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Janvier–Mars 2004

Deux échos de Terre Sainte

Fr. Olivier Thomas Venard o.p.

Voici deux documents récents venus de Jérusalem. Sans aucun rapport immédiat, ils évoquent l’actualité dramatique de la Terre Sainte : livrées à votre méditation, chers amis de Kephas,

l’interrogation poignante d’un poète israélien sur cette Terre ensanglantée qui ne semble plus pouvoir tenir ses promesses,

et la prédication véhémente d’un frère Prêcheur de Jérusalem qui recherche, dans l’exemple du premier chrétien qui y versa son sang, un art de vivre aujourd’hui en Terre sainte.

[Note du webmestre : Nous renonçons à reproduire ici le texte du poète israélien, qui s’est senti lésé par l’usage qui a été fait de son poème. Cf. Kephas no 11, Un troisième écho.]

Pourquoi Étienne meurt-il aujourd’hui ?

Fr. Olivier Thomas Venard o.p. *

Pourquoi Étienne meurt-il aujourd’hui ?

Pourquoi Étienne meurt-il, sinon parce qu’il a parlé ? C’est en « poussant des cris » pour le faire taire et « en se bouchant les oreilles » pour ne pas l’entendre qu’ils se sont précipités sur lui pour le lapider (Ac 7, 57). Qu’a-t-il donc dit ?

On trouve dans les Écritures l’ensemble de son discours. À ses interlocuteurs hostiles, Étienne a osé rappeler

– Qu’à leur père Abraham, « Dieu ne donna aucune propriété dans ce pays, pas même de quoi poser le pied, mais » avant tout une promesse (Ac 7, 5), subordonnant ainsi clairement leur réussite sur la Terre à leur fidélité au ciel ;

– Que Moïse, le fondateur du culte véritable rendu au Dieu vivant, avait été instruit « de toute la sagesse des Égyptiens » (Ac 7, 22), disqualifiant ainsi dès l’origine tout isolationnisme religieux ;

– Que leurs ancêtres au désert commencèrent déjà à désobéir à ce Moïse, au point de sombrer dans l’idolâtrie (Ac 7, 42 et 53) et que, contrairement à ce que leurs cérémonies grandioses leur faisaient imaginer, Dieu ne se laisse enfermer dans aucun Temple fait de mains d’homme (Ac 7, 48–49). C’est dans les cœurs que Dieu veut habiter, en les ouvrant au vrai, au beau, au juste et au bien.

Voilà ce qu’Étienne a dit, et qui excite ses assassins. Étienne meurt parce qu’il a parlé.

Mais au fond, pourquoi a-t-il parlé ? Le psalmiste nous répond : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé ». C’est parce qu’il a cru qu’Étienne a parlé. Qu’a-t-il donc cru ?

Étienne a cru

– que le Dieu d’Abraham et de Moïse, le Dieu des consciences s’est manifesté dans le Juste, Jésus de Nazareth que ses persécuteurs venaient de faire mourir (7, 52).

– Contre toutes les conceptions humaines d’un Dieu qui serait « tout autre que l’homme » à la manière dont par exemple cette colonne-ci est autre que cette colonne-là, Étienne a cru que le vrai Dieu est autre autrement : tellement transcendant qu’il peut être plus nous-mêmes que nous-mêmes, assez divin pour aller jusqu’à se faire humain !

– Au-delà des images trop humaines de l’Absolu, qui servent à dominer les autres sous prétexte que « le Nom est ineffable » ou que « Dieu est grand », Étienne a cru que Dieu exprime sa puissance avant tout par sa patience. Et même : par sa Passion, la douloureuse et victorieuse passion de son Fils unique. « Seigneur Jésus reçois mon esprit ! » Au moment de mourir, Étienne voit Jésus debout à la droite de Dieu, il proclame le Messie d’Israël et le Sauveur de l’humanité, mort en Croix par amour !

Amour : le grand mot est lâché : si Étienne a parlé, s’il a cru, frères et sœurs, c’est d’abord parce qu’il a aimé. Aujourd’hui, Étienne meurt d’amour.

– D’amour pour ce Dieu si proche qu’il est né hier comme un petit d’homme : la naissance au ciel de saint Étienne, le premier martyr, répond à la naissance sur terre du Verbe de Dieu, premier-né avant toute créature !

– Étienne meurt aussi d’amour pour les hommes, qu’il servait depuis que les apôtres lui avaient imposé les mains ; et à qui il offrait son seul trésor : leur Sauveur !

– Il meurt enfin d’un amour inconditionnel. Étienne sous les pierres prie pour ses bourreaux comme Jésus sur la croix : « Seigneur ne leur impute pas ce péché » !

Étienne meurt donc pour avoir aimé, pour avoir cru, pour avoir parlé.

Frères et sœurs, cela eut lieu ici, à Jérusalem, il y a 2000 ans ! À Jérusalem, nous y sommes aussi ! Alors depuis son éternité bienheureuse, Étienne le protomartyr nous pose ce matin la seule vraie question. Ce n’est pas « Pourquoi Étienne est-il mort hier ? », c’est : « Pourquoi vivez-vous aujourd’hui ? »

« – Par votre baptême, vous avez été institués témoins de Jésus. Dans ce pays à ma suite, témoignez !

– Croyez ! Croyez en Jésus, Verbe de Dieu, Dieu lui-même, venu dans la chair, qui est le fondement de toute paix ! Car seule la foi en un Dieu fait homme garantit le respect absolu de toute personne humaine, quels que soient son âge, sa condition, sa nation ou sa religion.

– Parlez ! Par votre vie de tous les jours, à l’occasion dans une conversation, dites que Jésus est venu « proclamer la paix, pour vous qui étiez loin et pour ceux qui étaient proches ». Aujourd’hui plus que jamais, rappelez à Jérusalem que Jésus, des peuples divers, « n’en a fait qu’un, détruisant le mur qui les séparait, supprimant en sa chair la haine » (Ep 2, 14).

– Aimez ! commencez par respecter la personne même de vos contradicteurs et priez pour vos ennemis ! Sachez leur parler, sachez les écouter et puis aussi vous taire : vous êtes chargés de leur dire, pas de les faire croire. Le Dieu vivant et vrai n’est pas un Dieu à annexer, ni à imposer, il est un Dieu à partager...

Frères et sœurs, telle fut la foi d’Étienne aux premiers jours de l’Église. Telle est notre foi aujourd’hui : aux lieux mêmes où des générations de chrétiens ont vénéré les reliques de saint Étienne, c’est elle que nous professons maintenant.

Basilique Saint-Étienne de Jérusalem, 26 décembre 2003

* Membre de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, ancien élève de l’E.N.S. (Saint-Cloud), agrégé de lettres modernes, docteur de l’Université de la Sorbonne-Paris IV. A publié récemment Littérature et théologie – Une saison en enfer, Vol. I, Thomas d’Aquin, poète théologien, Ad Solem, 2003.