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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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Les vérités du Credo au crible de la science
A propos d'un livre récent d'Albert Jacquard

Fr. Emmanuel Pisani o.p. *

Au début de l'année 2003, le biologiste Albert Jacquard a publié un ouvrage sur Dieu1 où il relit les vérités du Credo catholique afin de s'interroger sur leur sens moderne et leur vérité scientifique. L'auteur est connu pour ses nombreuses interventions sur des sujets variés, pour une certaine capacité à rendre intelligible des théories complexes et surtout pour son engagement auprès de l'Abbé Pierre en faveur des exclus. Son capital sympathie est indubitable et sa faconde indéniable, ce qui explique sans doute le succès de librairie rencontré par son ouvrage.

A la lumière des découvertes physiques, biologiques, historiques etc., Albert Jacquard s'interroge sur les formules du Credo, qu'il a apprises pendant son enfance. Ne sont-elles pas devenues désuètes, voire obsolètes ? Au fil des pages, la perplexité est grandissante. Sous un ton généreux qui allie une démarche pseudo-rigoureuse à la polémique, l'auteur s'imagine ruiner sans ambages l'ensemble des vérités du Credo. Il faut dire que le propos de cet opuscule est ambitieux : il s'agit de dissiper la ténèbre religieuse qui sévit depuis vingt siècles et « éclairer tout homme venant en ce monde ». Maître d'école, il harangue l'Église à retrouver la posture cartésienne du doute, seule digne de foi !

L'intérêt de cet ouvrage ne porte pas sur le fond de la démonstration. Jacquard manifeste d'abord une méconnaissance patente de la foi catholique où on ne compte plus les imprécisions et les erreurs. Les références aux Écritures sont hasardeuses, incomplètes, voire fausses. Quant à sa présentation des théories scientifiques, Jacquard se présente comme le chantre naïf et prétentieux d'un scientisme dépassé. On est bien loin de la modestie actuelle des scientifiques les plus illustres. Jacquard est un polygraphe. Il écrit sur tout, il écrit vite et, finalement, il écrit mal. Son essai est un travail pseudo-scientifique qui n'est même pas critique à l'égard de sa propre méthode.

Nous prendrons appui sur ce pseudo-travail pour poser une interrogation plus sérieuse. La science peut-elle légitimement appréhender le Credo de la foi comme un amas d'énoncés exubérants, abscons et barbares ? Dans quelle mesure le langage de la modernité, rationnelle et scientifique, peut-il porter un jugement vrai et légitime sur celui de la tradition chrétienne ?

Qu'est-ce que le Credo ?

D'emblée, il convient de préciser que le Credo est un symbole, celui des apôtres ou celui de Nicée. Il ne s'agit pas d'une série d'énoncés accolés les uns aux autres sans lien entre eux. En grec, le symbole est l'expression de l'unité, il implique la réunion, la mise en commun. Le Credo est donc la manifestation d'une foi commune et de la communion des croyants. Chaque article de foi est la promesse d'une aurore nouvelle où Dieu se révèle. D'une certaine manière, le Credo est un pèlerinage qui prépare, agrandit, fouille l'évidence de la présence divine. La foi se fait plus vive, plus allante, plus imbriquée.

Le Credo est une confidence de Dieu à laquelle répond la confiance de l'homme. Le Verbe se déploie par Amour contre toute interprétation étriquée du monde. Le mystère de la foi est insécable, indivisible. Il témoigne de l'infinie profondeur de Dieu qui ne se laisse pas emmurer dans une formule. Il appelle les questions, celles de l'enfant innocent. « Si vous ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez dans le royaume de Dieu. » Symbole de la foi chrétienne, le Credo réunit donc tous les croyants dans la communauté ecclésiale, mais il est aussi porteur d'une unité interne. La mise en cause d'un article de foi conduit à rejeter l'ensemble des articles de foi. Dans le Credo, tout se tient. On ne peut pas passer isolément au crible de la science un article de foi sans le rattacher à sa compréhension globale.

