Janvier–Mars 2004

L’Église et le renouveau de la culture bretonne
Des racines pour la foi

Un entretien de Mgr François-Mathurin Gourvès

Evêque de Vannes depuis 1991, Mgr François-Mathurin Gourvès vient d’être élu Breton de l’année 2003 par le magazine Armor, après le succès de sa lettre pastorale intitulée « Le renouveau de la culture bretonne : un défi pour l’Église ». Comme ordinaire du lieu, il avait reçu le pape Jean-Paul II à Sainte-Anne d’Auray le 20 septembre 1996, pour une visite qui marqua durablement la région, à commencer par le sanctuaire lui-même.

À l’heure de la mondialisation galopante, Mgr Gourvès constate comme d’autres observateurs l’incontestable renouveau d’une culture bretonne libérée des vieilles lunes soixante-huitardes ou séparatistes. Nul n’ignore la place considérable qu’occupe la foi catholique dans le patrimoine culturel de cette région. On attendait à ce sujet une parole de l’Église, c’est la conviction affichée de l’évêque de Vannes. L’écho rencontré par cette lettre semble lui donner raison.

Avec l’abbé Bruno le Pivain

Kephas

Monseigneur, vous venez de publier une lettre pastorale, le 10 septembre dernier, intitulée « Le renouveau de la culture bretonne : un défi pour l’Église ». Pourquoi « un défi » ? Le mot ne s’use-t-il pas ?

Mgr Gourvès

L’Église est incarnée. Jean-Paul II a rappelé dès les débuts de son pontificat que « l’homme est la route de l’Église ». Toute la vie de l’homme est un défi pour l’Église, donc aussi au plan de la culture, de l’économie… Ce mot de défi prend évidemment un sens aigu dans des moments clés de l’histoire des hommes. Je peux citer des exemples.

Au cours d’une visite pastorale, j’avais mieux découvert les conditions très difficiles dans lesquelles vivent les agriculteurs, qui les déshumanisent et qui, pratiquement, les empêchent de pouvoir vivre debout, surtout dans leur foi. Je leur ai donc écrit une lettre pastorale en 1995, parce que j’y vois un défi pour l’Église. Il s’agit pour elle de faire entendre sa voix dans le débat avec les hommes, de prendre en compte leur vie, de cheminer avec eux, de les accompagner, comme le Christ l’a fait en Palestine et comme il le fait encore aujourd’hui.

Kephas

Peut-être faudrait-il préciser les termes : « culture », « culture bretonne »… De quoi s’agit-il ? Je vous cite un extrait du discours de Jean-Paul II à l’UNESCO, le 2 juin 1980, dont la première phrase est empruntée à saint Thomas d’Aquin : « L’homme vit d’une vie vraiment humaine grâce à la culture. La vie humaine est culture en ce sens aussi que l’homme se distingue et se différencie à travers elle de tout ce qui existe par ailleurs dans le monde visible. » Comment situez-vous la culture ?

Mgr Gourvès

La culture, c’est la respiration de l’homme. C’est le mot qui convient le mieux, me semble-t-il : la respiration, respiration de tout son être, ce qui implique la vie intellectuelle, la vie sensible, la technique, la manière de s’habiller, de parler, de manger, etc… Tout ce qui fait que l’homme est vraiment homme et qu’il se sent profondément heureux.

Kephas

Par conséquent, tout est culture…

Mgr Gourvès

Tout est culture et la nature elle-même devient culture dans la mesure où elle est intégrée dans la vie de l’homme. Je prends un exemple : nous avons ici, en Bretagne, de très beaux paysages. C’est la nature que le Seigneur nous a donnée et du travail des générations qui nous ont précédés. Si vous ne respectez pas cette nature, si vous ne la transformez pas de telle manière qu’elle continue la création faite par Dieu, le résultat va vous agresser.

Kephas

Saint Thomas dit, dans une formule devenue classique, « ars addita naturae », l’art ajoute à la nature, indiquant par là que la culture peut améliorer la nature, mais non se soustraire à son ordre propre. La culture n’ajoute-t-elle donc pas autre chose à la nature ?

Mgr Gourvès

La nature, dans la répercussion qu’elle a chez l’homme, produit une forme de culture ou de non culture. Et culture et non culture peuvent à leur tour parachever ou détruire la nature. L’homme, lorsqu’il intervient, le fait avec sa spécificité. Jean-Paul II le dit avec force dans sa récente exhortation post-synodale sur l’Église en Europe. Il rappelle comment la foi a pétri la culture européenne. Toutes les valeurs portées par la culture européenne sont marquées par la foi, après avoir été assimilées par les hommes.

