Le fruit de l'avant-dernier mystère
Éloge de l'euthanasie
Fabrice Hadjadj *
Laudate Dominum de terra :
dracones et omnes abyssi.
Ps 148, 7.
Adélaïde Barnard
L'attentif qui se trouve à seize heures vingt-quatre précises devant le magasin de lingerie fine de la rue du Docteur Barbaroux, à Brignoles, sous-préfecture du Var, ne manque jamais de voir passer une vieille dame trottinant sous un fichu de coton mauve. Généralement ponctuelle et prévisible comme une éclipse, on dirait quelque petit rouage égaré de la grande horloge cosmique. Les montres pourraient se régler sur son passage, n'étaient ses rhumatismes, qui la retardent quelquefois, et sa condition mortelle, qui l'empêchera un jour. Mais on a l'impression, à tout bien considérer, que ces retards et cette fin sont encore de l'exactitude, et que ce sont les montres qui du temps ne produisent qu'une pauvre approximation. Elle avance en marmonnant, disparaît bientôt dans la chapelle des Augustins.
C'est là que chaque fin d'après-midi elle récite le chapelet, seule, en trente-cinq minutes, soit sept minutes par mystère. Autour d'elle se déploie un halo bruissant qui interdit l'approche de certaines bonnes âmes qui voudraient rompre sa solitude. Il faut dire qu'Adélaïde Barnard, trois fois catherinette, est affligée de flatuosités chroniques. Sans crier gare, elle pétarade, et le monde à l'entour, plein de bonnes intentions, fait mine de ne pas entendre, mais cette mine trahit une gêne difficile à tenir. « Que voulez-vous, me confia-t-elle un jour, il y en a d'autres qui sont mieux lotis, mieux inspirés. Qui parlent en langues. Moi, j'ai reçu cela pour mon humiliation et pour éprouver les autres. Mais, notez-le, jeune homme, si cette chose m'humilie vraiment et que cela sonde les cœurs, rien n'empêche de penser qu'il s'agit d'un véritable charisme de l'Esprit Saint. S'il est Celui qui nous apprend l'humilité, ses dons ne sont pas tous brillants, je vous le dis. »
Notre-Dame de l'Euthanasie
Mlle Barnard, je dois le préciser à ceux qui s'étonnent de l'entendre parler ainsi, est une retraitée des Lettres classiques. Elle est aussi vierge consacrée. Une vierge de soixante-dix-sept ans. Jadis elle enseignait le grec avec un enthousiasme communicatif : « Une langue bien morte, sans doute, et c'est pourtant la langue de la Vie, celle du Nouveau Testament. »Un soir, au sortir de la messe, je l'entendis en grand débat avec Madame Levreau, la femme du pépiniériste.
« Ce que vous dites n'est pas chrétien, dit Madame Levreau.
— Eh bien moi je vous répète que si. L'euthanasie, on doit être pour. Tous ces gens qui se raccrochent à une petite vie mesquine ! Comment ne pas leur souhaiter de songer à la mort, et à une vie meilleure, éternelle !
— Sœur Adélaïde, intervins-je, je crois que vous ne savez plus très bien ce que vous dites.
— Au contraire, jeune homme, c'est vous qui ignorez votre vocabulaire. Rappelez-moi quel est le fruit de l'avant-dernier mystère, celui de l'Assomption, dans le Rosaire ?
— Je ne sais plus.
— C'est la grâce d'une bonne mort, lâcha Mme Levreau à ma rescousse.
— Et comment se dit « bonne mort » en grec ? Cela se dit « euthanasie ». Il y eut autrefois de nombreuses confréries de l'euthanasie, qui poussaient leurs membres à songer davantage aux fins dernières. Et la dévotion à Notre-Dame de la Bonne Mort était mieux répandue. Écoutez ce que vous chantez quand vous récitez l'Ave Maria : vous demandez à Marie de prier pour nous à l'heure de notre mort. C'est qu'elle est, dans sa sainte dormition, la Vierge dispensatrice de l'Euthanasie. »
Le mal et les mots
Ce mot me tintait à l'oreille avec un écho neuf. Je le croyais odieux, à cause de l'idée perverse à quoi notre époque peu hellénisante, et moins encore chrétienne, l'avait attaché. L'étymologie me le rendait dans sa verdeur première. Mlle Adélaïde Barnard me jetait vers d'inédites réflexions.