Manifestation d'une foi commune, le Credo est aussi l'expression d'une vision du monde, d'une appréhension de la réalité. Contrairement aux créatures ou aux faux-dieux, la Bible nous révèle que Dieu est invisible. La foi constitue précisément l'adhésion à une réalité qui ne se réduit pas seulement à la vue, au toucher ou à l'ouïe. Elle est l'affirmation d'une réalité spirituelle qui dépasse toutes réalités matérielles, et qui est transmise par le témoignage et la prédication de la communauté des croyants. Dès lors que l'on croit, il est difficilement justifiable de remettre en cause tout ou partie de ce témoignage. Or, l'ambiguïté du propos d'Albert Jacquard est de se situer entre deux registres épistémologiques de natures différentes. L'alternative est la suivante : soit je porte un regard extérieur aux vérités du Credo, soit je pose un regard intérieur et je cherche alors à saisir le sens du mystère révélé. C'est l'œuvre de la contemplation.

Il reste que la problématique contemporaine visant à définir la réalité à partir de sa seule dimension expérimentale est indubitablement l'expression d'un réductionnisme. Pourtant, de quel droit peut-on faire du « vérifiable » la seule expression de la réalité dans sa totalité ? Contrairement à la conception de Jacquard, la foi n'est pas une élucubration spirituelle ou mystique que la raison moderne aurait rendue obsolète. Au contraire. « Si la foi a besoin de la raison pour éviter le biais du fidéisme, la foi est aussi le rempart de la raison qui, laissée à elle-même, dériverait vers une conception purement instrumentale. Il en résulte que la foi d'hier est la foi d'aujourd'hui. »2

Dieu est-il Père ?

L'énoncé d'un Dieu Père est à cet égard hautement illustratif. Jacquard procède à une lecture féministe de cet article de foi. D'abord, à propos des généalogies du Christ, il note que dans cette succession, « les mères et les filles ne sont regardées que comme des impasses dans le cheminement de la collectivité humaine (...) Tout est simple, mais il ne s'agit que de mâles » (p. 50). Jacquard a-t-il au moins relu les Évangiles avant de proposer son manuscrit à son éditeur ?

S'il situe la généalogie lucanienne au chapitre huit, alors qu'elle se situe au chapitre trois, il y a plus grave. Contrairement à ce qu'il avance, la Bible est une histoire de femmes et les généalogies du Christ ne les ont pas oubliées ! Matthieu intègre cinq femmes dans sa généalogie, toutes les cinq étant donc considérées comme des « mères de Jésus ». Il s'agit de Tamar, femme maudite qui amène la mort sur ses époux, de Ruth, de Rahab, la prostituée, l'étrangère, et de Bethsabée. C'est à travers ces femmes, qui sont loin d'être les épouses glorieuses des patriarches, que s'accomplit le projet de Dieu. Enfin, bien sûr, il y a Marie, l'Eve nouvelle, temple de la grâce, par laquelle Dieu réalise ses promesses. C'est à l'humble servante qu'il revient de chanter dans son Magnificat l'inversion des valeurs énoncées par son fils dans le Sermon sur la montagne. Bienheureux les pauvres, les petits, les exclus, car c'est vers eux que le regard du Puissant se tourne. Luc n'a pas oublié les femmes dans sa généalogie car leur présence traduit déjà le mystère évangélique de la dernière place (Lc 14, 10).