Kephas

Vous affirmez donc l’existence d’une loi naturelle, à ce titre commune à toute l’humanité, au sein de laquelle la culture peut s’exprimer, inventer, mais aussi des particularismes, puisque la nature n’est jamais identique nulle part…

Mgr Gourvès

Je me souviens de la première fois où le nonce m’a appelé pour être évêque. J’avais alors 60 ans. Après avoir été vicaire général pendant 14 ans dans le diocèse de Quimper, je venais d’arriver à Paris où j’avais du mal à m’insérer. Dans la discussion, je lui ai dit : « On va me nommer quelque part en France ; or, je m’aperçois que lorsque je rentre le week-end chez moi, et que j’atterris sur l’aéroport de Brest-Guipavas, quand je vois par-dessus l’aile de l’avion le pont de Plougastel (mon pays), je réalise à quel point cela fait partie de ma vie. Si vous m’envoyez ailleurs, j’aurai du mal. » C’est ensuite qu’il m’a appelé pour me signifier que le Saint-Père me nommait évêque de Vannes… en Bretagne.

Kephas

La culture folklorique bretonne connaît aujourd’hui un renouveau important, avec le Festival interceltique de Lorient, la floraison des cercles, bagadou etc., l’audience accrue de groupes de musique bretonne, tout cela étant d’ailleurs très médiatisé. Mais la « culture bretonne » ne s’enracine-t-elle pas plus loin ?

Mgr Gourvès

Quand je parle de « culture bretonne », je songe déjà – comme je le disais plus haut – aux paysages, aux îles, à la mer, aux landes. Tout cela joue beaucoup pour nous. Si vous prenez, par exemple, les tableaux de Gauguin – période de Pont-Aven –, vous voyez des tons particuliers, avec les couleurs, les personnages, les costumes, les moulins, les décors. Tout cela fait partie de la culture bretonne. Nécessairement, cela nous conditionne un peu. Si vous lisez un auteur comme Jean-Pierre Calloc’h, vous saisissez à quel point il « respire » la Bretagne. La musique représente un autre élément de grande importance : elle est la partie la plus marquante de ce renouveau. Il y a aussi l’édition, le livre. Mais il faut aller plus loin. Il y a, par exemple, mille chapelles disséminées dans le diocèse de Vannes. Elles constituent un point de rencontre important entre l’art et la culture, avec une architecture typiquement bretonne, qui se coule dans la campagne. Et aussi la foi : en effet, c’est pour traduire leur foi que nos ancêtres ont édifié tout ce patrimoine religieux. Cela fait partie de la culture bretonne. Aujourd’hui, on aurait fait des auditoriums, des salles publiques etc. Quant à la langue, elle est évidemment le socle de la culture.

Kephas

Parlez-vous le breton ?

Mgr Gourvès

Je le parle, c’est ma langue maternelle. Jusqu’à sept ans, je n’ai parlé que breton ; j’ai fait mon catéchisme en breton. Je n’ai appris le français qu’ensuite. Il s’agissait du breton cornouaillais, qui n’est pas le même que celui d’ici.

Kephas

Vous inscrivez votre démarche dans le prolongement de la visite du pape Jean-Paul II à Sainte-Anne d’Auray. Peut-on dire que cette visite a changé quelque chose dans votre diocèse, et spécialement à Sainte-Anne d’Auray ?

Mgr Gourvès

Quand j’ai préparé la visite du pape – il a rencontré à deux ou trois reprises chacun des évêques qui le recevaient – je lui ai demandé pourquoi il insistait tant sur les minorités, dans ses discours et au cours de ses voyages. Il m’a répondu : « Nous allons vers une mondialisation où tout le monde va être « brassé » ; les gens voudront retrouver des racines sûres. Vous, en Bretagne, avez ces racines, comme nous en Pologne. Tout ce qui se passe sur le plan culturel et touche cette minorité qui veut s’exprimer est important et peut être chemin de foi. »

Kephas

N’est-ce pas le bienheureux Pie IX, cité dans votre Lettre pastorale, qui disait : « Gardez votre langue, elle gardera votre foi. » ?

