Homélies pascales
Raymond Centène *
Dimanche des Rameaux 2004
Mes frères,
Ce dimanche des Rameaux nous invite à porter un double regard sur le Christ.
D'une part, son entrée solennelle, majestueuse, royale, à Jérusalem, lorsqu'il est acclamé, adulé par tout un peuple. D'autre part, sa sortie, hors de la ville, par la porte des condamnés, dans le pitoyable cortège de son chemin de croix qui le conduisait à son exécution, lorsqu'il est méprisé, insulté, conspué, par ceux-là même qui l'acclamaient, avec la certitude qui ne l'a jamais quitté que c'est dans cet abandon qu'il sauve le monde du péché et de la mort éternelle.
Tout le mystère du Christ est contenu dans cette double approche, tout le mystère de l'humanité, capable du meilleur et du pire, tout le mystère de chacune de nos âmes séduites par les meilleurs sentiments, et sujettes aux plus infâmantes lâchetés.
Pascal a écrit que l'« agonie du Christ demeurait jusqu'à la consommation des siècles ». Elle est présente aujourd'hui et dans notre monde, elle s'inscrit, soit en filigrane, soit de manière éclatante dans l'actualité.
C'est donc par le biais de l'actualité que j'aborderai aujourd'hui le mystère pascal.
C'est à grand renfort de contre-publicité qu'un film paraît ces jours-ci sur les écrans.
Certains parmi nous l'ont déjà vu, d'autres iront le regarder, d'autres enfin préféreront s'abstenir. C'est la sainte liberté des enfants de Dieu. Je voudrais toutefois attirer votre attention sur une dérive sémantique que l'on pourrait aussi qualifier de langue de bois.
Vous remarquerez que lorsque les médias évoquent ce film, ils parlent généralement de « film controversé sur la Passion du Christ ». Je voudrais avoir la naïveté de Monsieur Jourdain et pouvoir m'extasier avec vous sur la beauté de la prose : je voudrais pouvoir croire comme lui que la célèbre phrase « Vos yeux belle marquise me font mourir d'amour » est strictement équivalente à tous ses anagrammes : « vos yeux belle marquise d'amour mourir me font », « vos yeux d'amour mourir, me font belle marquise ».
Ainsi donc, je me pose la question de savoir s'il s'agit d'un film controversé sur la Passion du Christ, d'un film sur la Passion controversée du Christ, ou bien d'un film sur la Passion du Christ controversé ?
Un film controversé sur la Passion du Christ
Ce qui provoquerait la controverse serait l'intolérance. Quand Scorsese nous présentait naguère un film blasphématoire sur La dernière tentation du Christ, rêvant sur la croix de convoler en justes noces avec Marie-Madeleine, il fallait que les chrétiens, au nom de la tolérance, respectent la liberté de création artistique du cinéaste. Lorsque Godard dans son Je vous salue Marie évoquait les fantasmes de saint Joseph, des catholiques, forcément intolérants, récitaient le chapelet devant des salles de cinéma. Lorsqu'un cinéaste catholique, qui fait célébrer la messe chaque matin sur les lieux du tournage, veut nous montrer jusqu'à nous émouvoir les souffrances que Notre Seigneur a acceptées, les tortures qu'il a subies pour le salut de l'humanité captive du péché et de la mort éternelle, lorsqu'il nous montre le Fils de Dieu confronté aux affres de la mort — de notre mort — qu'il a voulu assumer pour nous donner sa vie, alors l'intolérance change de camp, le combat change d'âme.
La vérité historique elle-même devrait céder le pas devant une nouvelle forme de révisionnisme. Le prototype de toute humanité avec ses bons et ses méchants, ses justes et ses pécheurs, ses héros et ses traîtres devrait se trouver au Monomotapa. Le Sanhédrin devrait être le Grand Conseil des Esquimaux. Et le Peuple élu devrait être le peuple chinois.
« Vos yeux, belle marquise, d'amour mourir me font. »
Un film sur la Passion controversée du Christ
La cause de la controverse, c'est alors la violence.