Une lecture de jadis aurait dû m'avertir. Je me souvins d'un entretien accordé à quelque gros tirage par un ancien ministre humanitaire, appelons-le Monsieur K., roquet du bon sentiment, qui avait lancé la mode très seyante du sac de riz sur l'épaule, propre à séduire un électorat de patronnesses sans paroisse. Il déclarait en substance : « Ne disons plus "euthanasie". Ce mot est affreux et connoté négativement. Parlons plutôt d'accompagnement à la fin de vie. » Pourquoi ce mot résonnait-il si mal aux tympans de Monsieur K. ? Quelle était cette connotation négative dont il parlait, si étrangère à l'origine attique du terme ? Il ne le disait pas, mais je ne tardais guère à comprendre.
Dans « euthanasie », il y a « nazi ». C'est cela qui effarouchait notre ministre partisan de la mort provoquée. On risquait de parler d' « euthanazisme », et d'associer le caducée venimeux à l'horrible svatiska. N'y eut-il pas d'ailleurs au commencement du IIIe Reich un plan d'extermination des incurables et des handicapés ? Monsieur K. craignait l'amalgame, car, bien sûr, ce pour quoi son cœur penchait, cela n'avait rien à voir. Il fallait dignement l'appeler « accompagnement de la fin de vie », comme d'autres avaient usé, pour une autre œuvre, de l' « heureuse » expression de « solution finale ».
L'ignorance littéraire de Monsieur K., suppléée par sa maîtrise du calembour, l'avait fait fuir un vocable qu'il croyait barbare au moyen d'un procédé linguistique relevant de la barbarie même dont il pensait s'extraire. Car employer d'habiles euphémismes afin de faire passer le poison pour une médecine et promouvoir l'assassinat par pitié, c'est là le jeu habituel du mal. Isaïe dénonce ce tour de passe-passe : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui changent les ténèbres en lumière et la lumière en ténèbres, qui tournent l'amertume en douceur et la douceur en amertume ! » (5, 20).
Le démon se présente toujours avec les apparences d'un guérisseur, et il donne à la damnation le nom de joie et de vie divine : « Vous serez comme des dieux », dit-il avec une voix plus céleste que celle d'un père carme. Pour être déchu, il n'en demeure pas moins ange. Mieux qu'aucun autre il sait se faire le compatissant. C'est même sa spécialité. Au Paradis, alors qu'il n'y a pas de souffrance, il compatit déjà : « Mes pauvres petits, vous ne pouvez pas manger du fruit de l'arbre ? »
Compassion meurtrière
La compassion à côté, la pitié déviée, voilà le grand truc diabolique. Le crime parfait : tuer en extrayant une balle. Son moyen : une pitié aveugle. Sœur Adélaïde m'expliqua que nous y étions en plein, dans cette bonté butée, et qu'en société des droits de l'homme, le démon, forcément, devenait adhérent à la ligue, se formait juriste, afin de faire du suicide un droit, un droit inaliénable, dérivé de l'article premier. Et de me rapporter cette parole de Bernanos : « Là où nous en sommes, en fait de morale, c'est ce que le grand Georges appelle les "mœurs américaines" : "le cœur dur et la tripe sensible." » Je lui demandai, songeant à un prochain article, la référence de cette citation : « La référence ? Mais c'est le Saint-Esprit ! Vous n'allez pas régresser jusqu'à faire l'universitaire ! C'est à méditer dans le fond de son âme, pas dans une note en bas de page. »
Méditons donc. « Le cœur dur et la tripe sensible », la sentence cerne très bien la mansuétude expéditive de nos temps. Les nouveaux escadrons de la mort sont formés de sentimentaux. Leur gentillesse s'injecte en doses létales. Avec une sensiblerie empressée, ils sont la proie d'une fiction grammaticale. Ils disent : « Nous allons supprimer ses souffrances », comme s'il ne s'agissait pas de supprimer le malade. Ils poursuivent : « Il nous a réclamé le repos », comme s'il n'avait pas crié d'abord sa détresse. On s'est aperçu, en effet, que les souffrants qui demandent de mourir lancent en fait un signal d'alarme : une présence aimante qui respire auprès d'eux le souffle dénudant de la vraie espérance peut les amener à récuser le suicide, c'est-à-dire à mieux attendre la mort. Mais, au lieu de cela, on les prend au mot. Alors qu'ils sont submergés par la douleur, on parle de leur requête libre et lucide, de leur volonté expresse, de leur choix ultime. Et l'on prétend faire son devoir, content de soulager un homme, et surtout, de libérer un lit. Si nous étions exaucés dès que l'envie de mourir nous prend, la terre ne serait plus que jonchée de cadavres. Heureusement que Dieu n'est pas si diligent. Il sait très bien que pour faire notre bonheur il vaut mieux ne pas exaucer nos vœux.