Mgr Gourvès

Oui, mais la situation était différente. Pie IX vivait dans un contexte historique de « citadelle assiégée ». Les idées séculières et le scientisme menaçaient la foi et l’Église, le nationalisme menaçait les États pontificaux. Il voyait donc dans la langue bretonne un rempart contre toutes les menaces de ce type, et je crois que le mouvement de renaissance bretonne catholique (le premier « Emsav ») a agi dans ce but. Mais le pape Jean-Paul II, en situant cette recherche des racines dans un courant de mondialisation, se situe différemment : on passe du cadre d’une « citadelle assiégée » à celui d’une annonce de l’Évangile dans la société d’aujourd’hui. Jean-Paul II parle de « nouvelle évangélisation ».

De plus, en Bretagne, depuis 40 ans, la culture bretonne s’est urbanisée au diapason de la population : les écoles bilingues se trouvent surtout dans les villes et les périphéries urbaines. Lors de la visite du pape à Sainte-Anne d’Auray, il y a eu des chants bretons. Jean-Paul II lui-même a parlé en breton : « Iwán Nikolazig, n’ho pet ket eun. Me zo Ánna, mámm Mari. Án Aotrou Doue e fall dehóñ, ma vein-me inouret amáñ » (« Yves Nicolazic, ne craignez pas. Je suis Anne, mère de Marie. Dieu veut que je sois honorée en ce lieu »).

On a voulu garder à cette rencontre le caractère d’un pardon breton, avec un mélange de piété populaire et de convivialité. Il a été difficile de réunir des groupes celtiques, car à un moment donné s’est manifestée une certaine rupture entre une tendance laïque (qui avait rejoint un courant breton en rupture avec l’Église) et l’Église au début du renouveau. Et pourtant, de nombreux bagadou ont été créés par des prêtres ou des chrétiens laïcs, dans le cadre du scoutisme, des patronages.

On a fini par réunir un groupe un peu disparate, malgré l’opposition de ceux qui pensaient que cette musique devait rester en dehors de la cérémonie religieuse. Pour certains aussi, il ne fallait pas honorer le pape, qui n’était pas un pape « moderne ». Ceux qui ont refusé l’ont ensuite regretté en voyant la dimension que prenait cette rencontre au plan national et international. Le pape a été très touché de ces danses bretonnes, il aurait souhaité que cela continue plus longtemps. Je pense que cela a révélé à beaucoup, même aux Bretons, ce qu’était cette culture.

Depuis le passage du pape, on constate un renouveau du pèlerinage de Sainte-Anne d’Auray : venue de pèlerins étrangers, plus grande participation. Autrefois, en hiver, on comptait assez peu de pèlerins ; aujourd’hui, vingt à trente fois par an, la basilique n’est pas assez grande pour accueillir tout le monde. Il faudrait l’agrandir. Selon moi, le pape est venu à la fin du deuxième millénaire pour nous introduire dans le troisième et réactualiser le message de sainte Anne. Il s’agissait de reconstruire la chapelle, dans l’esprit de ce que Jésus avait demandé à Saint François d’Assise : en définitive, il fallait surtout édifier l’Église de pierres vivantes.

Kephas

Vous évoquez, dans votre lettre pastorale, une « rupture de tradition » : « Cela d’ailleurs n’a t-il pas été consciemment voulu par un certain nombre de partisans d’une République une, indivisible et laïque, jusque dans sa langue ? La mort du breton avait été programmée depuis longtemps. »

Mgr Gourvès

À partir du moment où la République a décidé de supprimer en Bretagne toute référence à son identité et les lois spéciales dont elle bénéficiait – n’oublions pas que c’est la Révolution qui a supprimé tous les us et coutumes –, les Bretons se sont sentis agressés. Puis est venu le moment d’imposer la langue unique en « écrasant » le breton. Il faut savoir que jusque dans les années quarante, quand un enfant parlait breton à l’école, il était puni. On a tout fait pour donner honte aux enfants du parler breton. C’est parce qu’ils avaient honte que les parents, les grands-parents, n’ont plus voulu transmettre cette langue. Ils la considéraient comme un handicap pour les jeunes, obligés de s’expatrier pour travailler, et ce dès le début du vingtième siècle.

Les écoles sont entrées dans le jeu, l’école catholique comme l’école publique, avec plus de souplesse peut-être. Mais il y avait des programmes à appliquer. À ma génération, on apprenait le français à l’école, mais on parlait encore breton à la maison. J’ai appris à lire en breton, parce qu’avec mon père, nous avions la prière tous les soirs, incluant la lecture de la vie des saints en breton, et les enfants lisaient à leur tour. Les prêtres, avec les familles, ont été les principaux porteurs de la langue et de la culture bretonnes, depuis la Révolution jusqu’en 1950 environ.