Certes le film est violent; il n'est pas violent, il est très violent. Plusieurs producteurs ont refusé de le faire paraître en France, en raison même de sa violence.
Sans doute au cours de ces dix dernières années, ces producteurs n'ont-ils porté à l'écran que les romans de la comtesse de Ségur ou les films de Walt Disney...
Si c'est le cas, il faut leur donner acte du civisme avec lequel ils protègent la moralité publique et du soin avec lequel ils protègent l'âme des petits enfants. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas quand la violence crève les écrans jusque dans nos foyers aux heures de grande écoute.
Mais voici que ce qui est scandaleux n'est pas la liberté de création artistique, mais la passion du Christ.
Saint Paul l'avait déjà écrit : « Le mystère de la croix est scandale pour les hébreux, folie pour les païens »; il n'y a rien de nouveau sous le soleil !
Notre monde, qui par tant d'aspects est marqué par la violence, n'en rejette pas moins l'idée même de la souffrance.
Notre société occidentale qui ploie sous le fardeau de la richesse est une société hédoniste qui ne connaît que la logique du plaisir; la souffrance n'est pas politiquement correcte, les maladies et les handicaps sont déjà occultés avant qu'on puisse éliminer physiquement ceux qui en sont porteurs.
Dans cette perspective, quel sens peut-on donner aux souffrances de la Passion et comment pourrait-on les comprendre comme l'acte le plus sublime de l'Amour incarné qui se donne pour tous les hommes jusque et y compris pour ses bourreaux à qui il pardonne de manière sublime : « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ? »
« Vos yeux, d'amour, mourir, me font belle marquise. »
Il y a une troisième possibilité et nous pouvons évoquer
Un film sur la Passion du Christ controversé
Ce n'est pas le film qui est contesté, ce n'est pas la Passion avec son cortège d'ignominies qui est incomprise; ce qui est rejeté, c'est le Christ lui-même dans la plénitude de son mystère.
De même qu'ils étaient nombreux à acclamer le Christ lors de son entrée triomphale à Jérusalem, et qu'ils n'étaient plus qu'une petite poignée de fidèles au pied de la croix, de même nous sommes nombreux à suivre le Christ jusqu'à un certain point, jusqu'au point où il flatte notre générosité terrestre.
Nous sommes prêts à admirer en lui l'incarnation de nos aspirations humanistes les plus hautes. Nous sommes prêts à nous reconnaître dans son discours sur l'amour du prochain, dans l'accueil des pauvres — à condition qu'ils ne sentent pas trop mauvais — et des pécheurs — quand nous ne sommes pas victimes de leurs péchés — dans la suppression des barrières sociales, ethniques, religieuses. Nous serions prêts à faire de lui notre roi pour un monde meilleur, ou notre pote dans la lutte contre les inégalités sociales.
Mais sommes-nous prêts à le laisser pénétrer dans le mystère profond de nos âmes ? Sommes-nous prêts à le laisser trancher entre le bien et le mal ?
Nous pouvons adhérer à un messianisme terrestre. Sommes-nous prêts à vouloir comprendre que ce sont nos péchés, les miens et les tiens, qui sont la cause d'une Rédemption qui n'avait rien d'une partie de plaisir, et qui ne s'est pas déroulée dans un salon de thé mais sur un calvaire.
Sommes-nous prêts à comprendre que c'est par amour pour nous, tels que nous sommes concrètement, qu'il a accepté de subir les souffrances monstrueuses de la passion et de la mort sur la croix ?
Sommes-nous prêts à répondre à cet amour par le don de notre vie ?
C'est la seule question qui se pose à nous en ce début de Semaine Sainte.
Dimanche de Pâques 2004
Mes frères,
Le vendredi 7 avril de l'an 33 à 3 heures de l'après-midi, hors des murs de Jérusalem, face à la ville toute proche, sous un ciel ténébreux, Jésus-Christ, ayant accompli les écritures et achevé sa tâche, poussa un grand cri, remit son âme entre les mains du Père, inclina la tête et rendit son dernier soupir.
