La liturgie : « Ils en ont parlé »
Abbé Bruno Le Pivain
On se rappelle le tableau décrivant la scène finale passablement chambardée d'une réunion de famille dont les membres avaient imprudemment et chaleureusement évoqué l'affaire Dreyfus.
Pourquoi rappeler cette image au moment d'ouvrir un dossier sur la liturgie, « source et sommet de la vie chrétienne », dont le point culminant reste le sacrifice eucharistique, où, quotidiennement, se refait l'unité du Corps mystique ? Nul n'ignore cependant combien le culte public de l'Église fut aussi — demeure encore parfois —, depuis quelques décennies, le théâtre d'affrontements ou de bouleversements qui feront probablement date dans son histoire, de démissions douloureuses ou de départs des fidèles sur la pointe des pieds. Cette « affaire »-là court toujours et il est certains silences, même épiscopaux, qui disent plus l'embarras et la perplexité que la sérénité et l'action de grâces.
Les plaies sont-elles pansées ? Les passions sont-elles éteintes ? Les interrogations sont-elles levées ? Rien n'est moins sûr, même si bien des éléments nouveaux permettent de répondre en partie par l'affirmative. On ne s'étonnera d'ailleurs pas de l'âpreté des débats, puisqu'on touche ici à l'intime de la relation de l'âme à Dieu, au creuset même de la vie chrétienne personnelle comme de la vie de l'Église.
Kephas consacre donc aujourd'hui un dossier à ce sujet suivant une ligne déjà annoncée dans la charte de fondation : « La réflexion sur le sens et l'expression de la liturgie doit se nourrir d'aussi près que possible de l'intention du Magistère sur la question et proscrire par conséquent toute polémique. » On entendait ainsi, en évitant les deux obstacles majeurs que sont le consensus trompeur et la dialectique dissolvante, garder en point de mire le seul principe d'approfondissement sûr en la matière : la grâce où s'enracine la charité et la vérité puisée à la Chaire de Pierre.
Consensus : « Dégager un consensus n'est pas réunir les esprits autour d'une vérité (stable), c'est réaliser une convergence d'humeurs (éphémères). Quitte à escamoter une part de la réalité. »1 Soit fâcheuse tendance à vouloir cultiver à tout prix l'optimisme jusqu'à l'inconscience — c'est le prix de la paix de façade —, soit peut-être gêne persistante ou amertume à remuer tout ensemble ce qui avait été rêvé et ce qui a été vécu, soit enfin habitude routinière devenue simple méconnaissance du sens de la liturgie, on élude toute allusion ou au moins toute réflexion de fond en la matière et on s'interdit toute remarque « désobligeante », jusqu'à nier parfois la plus élémentaire évidence, y compris la souffrance silencieuse de chrétiens désorientés.
Dialectique : ici, sous prétexte de ne pas tomber dans le travers redouté de la « langue de bois » (ou de buis, suivant l'usage en cours) et s'obliger à une généreuse combativité, on enferme tout approfondissement dans des schémas prédéterminés, où les conclusions sont connues d'avance, l'essentiel étant de pouvoir s'inscrire dans une « tendance » ou un courant de pensée. C'est ainsi que nombre de critiques véhémentes à l'endroit de la liturgie masquent mal un vrai désarroi spirituel en même temps qu'une défiance profonde, un « dissentiment » vis-à-vis du Magistère de l'Église, de son autorité, dissentiment encore récemment déploré par le Saint-Père.2 Fleurissent alors les magistères de substitution qui sont une autre langue de bois, au timbre lancinant.
Force est pourtant de constater aujourd'hui une réelle et bienheureuse évolution, tant dans la pratique que dans le discours, qui voit tomber bien des barrières réputées hier encore infranchissables. Sans doute faut-il y voir un apaisement, peut-être accéléré par la prise en compte de la raréfaction des effectifs qui ne permet pas le luxe des querelles de chapelles. Sans doute aussi, plus positivement, « l'effet Jean-Paul II » a-t-il contribué à décrisper bien des tensions.
Plus sûrement et durablement, au-delà de ces phénomènes de surface, seule une commune docilité au Magistère vivant alliée à une charité inventive, un réel sens de l'Église appuyé sur l'efficacité de la grâce, permettront d'éclairer, sans fard, les discours et la pratique liturgiques à partir des principes premiers pour y trouver confirmation ou infirmation et démêler ce qui relève de l'heureuse diversité ou de la nécessaire unité. Avant d'être affaire de convictions, c'est une question d'âme.
C'est dans cet esprit que Kephas entreprend aujourd'hui cette réflexion parce que vivre de la liturgie, c'est vivre de la vie théologale même de l'Église jusqu'à faire continûment, dans la succession bienfaisante des mystères de la vie du Christ, l'expérience salutaire de la joie de Dieu.
- Patrice de Plunkett, L'Évangile face aux médias, Edifa 2000.
- Cf. infra, p. 150.