Deux échos de Terre Sainte
Fr. Olivier Thomas Venard o.p.
Voici deux documents récents venus de Jérusalem. Sans aucun rapport immédiat, ils évoquent l'actualité dramatique de la Terre Sainte : livrées à votre méditation, chers amis de Kephas,
l'interrogation poignante d'un poète israélien sur cette Terre ensanglantée qui ne semble plus pouvoir tenir ses promesses,
et la prédication véhémente d'un frère Prêcheur de Jérusalem qui recherche, dans l'exemple du premier chrétien qui y versa son sang, un art de vivre aujourd'hui en Terre sainte.
Ygal Ben-Arieh est né à Tel Aviv en 1946. Pendant plusieurs années il a été membre d'un kibbutz dans le Negev; il réside à Jérusalem depuis 1968. Il est marié, père d'un fils et de deux filles. Il a fait paraître sept recueils, chez les meilleurs éditeurs d'Israël, ainsi que de nombreux poèmes dans plusieurs périodiques et dans des revues littéraires. Deux recueils de ses poèmes ont été traduits en polonais et publiés à Lublin en 1994 et 1996. D'autres poèmes ont paru en tchèque et en anglais.
« La terre qui a promis » est un poème paru en 2003 dans un recueil auquel il donne son titre. Il cherche à rendre la quintessence de la situation israélienne, en mêlant l'autobiographie — la séparation d'avec une enfance protégée, un monde connu et des rêves de jeunesse — à l'évocation d'un paysage humain qui est en train de changer du tout au tout devant ses yeux navrés.
Le motif de la terre qui a promis et qui n'a pas tenu sa parole revient souvent dans l'œuvre d'Ygal Ben-Arieh, comme pour rappeler au lecteur ce à quoi le poète ne peut se résigner : l'occasion tant de fois manquée.
* * *
Froid bouclier des vents, Tel Aviv, Am Oved, 1982
Comme dans les poèmes, Tel Aviv, Hakibbutz Hameuhad, 1986
Gouttes de temps, Tel Aviv, Hakibbutz Hameuhad, 1988
Une possibilité autre, Tel Aviv, Hakibbutz Hameuhad, 1993
Et il donnait des noms, Tel Aviv, Hakibbutz Hameuhad, 1996
Ligne de partage du temps, Tel Aviv, Am Oved, 1997
La terre qui a promis, Jérusalem, Carmel, 2003
| LA TERRE QUI A PROMIS |  |
| Sur la terre qui a promis et qui n'a pas tenu |
| On a écrit avec du sang |
| Au pays dans lequel nous rêvions de repos |
| Les voix se sont tues |
| Rugir d'abord, frémir ensuite |
| Dans une sécurité qui inspire le calme |
| Calme du tonnerre qui scelle les cœurs |
| Réconciliation devenue silence |
| Les pièces d'armes qu'on ramasse en foule |
| Sont distribuées au vu de tous à quelques uns |
| Du haut d'une tribune on rugit effronté : |
| Tue-le sans hésiter |
| Et ce sera écrit avec sang |
| Et silence. |
Ygal Ben-Arieh
Trad. Avital Wohlman |
Pourquoi Etienne meurt-il aujourd'hui ?
Fr. Olivier Thomas Venard o.p. *
Pourquoi Etienne meurt-il aujourd'hui ?
Pourquoi Etienne meurt-il, sinon parce qu'il a parlé ? C'est en « poussant des cris » pour le faire taire et « en se bouchant les oreilles » pour ne pas l'entendre qu'ils se sont précipités sur lui pour le lapider (Ac 7, 57). Qu'a-t-il donc dit ?
On trouve dans les Écritures l'ensemble de son discours. À ses interlocuteurs hostiles, Etienne a osé rappeler
— Qu'à leur père Abraham, « Dieu ne donna aucune propriété dans ce pays, pas même de quoi poser le pied, mais » avant tout une promesse (Ac 7, 5), subordonnant ainsi clairement leur réussite sur la Terre à leur fidélité au ciel;
— Que Moïse, le fondateur du culte véritable rendu au Dieu vivant, avait été instruit « de toute la sagesse des Egyptiens » (Ac 7, 22), disqualifiant ainsi dès l'origine tout isolationnisme religieux;
— Que leurs ancêtres au désert commencèrent déjà à désobéir à ce Moïse, au point de sombrer dans l'idolâtrie (Ac 7, 42 et 53) et que, contrairement à ce que leurs cérémonies grandioses leur faisaient imaginer, Dieu ne se laisse enfermer dans aucun Temple fait de mains d'homme (Ac 7, 48–49). C'est dans les cœurs que Dieu veut habiter, en les ouvrant au vrai, au beau, au juste et au bien.
