Avril–Juin 2004

Les aspects médicaux de la Passion de Jésus

Jean-Maurice Clercq *

Ces dernières semaines, les souffrances de la Passion de Jésus-Christ ont été mises en relief grâce à l’actualité, en particulier par la diffusion du film La Passion du cinéaste australien Mel Gibson. On a fait le reproche à la vision artistique de ce film d’être particulièrement violent. Il paraît intéressant de voir, à la lumière des connaissances médicales actuelles dans le domaine de la traumatologie, de la réanimation et de la criminologie, comment peut s’envisager la Passion de Jésus à partir des éléments fournis par les Évangiles et l’archéologie.

La flagellation

Nous savons par les Évangiles que Jésus a été fouetté par les soldats romains. Le fouet romain, à manche court et à deux lanières lestées de deux boules de plomb, était destiné à punir les soldats par une flagellation de cinq, dix, voire vingt coups de fouets pour les punitions les plus violentes. Chaque coup porté laisse une trace précise sur le corps en forme de double haltère. Si la force des lanières étaient nettement moins importante que celle d’un fouet normal parce que leur longueur était plus courte, de l’ordre de 50 à 60 cm, ces lests permettaient aux lanières de s’enrouler avec violence autour des membres et les boules de plomb venaient alors terminer leur course en s’incrustant durement dans la chaire. La flagellation n’en était que plus terrible.

L’histoire nous a laissé des indications suffisantes pour pouvoir se faire une idée exacte des conséquences de la flagellation.

1 – Guerre 1939–1945 : une des punitions réservées aux soldats désobéissants dans l’armée allemande était de les frapper de 20 coups de « nerf de bœuf ». Une condamnation à 70 coups était l’équivalent d’une condamnation à mort.

2 – Nous avons le cas d’Isidore Bakanja, jeune africain d’environ 20 ans, du Congo belge, en 1909. Il était serviteur chez un militant athée qui était colon dans une entreprise. Celui-ci lui fit subir une flagellation d’une grande violence, d’une centaine de coups, par un fouet à une lanière, parce qu’il avait porté un scapulaire dans son travail et parlé de Jésus autour de lui. Son agonie dura plusieurs mois et ses compagnons qui le recueillirent ne réussirent pas à le guérir. Il y eut deux enquêtes. Son employeur fut condamné. Il a été béatifié par Jean-Paul II en 1994.

3 – Chez les Tartares de Sibérie, l’emploi du knout au XIXe siècle était fréquent pour les punitions. Le knout était un fouet à deux lanières lestées de bouts de fer, ressemblant au fouet romain. À l’époque, une condamnation à 120 coups de fouets revenait à une condamnation à mort, en passant par une longue et terrible agonie.

4 – Chez les juifs, il y avait des sentences de flagellation avec un fouet à une lanière. Mais la loi judaïque interdisait de dépasser le nombre de 40 coups de fouet car la flagellation pouvait alors déclencher une crise cardiaque susceptible d’entraîner la mort. Aussi, pour être ainsi certains de ne pas dépasser ce nombre, les juges du Temple limitaient les flagellations à un maximum de 39 coups de fouet, 13 sur la poitrine et 13 sur chaque épaule.

5 – Le Linceul de Turin est une relique scientifiquement attribuée à Jésus de Nazareth. On y découvre les traces de la flagellation romaine et aussi celles du couronnement d’épines et de la crucifixion telles qu’elles nous sont relatées par les Évangiles. On compte environ 120 coups de ce fouet romain à doubles lanières lestées de plomb qui ont été assénés avec une violence peu commune. On constate deux axes de flagellation qui ont permis de labourer systématiquement tout le corps. La condamnation à cette sentence étant romaine, elle ne comportait pas de restriction sur le nombre de coups. Il est probable que cette flagellation ne s’est arrêtée que lorsque la fureur des bourreaux s’est apaisée devant le corps effondré de Jésus, certainement par crainte de le tuer en poursuivant.

