Edition et liturgie
Grégory Solari *
Pourquoi la liturgie intéresse-t-elle un éditeur, et un éditeur catholique ? Pour une raison très simple, mais qui ne nous apparaît pas toujours, tellement nous sommes habitués à la chose.
C'est qu'au cœur de la messe se trouvent deux objets avec lesquels l'éditeur a une relation très particulière : le Missel et l'Evangile, c'est-à-dire deux livres ! Aujourd'hui où l'on parle de « baisse de la lecture », de la « fin du livre » face aux multimédias, ce n'est pas une moindre consolation pour un éditeur catholique que de réaliser que la plus grande communion, la plus grande proximité avec le Christ n'est possible qu'à travers la lecture de deux livres — l'Evangile, et le Missel romain, ce dernier réalisant ce à quoi tout éditeur aspire — en tout cas moi ! — que les mots déposés sur une page deviennent ce qu'ils désignent. J'y reviendrai.
Livres-signes
Deux livres sont donc au cœur de notre liturgie. Des livres particuliers cependant, ou qui devraient l'être, car le Missel, et encore plus l'Evangile, ne peuvent pas être des livres ordinaires. Dès les premiers sacrementaires ou évangéliaires, le missel a toujours été un livre à part, que la typographie, l'ornementation, le papier utilisé, la couverture (pensons aux couvertures des évangéliaires médiévaux, en ivoire, en argent, souvent incrustées de pierres précieuses, comme le calice) distinguaient, séparaient, de l'ensemble des livres « communs ». Comme tout ce qui constitue le monde des signes utilisés dans la liturgie (habits, gestes, paroles), le Missel et l'Evangéliaire étaient retirés de ce qu'on appelle le monde de l'« utile » pour entrer dans l'ordre des signes, 1 c'est à dire dans le monde de la gratuité, qu'il ne faut pas confondre avec le monde de l'inutile. Ainsi mieux adaptés à leur fonction première, ces objets n'en sont pas moins dotés d'une véritable « efficacité », mais d'un autre ordre (« efficacité signifiante » : danger du signe qui se ferme sur lui-même — langue liturgique).
Transfiguration de l'ordinaire
La liturgie transporte, ou figure, les réalités ordinaires dans « l'ordre des signes », c'est-à-dire fait passer du monde de l'utile à celui de la gratuité. Mais dans les faits, traitons-nous le Missel et l'Evangéliaire comme des livres « à part » ? N'avons-nous pas souvent assisté à une messe où le célébrant tournait les pages du Missel comme il l'aurait fait de n'importe quel autre « bouquin »; et dans les messes solennelles, lorsque le prêtre encense l'Evangile, qu'encense-t-il, sinon l'édition massive, industrielle, du Lectionnaire ? Ce décalage entre la fonction sacrée du Missel et de l'Evangile et la réalité de ce qu'ils sont, concrètement, en tant qu'objets, dans les éditions des livres liturgiques en usage aujourd'hui, est pour moi révélateur de la crise de culture que nous vivons, nous, catholiques du XXIe siècle.
Les deux Cités : l'utile et la gratuité
« Ce n'est pas le rite qui est malade, c'est le rapport de l'homme au rite » a écrit un de nos auteurs, Geneviève Trainar, dans Transfigurer le temps. En quoi sommes-nous malades ? Que nous le voulions ou non, nous sommes des modernes. Nous sommes catholiques. Notre être catholique nous est donné par des signes — les sacrements. Mais nous vivons, nous, les premiers depuis 2000 ans, dans un monde qui a perdu le sens du signe, qui a perdu le sens de cet ordre de la gratuité, qui faisait que l'artiste et le prêtre étaient intimement solidaires (« deux étranges compagnons de chambrée » comme l'écrit David Jones2).
La société dans laquelle nous vivons, comme l'écrivait le Cardinal Newman en 1879 à de jeunes séminaristes, « est un monde dans lequel aucun chrétien n'a jamais vécu auparavant ». Ce monde, c'est le monde de l'utile, de l'efficacité, du pragmatisme. Un monde sans poésie (car la poésie ne « sert à rien »), sans beauté (car la poésie ne « sert à rien »), un monde, par conséquent, qui a perdu le sens d'un geste gratuit — un monde qui ignore l'ordre de la gratuité parce qu'il ignore l'ordre de la charité, de l'amour. Il est d'ailleurs très significatif que sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, qui est Docteur de l'Amour, se tient à la porte de XXe siècle comme un défi à ce monde de l'utile, parce qu'au cœur de l'Eglise, elle voulait être l'amour, et il est très significatif aussi que ce même XXe siècle a été celui du « Mouvement liturgique », qui a voulu défendre la liturgie (qui relève de l'ordre des signes, et donc du monde de la gratuité) contre les effets d'une culture occidentale marquée par le pragmatisme commercial et l'efficacité technique.