Voilà ce qu'Etienne a dit, et qui excite ses assassins. Etienne meurt parce qu'il a parlé.
Mais au fond, pourquoi a-t-il parlé ? Le psalmiste nous répond : « J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ». C'est parce qu'il a cru qu'Etienne a parlé. Qu'a-t-il donc cru ?
Etienne a cru
— que le Dieu d'Abraham et de Moïse, le Dieu des consciences s'est manifesté dans le Juste, Jésus de Nazareth que ses persécuteurs venaient de faire mourir (7, 52).
— Contre toutes les conceptions humaines d'un Dieu qui serait « tout autre que l'homme » à la manière dont par exemple cette colonne-ci est autre que cette colonne-là, Etienne a cru que le vrai Dieu est autre autrement : tellement transcendant qu'il peut être plus nous-mêmes que nous-mêmes, assez divin pour aller jusqu'à se faire humain !
— Au-delà des images trop humaines de l'Absolu, qui servent à dominer les autres sous prétexte que « le Nom est ineffable » ou que « Dieu est grand », Etienne a cru que Dieu exprime sa puissance avant tout par sa patience. Et même : par sa Passion, la douloureuse et victorieuse passion de son Fils unique. « Seigneur Jésus reçois mon esprit ! » Au moment de mourir, Etienne voit Jésus debout à la droite de Dieu, il proclame le Messie d'Israël et le Sauveur de l'humanité, mort en Croix par amour !
Amour : le grand mot est lâché : si Etienne a parlé, s'il a cru, frères et sœurs, c'est d'abord parce qu'il a aimé. Aujourd'hui, Etienne meurt d'amour.
— D'amour pour ce Dieu si proche qu'il est né hier comme un petit d'homme : la naissance au ciel de saint Etienne, le premier martyr, répond à la naissance sur terre du Verbe de Dieu, premier-né avant toute créature !
— Etienne meurt aussi d'amour pour les hommes, qu'il servait depuis que les apôtres lui avaient imposé les mains; et à qui il offrait son seul trésor : leur Sauveur !
— Il meurt enfin d'un amour inconditionnel. Etienne sous les pierres prie pour ses bourreaux comme Jésus sur la croix : « Seigneur ne leur impute pas ce péché » !
Etienne meurt donc pour avoir aimé, pour avoir cru, pour avoir parlé.
Frères et sœurs, cela eut lieu ici, à Jérusalem, il y a 2000 ans ! A Jérusalem, nous y sommes aussi ! Alors depuis son éternité bienheureuse, Etienne le protomartyr nous pose ce matin la seule vraie question. Ce n'est pas « Pourquoi Etienne est-il mort hier ? », c'est : « Pourquoi vivez-vous aujourd'hui ? »
« — Par votre baptême, vous avez été institués témoins de Jésus. Dans ce pays à ma suite, témoignez !
— Croyez ! Croyez en Jésus, Verbe de Dieu, Dieu lui-même, venu dans la chair, qui est le fondement de toute paix ! Car seule la foi en un Dieu fait homme garantit le respect absolu de toute personne humaine, quels que soient son âge, sa condition, sa nation ou sa religion.
— Parlez ! Par votre vie de tous les jours, à l'occasion dans une conversation, dites que Jésus est venu « proclamer la paix, pour vous qui étiez loin et pour ceux qui étaient proches ». Aujourd'hui plus que jamais, rappelez à Jérusalem que Jésus, des peuples divers, « n'en a fait qu'un, détruisant le mur qui les séparait, supprimant en sa chair la haine » (Ep 2, 14).
— Aimez ! commencez par respecter la personne même de vos contradicteurs et priez pour vos ennemis ! Sachez leur parler, sachez les écouter et puis aussi vous taire : vous êtes chargés de leur dire, pas de les faire croire. Le Dieu vivant et vrai n'est pas un Dieu à annexer, ni à imposer, il est un Dieu à partager...
Frères et sœurs, telle fut la foi d'Etienne aux premiers jours de l'Église. Telle est notre foi aujourd'hui : aux lieux mêmes où des générations de chrétiens ont vénéré les reliques de saint Etienne, c'est elle que nous professons maintenant.
Basilique Saint-Etienne de Jérusalem, 26 décembre 2003
* Membre de l'École biblique et archéologique française de Jérusalem, ancien élève de l'E.N.S. (Saint-Cloud), agrégé de lettres modernes, docteur de l'Université de la Sorbonne-Paris IV. A publié récemment Littérature et théologie — Une saison en enfer, Vol. I, Thomas d'Aquin, poète théologien, Ad Solem, 2003.