Par ailleurs, pour Albert Jacquard, parler de Dieu Père revient à blasphémer car c'est attribuer à Dieu le sexe masculin. En s'appuyant sur les lois de la procréation, il veut souligner au contraire l'importance qu'occupe la mère. « Il y aurait donc d'aussi bonnes raisons de dire Dieu la mère que Dieu le père » (p. 50). Ce fait n'est aucunement dénigré par la foi. Le langage de la foi puise précisément dans les réalités humaines pour toucher les réalités divines. Ainsi, si l'on parle de Dieu Père, c'est pour souligner qu'il est créateur de toutes choses, de toute vie. Dieu n'est pas un être vivant, mais il est le Vivant, la source de la vie. Faire sienne la parole du Christ « un seul est votre Père, celui du ciel » (Mt 23, 9), c'est voir en Dieu le modèle d'une paternité responsable et libérée de toute logique de domination.

Bref, dire que Dieu est Père, c'est apporter un regard critique de Dieu sur la paternité humaine qu'il s'agit de restaurer. Aucun homme n'est père comme Dieu est Père. La vision chrétienne de Dieu Père est donc à l'opposé de la représentation tyrannique et patriarcale avancée par Albert Jacquard. De même, l'opposition entre l'image d'un Dieu Père et celle d'un Dieu Mère rend manifestement compte de l'exiguïté intellectuelle de notre auteur, sans doute prisonnier d'une autre tyrannie, celle du tout biologique.

Car si Dieu se révèle fondamentalement sous l'image du « Père », la Bible emploie aussi l'image de la maternité pour parler du mystère divin : « Comme un homme que sa mère console, ainsi je vous consolerai » (Is 66, 13) De plus, l'attribut divin de la miséricorde, qui est un donné fondamental de la Révélation, correspond à une image maternelle. En hébreu, rahamim renvoie au sein maternel, à l'utérus de la femme. La Bible applique par ailleurs à Dieu des verbes dont l'activité est strictement maternelle comme « concevoir » ou « enfanter ».

Néanmoins, la correspondance n'est jamais équivalence. Il faut relire le catéchisme : « Dieu transcende la distinction humaine des sexes. Il n'est ni homme ni femme, Il est Dieu. Il transcende aussi la paternité et la maternité humaine, tout en étant l'origine et la mesure : personne n'est père comme l'est Dieu » (CEC, 239).

Dire que l'homme est image de Dieu ne renvoie pas à une notion abstraite, mais c'est en tant que père, mère ou enfant (fils) qu'il est image de Dieu. La paternité tout comme la maternité sont images de Dieu, mais en l'homme ces natures ont été affectées par le péché. À l'exemple du Père Maximilien Kolbe ou de Mère Teresa, la paternité et la maternité peuvent être parfaitement assumées, sans qu'il y ait forcément une expression biologique.

Dieu, innocent de la Toute-Puissance ?

La croyance en la Toute-Puissance de Dieu est-elle « le résidu de nos réflexes (et de nos peurs) d'enfants » (p. 64) ? Dieu peut-il exercer cette Toute-Puissance ici-bas ? Dans l'analyse de cet article de foi, Jacquard reprend une thèse de la théologienne France Quéré, pour qui Dieu est innocent de la Toute-Puissance. Jacquard prétend ne pas vouloir remettre en cause l'idée de Toute-Puissance de Dieu, mais en lui opposant toute conception interventionniste, il la dénature. Or, c'est en raison de la Toute-Puissance que Dieu peut prendre notre chair et être vainqueur du mal. On entend parfois dire que Dieu est Toute-Puissance d'amour, et qu'il n'est que Toute-Puissance d'amour. L'expression est ambivalente car, dans l'esprit de ces auteurs, elle tend à limiter ce qui est précisément illimité. Or, quel est le sens de cet amour si on estime qu'il est non-interventionniste ? Qu'est-ce que l'amour de Dieu s'il ne peut agir ? Allons plus loin : est-ce encore l'amour ?

Cette notion énoncée au début de notre Credo, et sur laquelle le biologiste n'insiste pas, se révèle donc capitale. C'est sur elle que s'appuie notre foi aux articles suivants du Credo. Croire en la « Toute-Puissance » permet de croire à la Résurrection du Christ. Mais, inversement, la Toute-Puissance de Dieu ne s'éclaire qu'auprès de la crèche et de la croix. Le concept de Toute-Puissance de Dieu ne prend son sens chrétien que devant le mystère de Dieu reconnu comme le Tout-Puissant et qui, pourtant, va jusqu'à l'extrême limite de l'impuissance.