Le supplice de la flagellation porté sur une personne jouissant d’une bonne santé, déclenche les pathologies suivantes :

En d’autres termes, cette flagellation, en plus des douleurs traumatiques, avait engendré une crise d’insuffisance cardiaque et une crise d’insuffisance respiratoire. Le cœur et les poumons se trouvaient serrés comme dans un étau, rendant la respiration et tout mouvement très difficiles et très pénibles. Le flagellé restait prostré et hébété. Si la flagellation a été trop violente, une agonie plus ou moins rapide suit, de quelques minutes à plusieurs jours, voire plusieurs semaines, passant par les modifications biologiques que nous allons évoquer.

Reprenons en détails les pathologies induites par la violente flagellation de Jésus pour essayer de comprendre les douleurs engendrées qu’il a ressenties.

L’insuffisance cardiaque du point de vue médical

Les coups, spécialement la flagellation thoracique, provoquent une péricardite qui, après un stade très court d’hyperhémie, amène un épanchement séreux rapide et abondant (hydropéricarde). Le cœur se trouvait serré comme dans un étau, ce qui déclenchait alors des irrégularités graves du rythme cardiaque et une accélération importante du pouls.

Cette péricardite séreuse traumatique réalise un tableau de « tamponnade » (compression aiguë du cœur liée à un épanchement dans une enveloppe inextensible, le péricarde) que l’on peut qualifier de crise cardiaque.1

Les signes cliniques généraux sont :

Les signes cliniques cardio-vasculaires sont :

Les signes cliniques respiratoires associés sont :

La tamponnade est une urgence médicale. Si une prise en charge médicale n’est pas réalisée rapidement pour réduire les phénomènes pathologiques (par remplissage vasculaire et par ponction péricardique permettant la décompression du cœur), l’insuffisance cardio-circulatoire aiguë peut entraîner rapidement le décès.

L’insuffisance respiratoire du point de vue médical

L’insuffisance respiratoire est la conséquence directe de l’œdème traumatique de la plèvre qui entoure les poumons. Provoquée, elle aussi, par la flagellation, elle se surajoute à la pathologie de l’insuffisance cardiaque.

La cause de l’insuffisance respiratoire est le dysfonctionnement de la mécanique ventilatoire provoqué par les traumatismes thoraco-abdominaux et par l’existence d’un épanchement pleural bilatéral occasionné par la flagellation. L’insuffisance respiratoire évolue vers la détresse respiratoire aiguë lorsque les altérations du métabolisme tissulaire deviennent sévères et menacent la vie.

Le thorax se trouve serré comme dans un étau et l’amplitude du mouvement respiratoire de la cage thoracique s’en trouvait fortement entravé. La respiration devient difficile, pénible, courte, haletante et insuffisante. Il en résulte une perturbation importante des échanges gazeux entre l’air ambiant et la circulation du sang.

Une personne atteinte d’insuffisance ventilatoire se trouve en insuffisance d’oxygénation (ou hypoxémie). Elle ne possède plus la capacité d’assurer une élimination suffisante du CO2 permettant de maintenir un pH stable et homéostatique (c’est-à-dire des valeurs normales des différentes constantes physiologiques : température, composition du sang, tonus cardio-vasculaire). Cette incapacité provoque de la fatigue musculaire, une dyspnée intolérable et peut nécessiter une ventilation mécanique.

Les signes cliniques généraux sont :

Les signes cliniques cardio-vasculaires sont :

Les signes cliniques respiratoires sont :

L’augmentation du CO2 dans le sang par une déficience persistante de l’oxygénation entraîne l’installation d’une acidose respiratoire et d’une hyperkaliémie. Si ces processus ne régressaient pas, le coma pouvait survenir très rapidement.

1 – L’acidose respiratoire est due à une augmentation du CO2 dissout dans le plasma par la diminution de la ventilation pulmonaire. La diminution du mouvement du CO2 du sang aux alvéoles pulmonaires puis à l’atmosphère crée un surplus de sécrétion dans les voies respiratoires qui entrave encore plus la respiration et en augmente la pénibilité.