Il reste aujourd’hui un terreau chrétien encore épais, notamment dans la culture, et des mèches de foi vivace à travers une religion populaire toujours vivante. Il s’agit plutôt d’une forme de la « nouvelle évangélisation » que d’une rechristianisation. Nous avons encore confirmé 2.600 jeunes cette année. En faisant les comptes, il a dû passer ce 15 août plus de 300.000 personnes dans les lieux de pèlerinage ou les églises… Plus de 300.000 ! 15.000 à Quelven, 3.000 ici, 2.000 là, 15.000 au pardon des motards… Cela veut dire que tous ces gens prient, se retrouvent dans ce cadre religieux, restent ensemble pour un temps de convivialité : manger, se distraire…

C’est un défi énorme : nous avons un nombre important de gens qui sont en relation avec l’Église. Il faut absolument que nous puissions soigner le visage de l’Église, spécialement dans la liturgie. Nous avons aussi à former de plus près ceux qui, demain, auront des responsabilités dans notre Église. Il faut tenir ces deux aspects : « tous et quelques-uns. »

Il y a deux réussites de l’inculturation du christianisme dans le monde, depuis ses débuts : le temps des Pères de l’Église et la religion populaire. Ici, la religion populaire a imprégné tout le monde. Tous, sans doute, n’ont pas la foi ; tous ne sont pas des pratiquants convaincus, mais tous ont été « plongés dans le chaudron de l’Église. »

Kephas

Voyez-vous poindre ici et là les signes d’un renouveau dans votre diocèse ?

Mgr Gourvès

Oui, au niveau de la religion populaire. L’association « Breiz Santel » a été l’initiatrice de la restauration de nos mille chapelles, dont beaucoup tombaient en ruines. Aujourd’hui, toutes les chapelles sont en état. D’où, dans le même mouvement, la résurrection des pardons, qui rassemblent énormément de monde.

En matière de musique bretonne, il existe maintenant un centre de musique sacrée, à Sainte-Anne d’Auray, qui développe une activité importante, emmené par une équipe d’une dizaine de jeunes professionnels. Il y a là une école d’orgue. Vient d’y arriver un jeune Breton muni d’une maîtrise de musicologie, chargé de mettre en place l’enseignement de la musique bretonne auprès des enfants et des jeunes, de faire chanter les jeunes en breton, à partir d’une chorale. Tout cela est en train de renaître ou de germer. La catéchèse est également en passe de s’éveiller, puisqu’il faut bien apprendre aux enfants à prier en breton.

Kephas

Voyez-vous un obstacle à cette renaissance, intérieur à l’Église celui-ci, dans une certaine uniformité des programmes pastoraux, où la réception du Concile semble parfois filtrée par des structures pesantes ?

Mgr Gourvès

Je remonterais plus loin que le Concile. Je pense que le passage ne s’est pas bien fait dans les années soixante. Les prêtres qui y étaient attentifs n’ont pas osé s’exprimer, parce que le courant dominant dans l’Église, chez les prêtres, était celui de l’Action catholique. Il misait tout sur la priorité accordée au socio politico économique. Je ne veux pas avoir l’air de fustiger l’Action catholique, dont j’ai été partie prenante. Peut-être les temps l’imposaient-ils. Dans l’Action catholique, je sentais d’ailleurs bien que nous passions à côté du culturel. Il n’était pas intégré, parce que nous travaillions avec des militants politiques et syndicaux qui se battaient sur le front – il fallait le faire – du politique, de l’économique et du social.

Le Concile a pourtant été un peu le détonateur parce qu’il a donné place aux minorités et a consacré de larges développements à la culture, dans la Constitution « Gaudium et Spes ». Ce fut aussi l’époque de l’émancipation des peuples.

À ce moment, nous n’avons pas eu l’intelligence d’ouvrir des voies en direction de la sphère culturelle. Je me souviens, comme aumônier de JOC, avoir souvent déploré que nous passions à côté de cette dimension culturelle de la vie des jeunes.

Kephas

Concrètement, vous prônez une plus large place accordée au breton dans la liturgie. Avez-vous demandé son avis au CNPL1 ?