C'est dans la contemplation de Jésus crucifié que la puissance divine se révèle. Saint Paul, avec ardeur, écrit aux Corinthiens : « J'ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus crucifié » (1 Cor 2, 2). La Toute-Puissance de Dieu ne craint pas de renoncer à sa puissance car Dieu, qui est amour, ne contraint jamais.

Derrière la critique de la Toute-Puissance divine se dissimule subrepticement l'image de la velléité de l'homme à l'indépendance et à la maîtrise du cosmos. Cette réactivation du rêve prométhéen par Jacquard nous semble pourtant relever du passé. En effet, le souci de nos contemporains n'est plus tant de maîtriser infailliblement le devenir du monde que de veiller à limiter les conséquences perverses de l'action des hommes.

Dieu, Créateur ?

Si Dieu n'est ni Père ni Tout-Puissant, est-il Créateur ? Albert Jacquard reprend la théorie du big-bang pour considérer l'événement fondateur de notre cosmos comme un pseudo-événement. A partir de formules logarithmiques, toujours très savantes et donc impressionnantes, Jacquard rejette toute idée de création ex-nihilo. Le ton péremptoire du scientifique ne résoud pas le problème de savoir si l'univers est fini ou infini. En outre, l'idée de « commencement du monde » signifie que le monde a émergé de rien, sinon ce serait le commencement d'une partie du monde. Or, le commencement ne peut s'appréhender objectivement que par un regard extérieur qui fait par définition défaut à l'appréciation d'un tel événement.3

La création, si elle existe, est relayée à l'avant big-bang. Depuis, Dieu s'est retiré et il observe le déroulement d'un processus dont nous sommes l'aboutissement provisoire et peut-être fortuit. Albert Jacquard s'appuie sur des arguties mathématiques dont le degré de subtilité ne réussit pas à masquer l'indigence de la réflexion. Les formules logarithmiques ont sans doute une portée fascinante, mais même à 1010 années, la science demeure incapable de remonter au point primordial du big-bang.

Derrière cette présentation du big-bang, on retrouve une formulation grossière du philosophe allemand Nietzsche qui écrivait dans La volonté de Puissance : « Nous ne devons pas nous sentir concernés un seul instant par l'hypothèse d'un monde créé. Le concept de création est aujourd'hui totalement indéfinissable et irréalisable, ce n'est qu'un mot qui nous hante depuis les âges superstitieux; rien ne peut être expliqué par un mot ». La peur de la superstition ou de la naïveté de la foi du charbonnier conduit Albert Jacquard à opter pour une autre mythologie, qui pourtant, au contraire de la religion judéo-chrétienne, ne présente pas la garantie d'une révélation.

Si Dieu a créé le monde avec « sagesse, poids et mesure », on ne peut nier qu'une certaine « quantité » de mathématiques y habite. Mais, réduites à elles-mêmes, les équations finissent par hypnotiser le regard. En chassant les poètes de la Cité et en proclamant les scientifiques rois, nous avons perdu le sens de la contemplation qui donne naissance aux pensées vastes et profondes. Où est la sagesse ? Où est la beauté ? Le paradigme darwinien, tout comme celui du « big-bang », tels qu'ils sont présentés aujourd'hui par de nombreux scientifiques, ne sont pas sans laisser place au mystère. Tout n'est pas limpide. L'évidence est rare en ce domaine, et le regard des astrophysiciens sur le cosmos est à l'heure de la modestie. Derrière les turbulences cosmiques de l'univers, d'aucuns pressentent une harmonie silencieuse, une « mélodie secrète ».4 Retrouver un regard poétique par exemple, c'est libérer, dévoiler la création; car la poésie est une ouverture à la Loi de l'être, généreuse, ardente, éternelle. Comment rester insensible à la création si bien captée par William Blake ?