Les grands prêtres et les Pharisiens étaient soulagés. L'histoire de cet agitateur, de ce fauteur de trouble, était bel et bien terminée. Ils voulurent quand même prendre une dernière précaution : « Assurons-nous du sépulcre, car cet imposteur, quand il vivait encore, avait dit : Après trois jours, je ressusciterai ». Ils s'en allèrent donc et s'assurèrent du sépulcre en scellant la pierre et en plaçant des gardes. Puis ils rentrèrent chez eux pour célébrer le Grand Sabbat de la Pâque. De cette Pâque juive qui commémorait la libération de l'esclavage de l'Égypte.
Tout au long des siècles en effet, les juifs avaient gardé vivace le souvenir de cette nuit où Dieu était passé — c'est l'étymologie du mot Pâques — au milieu du pays d'Égypte pour libérer son peuple de la dure servitude à laquelle les Égyptiens l'avaient réduit. Par ce passage, d'esclaves qu'ils étaient ils sont devenus libres. Cette liberté les avait conduits dans une marche en avant à travers le désert, au milieu des combats, vers la Terre promise.
Et voilà que pendant qu'ils commémorent cet événement historique, fondateur de leur identité, et de leur façon d'être, Dieu prépare un autre passage, une autre Pâque, un autre évènement, dont le premier passage et la première Pâque n'étaient que la figure, la prophétie, l'annonce. Ce deuxième passage de Dieu sur notre terre ne concernerait plus un seul peuple, mais l'humanité toute entière. Il ne libérerait pas d'un esclavage matériel, sociologique ou politique, mais d'une loi beaucoup plus dure que celle du péché et de la mort.
La barrière impitoyable contre laquelle l'humanité venait buter depuis le péché d'Adam, le mur incontournable contre lequel venaient se fracasser toutes les aspirations de l'homme, la pierre qui toujours fermait tous les tombeaux allait être pulvérisée, le point final qui mettait un terme à tous les mots d'amour, à toutes les promesses, à toutes les manifestations d'espérance allait voler en éclat.
Dans cette nuit où ils étaient tournés vers le passé pour en faire mémoire, les Pharisiens et les grands prêtres ne le savaient pas, et ils ne se doutaient de rien.
Ils avaient scellé la pierre et ils avaient placé des gardes...
La résurrection du Christ est la véritable Pâque, le véritable passage de Dieu qui nous libère. La mort est définitivement vaincue, et c'est cette certitude qui nous conduit à poser sur l'homme ce regard neuf définitivement positif et optimiste qui nous entraîne vers l'avenir.
C'est cette certitude qui façonne notre identité et notre façon d'être, à travers le désert et les combats de la vie. C'est la réalité de la résurrection du Christ qui est l'évènement fondateur d'une humanité nouvelle. Tout ce qui soulève l'homme au-dessus de lui-même est enraciné dans cet événement et trouve en lui son impulsion et sa source. Le Christ Ressuscité, qui fait toute chose nouvelle, devient le chef de file d'une humanité renouvelée.
Avez-vous remarqué, frères et sœurs, que depuis vingt siècles, il n'y a pas eu une initiative positive, pas un progrès capable de marquer durablement le genre humain qui n'ait porté la marque du Christ Ressuscité, qui n'ait été présent en germe dans le sépulcre vide du matin de Pâques ?
Assurément les donneurs de leçon n'ont jamais manqué pour combattre l'Église, pour mettre en évidence ses faiblesses et ses ratés comme si la traversée du désert pouvait se faire sans combat. Mais qu'ils nous montrent donc où et dans quel contexte culturel, sous le signe de quelle religion, dans l'orbite de quelle idéologie, sont nées les idées de progrès, de respect de la personne humaine, d'égalité fondamentale entre le riche et le pauvre, l'homme et la femme, le malade et le bien-portant, le faible et le fort, l'amour de la paix ?