L'homme, artisan de signes
Une société, pour être saine, doit tenir en équilibre ces deux aspects, ces deux tendances, innées en l'homme mais divisées depuis le péché originel — l'utile et la gratuité, même si dans cet équilibre, la gratuité doit toujours primer dans la balance. Cet ordre de la gratuité n'est pas « surnaturel », il est plutôt « naturellement surnaturel ». Il ne concerne pas exclusivement le monde des sacrements et de la liturgie. Il concerne l'homme, tout homme, car sa nature est essentiellement d'être un artisan des signes. Il n'est pas nécessaire d'aller très loin — jusqu'à Lascaux ou à Michel-Ange, Raphaël, Rubens, Bach, Mozart, Messiaen — pour montrer que l'être humain est un artisan des signes. Il suffit d'être un père ou une mère de famille qui, pour l'anniversaire de leur enfant, confectionne un gâteau — retirant, séparant, transférant ce gâteau dans « l'ordre des signes », de sorte que ce gâteau particulier, et en raison d'une intention particulière, devienne le signe de l'amour d'un père et d'une mère pour leur enfant. Ou il suffit d'être fiancé, et de parcourir une ville entière pour trouver le bouquet de fleurs qui manifestera l'amour. Oui, c'est très simple, l'ordre des signes, le passage du monde de l'utile à celui des signes, est opéré par l'amour, repose sur l'amour, manifeste, dans des objets concrets qui deviennent des signes, l'amour d'un homme pour une femme, de parents pour leur enfant.
Le mystère du Jeudi saint
Or qu'a fait le Christ au soir du Jeudi saint ? Les théologiens l'ont assez dit, Jésus aurait pu nous sauver par une parole, par un geste. Pourtant il n'a pas voulu nous sauver sans entrer, lui-même à son tour, dans l'ordre des signes. Il ne l'a pas fait uniquement parce que nous, hommes, sommes faits d'une âme et d'un corps, et qu'il « convenait » que nous soyons sauvés par des instruments adaptés à notre nature. Ce n'est pas assez dire. Au soir du Jeudi saint, le Christ s'est humilié, ainsi que le dit saint Augustin, « jusqu'à se faire homme, jusqu'à se faire pain », parce que, Lui, vrai Dieu et vrai Homme, venait restaurer la nature de l'homme dans son intégrité originelle, qui était de nommer les êtres autour de lui (et cela renvoie aux paroles de la consécration) et cultiver le Jardin d'Eden (et cela renvoie à l'injonction du Christ : « Faites cela en mémoire de moi »).
Le soir du Jeudi saint, le Christ a manifesté cette dimension culturelle de la nature de l'homme en faisant du pain — œuvre de l'homme — et du vin — œuvre de l'homme — le signe, le sacrement de sa Présence réelle au milieu des hommes. Pour réaliser cela, le Christ a employé un langage, fruit de la culture humaine, pour prononcer ces paroles qui, depuis 2000 ans, font entrer le temps dans l'éternité, font entrer notre monde, notre labeur, aussi humble soit-il, dans le Royaume, qui est aussi le Jardin d'Eden que nous retrouvons, transfiguré dans le Christ, à chacune de nos liturgies.
De la culture au culte
C'est pourquoi, parce que nous sommes la religion de l'Incarnation, une religion dans laquelle Dieu Lui-même nous rappelle à notre nature véritable, accomplissant et en même temps élevant à l'ordre sacramentel nos œuvres de culture — nous ne pouvons pas laisser le témoignage de la transcendance à d'autres religions. Ce n'est pas une question apologétique, mais anthropologique. Ce témoignage passe par des paroles, des gestes, des signes — tout ce que l'homme seul peut faire (un ange ne fait pas de signes). Mais pour que ce témoignage soit crédible, pour que « nos bonnes œuvres soient vues par les hommes », comme le dit l'Evangile, et renvoie réellement à une réalité dont elles sont le signe, il faut que les instruments que nous utilisons dans nos liturgies, et la manière dont nous les utilisons, soient en convenance avec la réalité qu'ils manifestent. Alors le rite, et la raison d'être du rite, apparaîtra aux yeux de ceux et celles qui cherchent Dieu et nous pourrons dire avec le poète Philippe Jaccottet :
A tel endroit du ciel
C'est toujours, aux mêmes saisons,
Ces mêmes cierges qui brûlent,
Le rituel qui jamais ne change,
Même si ce sont d'autres visages
qui s'inclinent.