« To see a world in a grain of sand
and heaven in a wild flower
hold infinity in the palm of your hand
and Eternity in an hour. »5

La naissance virginale de Jésus ?

A ce stade de son parcours, Albert Jacquard se pose gravement la question suivante : si le Christ est né de la Vierge Marie, d'où proviendrait alors son chromosome Y ? Ici, la naissance virginale de Jésus ne trouve aucune place dans une interprétation du monde purement rationnelle où la légitimité du propos dépend de sa correspondance aux sciences naturelles. Bien sûr, la conception virginale est hautement improbable, hier comme aujourd'hui, mais improbable ne veut pas dire impossible. Si l'on considère aujourd'hui la naissance virginale comme impossible, c'est parce que l'on a réduit notre appréhension du monde au biologique. Dans cette optique, Dieu, même s'il existe, ne peut intervenir concrètement dans la vie du monde.

On voit surgir en arrière fond une forme de dualisme manichéen : il serait impropre à Dieu d'agir dans la vie et la matière. En niant la Toute-Puissance de Dieu, Jacquard avait posé un présupposé implicite : Dieu ne peut atteindre l'histoire de l'humanité, et si Dieu existe, son champ d'influence ne se restreint qu'au seul domaine spirituel. Or, pour le chrétien, Dieu est Créateur et aussi Rédempteur. Et Dieu vient libérer le corps humain de sa condition biologique. En ce sens, la virginité de Marie est l'accomplissement d'une promesse bienheureuse, la terre porte son fruit. Dieu n'a pas détourné son regard de l'homme. Il le porte même en ses mains. C'est sur cette vérité de foi que nous fondons notre prière, notre espérance, mais aussi notre liberté.6 La restriction de la raison à une conception purement génétique ou biologique fait manifestement le lit de la philosophie païenne.

La Résurrection est-elle essentielle ?

« Le scientifique, dont la discipline exige une permanente vérification de ce qu'il accepte pour vrai, ne peut que manifester son doute devant les descriptions de faits aussi invraisemblables et même admettre avec une quasi-certitude que ces événements n'ont pas pu se produire. » (p. 103) Voilà une résurgence typique d'un scientisme que l'on croyait résolument dépassé. Dans cette perspective, la foi en la Résurrection se réduit à n'être qu'une option. La science s'arrête au visible. L'essentiel, c'est de s'aimer les uns les autres.

Il semble que Jacquard ait oublié que le commandement de l'amour ne prend tout son sens qu'à la lumière de la Résurrection. Car si Dieu est tout-puissant et si Dieu agit dans notre monde, alors la Résurrection du Christ est l'expression de ce Dieu qui vient justement libérer le corps humain de sa condition biologique. Qu'est-ce qu'un homme ?

« Un homme, c'est simplement quelqu'un-qui-ne-peut-pas... Qui-ne-peut-pas ne pas mourir. »7 La mort est biologiquement naturelle. Mais l'homme ne réduit pas à son corps biologique. L'homme est aussi spirituel. L'homme n'est pas qu'un corps, il n'est pas non plus qu'un esprit. Il est l'unité de ses deux composantes. Or, le cœur de notre être aspire à l'éternité. En ce sens, mourir n'est pas naturel, mourir est même illogique dans la mesure où la mort vient détruire une relation d'amour qui est faite pour durer. Par la Résurrection du Christ, Dieu vient restaurer l'homme dans son unité, dans sa réalité concrète, corporelle et spirituelle. L'absurdité de la vie de l'homme n'est plus. L'homme, qui-ne-peut-pas-ne-pas-vivre, vivra. Voilà la Bonne Nouvelle de l'Évangile. Voilà la nouvelle que portèrent les premiers apôtres avec enthousiasme et ferveur.