Est-il vraiment nécessaire de faire un tour d'horizon d'un hémisphère à l'autre ? Est-il nécessaire de se livrer à un inventaire exhaustif des peuples et des empires ? Est-il nécessaire de dresser une carte de géographie politique pour démontrer que l'avancée du progrès humain avec pour corollaire le progrès social, l'amour de la justice et le culte de la miséricorde, épousent très strictement l'avancée, le rayonnement, l'influence de cette poignée d'hommes qui ont vu de leurs yeux le Christ Ressuscité ?
Avez-vous remarqué que dans les peuples où l'évangile n'a pas encore été annoncé, que dans les règnes où la Bonne Nouvelle du Christ crucifié et ressuscité n'a pas encore été reçue, l'homme n'a pas encore pris conscience de sa véritable grandeur, et vit toujours sous le poids de tabous et de coutumes qui l'aliènent de manière inexorable, qui paralysent toute forme de progrès, toute avancée sociale, toute humanisation, toute forme de la civilisation de l'amour.
Pourquoi la carte de ce qu'il est convenu d'appeler la modernité se superpose-t-elle de manière parfaite à la carte de la chrétienté ?
Parce que le dimanche 9 avril de l'an 33 le Christ est ressuscité ! Parce que Dieu par sa présence a soulevé l'histoire des hommes, brisant le dernier obstacle, l'ultime seuil, la pierre qui fermait le tombeau.
Ce qui fonde la véritable grandeur de l'homme, c'est le fait historique et fondateur d'histoire, que Dieu a pris une humanité semblable à la nôtre, qu'il n'a pas dédaigné de vivre de notre vie, de mourir de notre mort et de la vaincre par une résurrection dont il nous promet que nous ferons nous aussi l'expérience pour accéder à notre tour à la plénitude de la vie.
Mes frères, arrivés à notre degré de civilisation, un danger nous menace, c'est que nous n'y croyions plus. C'est que nous perdions la clé de lecture de notre histoire. C'est que nous sombrions dans l'avachissement que produit le scepticisme des nantis. C'est que nous pensions que toutes les idées se valent. C'est que nous haussions les épaules comme Pilate en demandant : « Qu'est-ce que la Vérité ? ». C'est que nous ravalions aux dimensions d'un mythe ce qui est l'axe même de la réalité. C'est que nous fassions du Christ une idée, une bonne idée au demeurant, peut-être une idée géniale, mais une simple idée sans consistance charnelle. La résurrection n'est plus qu'une prise de conscience de la beauté de l'idée, de son utilité. Dans le débat théologique, c'est la position du modernisme.
Nous en avons eu une illustration toute récente dans l'accueil que l'intelligentsia catholique a réservé au film sur la Passion du Christ.
Une idée, ça ne souffre pas.
Une idée, ça ne pleure pas quand ses amis l'abandonnent.
Une idée, ça ne saigne pas quand on la flagelle.
Une idée, ça n'est pas aveuglé par le sang quand c'est couronné d'épines.
Une idée, ça ne tombe pas sur les cailloux tranchants du chemin quand c'est épuisé par les mauvais traitements.
Une idée, ça ne se tord pas de douleur quand c'est crucifié.
Ca reste propre une idée et ça laisse même la possibilité de changer d'idée.
Ne dit-on pas des personnes versatiles qu'elles changent d'idée comme de chemise ?
C'est ainsi que le modernisme tue la modernité, car si le Christ n'a pas souffert dans un corps semblable au nôtre et s'il n'est pas ressuscité dans la réalité de notre histoire, alors les hommes que nous sommes ne sont pas libérés, l'immense espérance du matin de Pâques n'est qu'un feu de paille, et rien ne nous garantit que le progrès accompli par l'humanité n'est pas le prélude à la plus sophistiquée des barbaries.
Voici mes frères, quel est le combat de l'Église, le combat pour l'intelligence de la foi. Au fond, c'est le combat pour l'homme.
Saint Paul écrivait : « Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine ».
Et qu'est-ce que l'homme sans la foi ?
* Curé-doyen et aumônier de la prison à Perpignan, chancelier du diocèse, docteur en droit, licencié en théologie spirituelle.