chez eux. Auprès d'eux, leur mère a repris espoir en la vie et orchestre leur triple démarrage dans la vie dans des conditions normales.
Mais tout n'est pas gagné : il tient à chacun de nous que de telles histoires finissent bien. Devant les paternités erratiques, c'est à nous, au corps social, de jouer les substituts parentaux; sinon, cette histoire vraie ne pourrait plus être racontée ni à Noël ni à Pâques, et pourrait , si nous n'y prenons garde, se transformer en cauchemar
* Médecin pédiatre, ancien député-maire d'Agen.