La Résurrection autorise désormais à espérer en un Dieu d'amour qui regarde chacun d'entre nous. En relayant la Résurrection aux confins du passé, Jacquard prive l'homme de Dieu. En évaluant la crédibilité de la foi, ce qui est contraire au regard de la foi qui, dans une optique de complémentarité, évoque la spiritualité du biologique et la corporéité du spirituel. Or, le regard scientifique n'est pas exclusif. Seul le regard de l'amour peut déceler dans un événement l'intention de l'amour. La science ne dit pas tout. Un regard qui prétendrait épuiser la réalité serait borgne. La poésie, la philosophie, la mythologie sont d'autres manières d'appréhender la richesse inépuisable de la réalité. La connaissance scientifique ne doit pas exclure la connaissance « expériencielle ».

Comment accueillons-nous cette Bonne Nouvelle ? Comment le regard de la science peut-il être aveugle au point de nier la plus haute aspiration du cœur de l'homme ? Comment ne pas voir que la Résurrection est une réalité soudaine et gratuite donnée par Dieu à chacun de nous ? « Voici qu'il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez » (Mt 28, 7). La Toute Puissance de Dieu qui se manifeste dans la Résurrection, où la mort est vaincue, ne peut être reconnue que par celui qui se met en marche, tel un pèlerin. Car si le Christ s'est fait chair, cela n'est pas sans conséquences. Si la Résurrection n'est pas une thérapie pour convalescent, nous pouvons cependant faire l'expérience de la mort du vieil homme et de la présence vivifiante du Christ.

Certes, l'expérience de nos résurrections n'est pas celle de la Résurrection de Jésus qui est entré dans la plénitude de la vie éternelle. Mais dans la foi, nous ressuscitons comme Lazare, nous déliant de nos bandelettes et nous relevant, sortant de nos tombeaux. L'accueil du Ressuscité n'est pas facultatif. Cette foi est l'étincelle brûlante d'un éveil, l'expression ardente d'une promesse, celle de la vie sans cesse renouvelée : « Il éveille chaque matin, il éveille mon oreille pour que j'écoute comme un disciple. L'Éternel m'a ouvert l'oreille » (Is 50, 4–5). C'est cette foi en la Résurrection qui opère un mouvement de gratitude. C'est parce que je crois que c'est Dieu qui m'éveille chaque matin que je peux lui rendre grâce et tourner mon regard vers le Christ, soleil levant. La Résurrection ouvre à l'Éternel.

L'Evangile : un programme social ?

En s'appuyant sur la critique historique des événements de l'Évangile, Jacquard conclut : « Croire en Jésus Christ ne signifie plus accepter les faits décrits par les Évangiles comme ayant bien eu lieu, mais adhérer aux idées que Jésus a exprimées » (p. 85). Bref, dans la perspective du biologiste, ce qui doit réunir les hommes, ce n'est pas le partage d'une foi commune, mais l'adhésion à un « programme de vie ». Il voit, bien sûr, et non sans raison, le Sermon sur la montagne comme un « programme révolutionnaire » à l'opposé des logiques économiques et financières de la société occidentale, fondée sur la domination, la compétition et l'élimination.

Là encore, c'est oublier que la force de la révolution chrétienne vient de son incarnation dans l'histoire. Les idées, aussi nobles et généreuses soient-elles, ne suffisent pas.

Dans la foi, les mots atteignent une profondeur intérieure qui nous conduit à une vie nouvelle, vraiment spirituelle, et c'est en se laissant guider par la Parole que nous pouvons parvenir à vivre le Sermon sur la montagne. La confession de Jésus-Christ s'accompagne donc d'une transformation de l'être. C'est le sens du baptême qui est assentiment, renonciation, conversion, pèlerinage vers une vie nouvelle.