Mgr Gourvès

Bien évidemment, j’en ai parlé avec le directeur du CNPL. Il n’est pas simple de faire accepter par l’assemblée des évêques une traduction liturgique dans une langue qui reste purement locale, étrangère à leur culture. En Bretagne même, outre Mgr Guillon – qui le pratique un peu –, je suis le seul évêque à connaître cette langue. Mais il faut avancer.

Après cette lettre pastorale, beaucoup m’ont dit avoir longtemps attendu une parole de l’Église, une parole d’évêque qui signifie un nouveau compagnonnage de l’Église avec la culture bretonne.

Kephas

N’assiste-t-on pas à un fait nouveau ? Vous parliez d’une rupture de cette transmission dans les années soixante. Jean-Paul II a beaucoup insisté sur le fait que la foi ne pouvait revivre sans une insertion dans les cultures locales. Cette lettre ne peut-elle pas être un élément annonciateur, parmi d’autres, de retrouvailles de l’Église avec la culture ?

Mgr Gourvès

Je vous rejoins tout à fait. Je pense en particulier à la renaissance de l’art dans les chapelles, que nous avons évoquée précédemment. La tentation est grande pour les collectivités locales d’utiliser ces chapelles à d’autres fins. Nous avons toujours défendu leur destination religieuse, notamment par les pardons. Parfois, il existe aussi dans les chapelles le « mois de Marie », le « mois du rosaire ». Dans plusieurs paroisses du diocèse, avant Noël, on met en place des crèches un peu partout et les gens vont les visiter. Tout cela retrouve une nouvelle vitalité. Il existe entre un certain nombre de maires de la vallée du Blavet et l’évêché une convention pour favoriser l’art moderne dans les chapelles, à certaines conditions précises.

Cela a suscité un dialogue avec des artistes. La discussion est engagée, même si l’on a parfois du mal à se retrouver dans cet art qui reste fermé pour nos sens, sauf exceptions.

On a accepté de jouer le jeu. Un responsable a été nommé, avec qui nous faisons le point chaque année. On lui demande toujours de respecter les sanctuaires. Il s’établit dès lors une sorte d’articulation entre le religieux et l’art. Les artistes eux-mêmes viennent, avant l’exposition, visiter la chapelle pour tenir compte de ce qu’elle est et voir si l’exposition prévue peut s’y trouver en harmonie, en respectant la spécificité et l’identité cultuelles de la chapelle. C’est ainsi qu’on peut effectivement faire œuvre d’inculturation, avec discernement et fruit.

Kephas

Peut-il exister une véritable culture bretonne sans la foi catholique, donc ouverte aussi à l’universel ?

Mgr Gourvès

C’est une question difficile. Je pense que la culture bretonne ne peut trouver sa plénitude qu’avec la foi. Il lui manquerait quelque chose si la foi n’intervenait pas pour lui donner une autre dimension, la purifier et la parachever en quelque sorte.

Voyez le phénomène du Tro Breiz. La moitié des marcheurs, au départ, est composée de croyants, les autres ne le sont pas. Peu à peu, on assiste à une espèce de « transfert » vers ceux qui prient effectivement. Les autres marcheurs découvrent tout à coup que cela les ouvre à une autre dimension : l’âme bretonne est mystique par nature.

Kephas

Vous appliquez finalement au rapport entre la foi et la culture ce que saint Thomas dit du rapport entre la grâce et la nature : « La grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne, la surélève dans son ordre propre. »

Mgr Gourvès

Exactement. La formule s’applique tout à fait. Je reste persuadé que pour l’avenir de la Bretagne, dans cette mondialisation à outrance, c’est son identité qui va la sauver, son identité jusque dans sa foi. C’est aussi ce que je dis aux écoles catholiques : « Vous aurez des élèves et vous fonctionnerez tant que vous serez catholiques. Si vous êtes une ’école publique bis’, cela n’intéressera pas, car nul besoin d’une autre école publique. » C’est l’identité qui ranime, une identité accueillante, ouverte dans le respect de toutes les libertés.

Kephas

L’identité bien assise, socle de l’ouverture à l’universalité ?

Mgr Gourvès

Oui. Il faut tout de même voir que les petits Bretons – qui parlaient breton au XIXe siècle – sont partis par milliers comme missionnaires dans le monde, et aussi certains d’entre eux comme marins. Le fait d’avoir grandi dans une culture très typée ne les a pas empêchés d’aller jusqu’au bout du monde. Une culture particulière, si elle est authentique, ouvre nécessairement sur les autres cultures et sur l’universel. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi aujourd’hui ?


  1. Centre National de Pastorale Liturgique.