Il ne suffit plus aujourd'hui de parler conceptuellement du monde « surnaturel », comme on a pu le faire autrefois dans une société qui était encore empreinte d'une certaine ritualité. Cela ne suffit plus aujourd'hui, car c'est la « nature » en nous, et autour de nous, qui ne nous apparaît pas ou presque plus ! Or, plus que la théologie, c'est la liturgie qui doit nous donner l'expérience du monde invisible. C'est la liturgie qui, en conjuguant la foi et la culture, nous révèle à la fois la finalité de notre vie — la vision béatifique (la liturgie nous apprend, nous prépare déjà ici-bas à nous tenir un jour devant Dieu) — et notre être véritable, auquel nous n'accédons qu'à travers des signes.3
Le livre de vie
C'est pourquoi, et je me replace à ma position d'éditeur, le Missel doit être un livre particulier, dans une typographie particulière. Pour ce faire, il faut le retirer de l'édition de masse — comment faire croire, autrement, aux séminaristes, aux prêtres, aux fidèles, que ce livre est un livre sacré, qu'il est retiré de l'ordre de l'utile et est désormais le témoin concret de la transcendance ?4
Encore une fois, il y a une nécessaire convenance entre le fond et la forme. Or, qu'est-ce que le fond, le cœur du Missel : deux phrases, que les signes de la liturgie ont pour fonction de nous préparer à entendre, à comprendre, puis à y communier réellement : « Ceci est Mon corps; Ceci est le calice de Mon sang ». Le prêtre dit, et cela est — dixit et facta sunt.
La liturgie constitue donc l'idéal d'un éditeur : qu'un mot, qu'une phrase d'un livre réalise, fasse être ce qu'elle dit ! Le livre a d'ailleurs une affinité avec l'eucharistie.5 Car qu'est-ce que la lecture sinon une manducation des mots que nous lisons. « Ce n'est pas toi qui me changes, c'est moi qui te change en Moi ». Cette phrase que saint Augustin met sur les lèvres du Christ décrit bien l'effet qu'une lecture a sur nous. Car les mots d'un livre, comme l'eucharistie, entrent en nous et peuvent nous changer — nous faire grandir ou nous faire chuter — là est la responsabilité, lourde, de l'éditeur, car on ne ressort jamais le même de la lecture d'un livre.
Oui, la liturgie manifeste le caractère irréductible de la culture par rapport à la foi, car sans paroles, et sans livres pour transmettre cette parole de génération en génération, il n'y aurait pas de liturgie. C'est pourquoi à une époque comme la nôtre, la liturgie n'est pas seulement l'idéal de l'éditeur, c'est aussi sa plus grande consolation.
* Directeur des éditions Ad solem, à Genève. Vient de publier Initiation à la liturgie romaine du père M. Gitton.
- Les habits liturgiques en sont un bon exemple. L'aube, la chasuble, le manipule (aujourd'hui disparu) nous viennent de la Rome antique. Habits de sénateurs ou d'apparat, ils sont progressivement passés de l'ordre de la civitas à celui de l'ecclesia. Comme les vêtements liturgiques de l'Eglise orientale, ils sont les « artefacts » d'une civilisation de haute culture. C'est pourquoi ils ont pu passer presque « naturellement » dans l'ordre des signes. Ce passage ne s'est d'ailleurs fait qu'une fois, car la civilisation romaine (la Rome d'Occident et d'Orient) est la seule civilisation qui ait coïncidé avec la présence du Christ sur terre.
- Cf. David Jones, Art, signe et sacrement, Ad solem, 2003
- Ainsi que l'écrivait Olivier-Thomas Venard, « l'homme fabrique les signes, et les signes font l'homme. Cette mutuelle imbrication est la manifestation culturelle, rarement prise en compte par les théologiens, de l'adage bien connu des moralistes qui pensent les habitus : « Nous sommes à la fois les pères et les enfants de nos actes. »
- C'est pourquoi il serait opportun de réaliser de véritables évangéliaires pour chaque église-cathédrale. La chose pourrait être confiée à des calligraphies chrétiens, ou à des typographes. La mise en page de l'Evangile, comme de la Bible, n'a jamais été subordonnée à des impératifs économiques. Les canons typographiques utilisés étaient souvent, sinon toujours, calculés sur la base du nombre d'or, plaçant ainsi le texte, à travers l'inscription du nombre, archétype divin, en résonnance avec les différents degrés du cosmos. « Fais comme si tu croyais, et un jour tu croiras », disait Pascal. Certes, encore faut-il que le signe de la foi soit crédible...
- La liturgique montre cette affinité dans un détail très simple : à la fin de la messe, le missel doit être refermé de manière à présenter le dos du livre, comme si le prêtre le refermait après l'avoir lu dans son intégralité. De même que chaque parcelle de l'hostie consacrée contient le Christ tout entier, de même chaque messe célébrée contient-elle le Mystère du Christ en son entier.