L'Évangile ne se réduit donc pas à un programme social. L'Évangile est une bonne nouvelle, celle de la victoire de la vie. Les actes du Christ ne sont pas des métaphores mais des manifestations qui nous garantissent la présence réelle de Dieu dans l'histoire, le présent et le futur. Bien sûr, la science historique n'est pas la science physique. On ne peut pas vérifier l'exactitude d'un événement passé comme on peut vérifier une expérience de chimie. L'histoire passée n'est pas renouvelable. L'enquête sur le Jésus historique dépend nécessairement des documents dont nous disposons. Mais la foi en leur authenticité et la vérité de leur message est loin d'être une pure fantasmagorie.

Quel langage pour dire la foi ?

L'opuscule de Jacquard témoigne manifestement de la difficulté pour nos contemporains de se laisser façonner par les mots de la foi, leur histoire et leur sens. C'est tout aussi regrettable qu'affligeant. Car les mots de la foi ont du caractère, de la saveur, de la vie. Ils sont synonymes de labeur, de bravoure et de persévérance. Réalités visibles, les mots du Credo sont les clefs de l'invisible. Mais le temps déprécie le sens des mots. Il les affadit et les corrompt. Or, la transmission du donné de la foi s'appuie sur ce langage, celui des premiers siècles du christianisme. Certes, le chrétien ne croit pas en des formules, mais en la réalité qu'elles expriment (CEC, 170). Comme le dit saint Thomas, « l'acte de foi du croyant ne s'arrête pas à l'énoncé, mais à la réalité énoncée ».8

Par le langage, nous pouvons donc « toucher » les réalités de la foi et les transmettre. Il reste que les réalités de la foi sont obscurcies par le langage lui-même. La réflexion de Jacquard en est une illustration significative puisqu'il oppose le langage de la science à celui de la foi, en soulignant la supériorité du premier sur le second. Et la confrontation de la tradition chrétienne à la tradition positiviste et scientifique lui permet de conclure que, si les vérités du Credo « ont été autrefois vivantes, (...) elles ne sont plus que des cadavres d'idées mortes » (p. 15).

Il convient de bien prendre conscience de la difficulté soulevée par cet ouvrage. Chaque tradition est enracinée dans un contexte, une culture, un langage, des institutions. Les mêmes mots peuvent avoir un sens différent selon la tradition à laquelle ils appartiennent. C'est le problème de la « traductibilité ».9 On ne peut comprendre notre foi en dehors du contexte dans lequel les mots ont été employés. Une des difficultés majeures auxquelles la transmission de la foi se heurte, résulte de l'évolution du sens et de la connotation affectée aux mots. Toute réflexion sur le Credo ne peut être menée à bien, avec un minimum de sérieux et de rigueur, sans se rappeler et intégrer ces considérations fondamentales. Nous ne pouvons donc que déplorer le simplisme caricatural de la démarche de Jacquard qui a pourtant la prétention de faire toute la lumière sur le Credo.

Le Credo : ouverture

Ce livre est révélateur d'une certaine hégémonie de l'univers scientifique et de la contamination de son interprétation du monde à toute réflexion. Il reflète aussi comment l'accès aux vérités de la foi professée dans le Credo se trouve profondément restreint. Le langage du Credo se heurte à la culture nihiliste contemporaine. Mais ce n'est pas la première fois que le langage de la foi chrétienne trouve des résistances ou des oppositions.

Paul fut considéré par les Grecs comme un juif fougueux, un blasphémateur de l'homme. Son message évangélique se heurtait à l'incroyable : annoncer que Dieu révèle sa majesté dans un fait divers absurde (1 Co 1, 23).