2 – L’hyperkaliémie est due à l’augmentation de l’ion K+ (Potassium) dans les cellules de l’organisme. Le taux de potassium permet de maintenir le volume liquidien cellulaire et son excédent est excrété par les reins. Son excès déclenche en particulier des crampes abdominales, une faiblesse des membres inférieurs, des paresthésies (c’est-à-dire des sensations anormales de brûlures et de piqûres) qui se rajoutent à celles de la flagellation. L’hyperkaliémie peut aussi causer la mort par fibrillation du cœur.

L’insuffisance respiratoire est une urgence médicale. Elle entraîne une inefficacité cardio-circulatoire aiguë qui peut déboucher sur la mort si une prise en charge rapide médicalisée n’est pas réalisée (oxygénation, drainage pleural, ventilation assistée voire mécanique).2

Sur Jésus, la simple superposition des pathologies d’insuffisance cardiaque et d’insuffisance respiratoire augmentait considérablement le risque de mort imminente, d’autant plus que tous ces phénomènes se sont déclenchés avec une intensité certaine.

Il faut aussi se rappeler que la sueur de sang de Jésus survenue au cours de la nuit de Gethsémani a été provoquée par une angoisse extrêmement profonde accompagnée d’une détresse psychologique intense au cours d’une nuit de veille. Cette sueur de sang, ou hémathidrose, est un phénomène rare, mais médicalement connu. La matière colorante du sang, sans les globules, passe à travers les vaisseaux capillaires de la peau et s’évacue par les pores en une sueur rouge. Cette sorte « d’hémorragie capillaire » a pour conséquence de rendre la peau d’une très grande sensibilité et, bien sûr, d’affaiblir considérablement l’organisme, musclé.

Jésus avait donc abordé la flagellation dans les conditions suivantes :

1 –après une nuit sans sommeil,

2 – avec un organisme affaibli par l’épreuve psychologique et par la sueur de sang de Gethsémani,

3 – une peau devenue hypersensible,

4 – après un interrogatoire « musclé » devant le grand prêtre,

5 – avec une grande sensibilité physique et psychologique, liée à son incarnation.3

Ce qui a surpris, au cours des vérifications sur ces recherches médicales, c’est que les Évangiles ne rapportent aucun évanouissement de Jésus, ni la manifestation d’aucun malaise. On ne peut que rester surpris, sur le plan médical, de constater qu’il avait survécu à cette torture sans tomber dans un état comateux débouchant sur la mort après plusieurs évanouissements avertisseurs. On reste d’autant plus surpris, en particulier à la vue des violentes et nombreuses (environ 100 à 120) traces de coups de fouet sur son Linceul, que Jésus ait pu affronter ensuite une crucifixion avec une survie de trois heures sur la croix.

Les recherches que nous avons effectuées en particulier sur la flagellation avec des spécialistes en traumatologie, en réanimation et en criminologie nous ont amené à découvrir l’horreur insoupçonnée et l’épreuve extraordinairement douloureuse que représentait la flagellation pour Jésus.

Nos vérifications sur l’exactitude de ces pathologies décrites précédemment nous ont amenés à la constatation suivante : les connaissances actuelles en médecine d’urgence sont bien incapables d’expliquer cette résistance formidable de Jésus aux tortures endurées lors de la Passion.

* Membre du Conseil scientifique et conférencier du Centre International d’études sur le Linceul de Turin. Vient de publier, aux éditions F. X. de Guibert, La Passion de Jésus – De Gethsémani au Sépulcre, reconstitution médicale sur la mort du Christ à partir des dernières recherches sur le Suaire d’Oviedo, le Linceul de Turin et les grandes reliques de la Passion.


  1. Cette insuffisance cardiaque a été subie par Jésus : elle nous est confirmée par l’examen de la plaie du cœur sur le Linceul de Turin.
  2. Le suaire d’Oviedo (linge de 53 x 83 cm taché de liquide ensanglanté), reconnu scientifiquement comme étant le linge qui a été posé sur la tête du même cadavre qu’avait contenu le Linceul de Turin, confirme la pathologie d’insuffisance respiratoire par l’importance du liquide pulmonaire qui l’avait imprégné. Ce linge avait été taché à 4 reprises par du liquide provenant des poumons et s’écoulant par le nez et la bouche lorsque le corps de Jésus avait été déposé de la croix et porté au tombeau.
  3. Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 46, a. 5–8.