Pourtant, la foi chrétienne et son espérance demeurent toujours actuelles. Le corps a beau être maquillé, dès les premières égratignures du temps, la mort a beau être voilée, la condition de l'homme reste et demeure d'être mortel. Pourquoi la vie ? La science ne peut mot dire. Tout au plus, elle s'évertue à nous donner quelques lumières sur le « comment ». Un comment qui repose sur des hypothèses toujours revisitées. Le ton péremptoire de Jacquard paraît d'ailleurs en décalage avec la réalité de la science d'aujourd'hui. Georges Gusdorf, non sans ironie, voyait dans « la » science un pullulement de « chercheurs », preuve, non de son existence, mais « signe de sa décomposition pathologique en une masse de travailleurs qui s'agitent dans tous les sens et tous les non-sens, sans aucune unité, aveugles conduits par d'autres aveugles au sein du désordre de Babel ».10 La difficulté pour nos contemporains à saisir les vérités de foi ne signifie pas qu'elles sont fausses. Elle est plutôt le signe d'une signification riche et profonde.

Albert Jacquard se dit « de moins en moins catholique et de plus en plus chrétien ». Curieuse et paradoxale expression puisque la proclamation de la foi chrétienne est éminemment contemplative. Elle est peinture d'une Icône, alors que le Credo de Jacquard se réduit à un quelconque graffiti. Le Dieu de Jacquard n'a ni mains ni cœur. Le Dieu des chrétiens est un Dieu d'amour, et l'amour a un privilège singulier : il n'a pas à se justifier puisqu'il échappe aux paramètres de la rationalité. L'homme a marché sur la lune, il communique en déclinant ses identités, ses numéros de codes. Et Dieu confesse « Je suis qui Je suis ». Le Credo des chrétiens est la liberté. Il éclaire l'esprit et l'ouvre à une réalité autre. Dire la foi, c'est lui donner la parole, c'est l'aérer, la maintenir en vie et en forme.

La foi n'est pas facile. Elle nécessite du courage, de la force. Elle a engendré inlassablement des martyrs, non des lâches. La foi sauve. Elle libère la conscience de sa maladie mortelle : le non-sens. En retrouvant le sens des mots, en scrutant leur valeur symbolique, le Credo élargit l'horizon de notre connaissance du réel. Le symbole des apôtres est une richesse infinie pour la catéchèse. Il est aussi la source d'une profonde liberté. La foi libère l'homme de ce chiendent de tous les fondamentalismes, y compris le scientisme simplificateur.

Haec sublimis veritas. La vérité de la foi est ainsi, déroutante mais sublime.

 

* Entré dans l'ordre des Dominicains de la Province de Toulouse en 1999, le frère Emmanuel Pisani est diplômé de l'Institut d'études politiques de Bordeaux. Il est producteur de l'émission radiophonique « Le café théologique », diffusée sur les ondes de la COFRAC (Communauté Francophone des Radios Chrétiennes).


  1. A. Jacquard, Dieu ?, Paris, Bayard/Stock, 2003.
  2. Joseph Ratzinger, La foi chrétienne hier et aujourd'hui, Paris, Cerf-Mame, 1985.
  3. J.-M. Maldamé, Science et foi en quête d'unité, Paris, Cerf, 2003, p. 227–265.
  4. Voir à cet égard l'ouvrage de l'astrophysicien T. X. Thuan, Une mélodie secrète, Paris, 1988.
  5. « Voir un monde dans un grain de sable
    et le ciel dans une fleur des champs
    tenir l'infini dans la paume de la main
    et l'Éternité dans une heure ».
  6. J. Ratzinger, La Fille de Sion, Paris, Cahiers de l'école cathédrale, Parole et Silence, 2002.
  7. E.-E. Schmitt, L'Evangile selon Pilate, Albin Michel, 2000, p. 16.
  8. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II, IIae, 1, 2, ad 2.
  9. A. Macintyre, Quelle justice ? Quelle rationalité ?, P.U.F., coll. « Léviathan », trad. par M. Vignaux d'Hollande, Paris, 1993.
  10. G. Gusdorf, Le crépuscule des illusions, Mémoires intempestifs, Paris, La Table Ronde, 2002, p. 51.

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