Enfin, avoir le cœur dur et la tripe sensible, c'est rendre la compassion semblable à la vengeance, et à une vengeance passionnelle. Les vindicatifs sont des hyper-sensibles. Ils frappent fort et cruel, mais c'est en raison, ou en déraison, d'une susceptibilité maladive, d'une extrême irritabilité à fleur de peau. Ils enragent au moindre bobo. Quelqu'un les lèse-t-il en eux-mêmes ou dans leurs proches, une colère aveugle s'empare d'eux, et si elle n'est pas éclairée par l'intelligence du cœur, ce redoutable prurit cherchera à s'apaiser dans une parodie de justice, en exterminant celui qui leur porta préjudice.
Ainsi la compassion homicide. C'est une démangeaison similaire. On souffre de voir souffrir ses proches. On a mal à leur blessure, et tout en croyant leur donner le repos, c'est soi aussi qu'on tend à apaiser, par une parodie de miséricorde. Notre vengeance élimine le pécheur, au lieu d'éliminer son péché. Cette compassion élimine le malade, au lieu d'éliminer son mal. Seulement la première a l'intention de nuire, la seconde, de soigner. Différence qui rend cette dernière plus pernicieuse, puisqu'elle se présente avec les dehors de l'amour.
Vincent Humbert et saint Vincent
Adélaïde me lança, énigmatique, le 22 janvier dernier : « Il y a Vincent et Vincent, pensez-y. L'un est vainqueur, et porte bien son nom, l'autre est vaincu, et s'effondre sous ce nom qui l'écrase. » Je mis quelque temps à comprendre ce second recours à l'étymologie.
On se souvient de Vincent Humbert, dont la demande du droit de mourir coïncida de façon significative avec celle du droit de s'enrichir de son éditeur. L'histoire de ce jeune homme pourrait faire le sujet d'une tragédie. L'actualité l'a réduite au fait divers. On a fait comme si tout se déroulait à un plan juridique et humain : d'un côté, les libertaires, qui se prononçaient en faveur d'une législation permissive, de l'autre, les moralisateurs, qui estimaient qu'il n'y avait qu'un petit effort de patience à accomplir, de la part de Vincent et sa mère. Au mieux on discernait autour du grabat le drame d'une mère, torturée par la pitié dangereuse, et d'un éditeur, arborant une compassion lucrative. Mais, à la vérité, derrière tout cela, il y a les dieux et les morts. Il y a le mystère de notre condition dolente, pécheresse et rachetée, entée à la croix, emportée dans le combat violent de la lumière et des ténèbres. Il y a le Tentateur et sa meute infernale face à la légion des anges de Dieu. Il y a la cohorte des bienheureux, et entre tous, auprès de Notre Dame de la Bonne Mort, l'ange gardien de chaque partie en cause et surtout le saint patron de Vincent, prince des martyrs, qui porte le nom du vainqueur, et ici, du vaincu. Ce signe échappa même aux commentaires chrétiens. Pourtant nos deux Vincent, le garçon et son protecteur, occupent les deux extrêmes de ce que l'on pense entendre par euthanasie : le suicide et le martyre.
Le diacre de Saragosse accepta si bien d'être mis au pressoir qu'on en a fait le patron des vignerons. Ses bourreaux s'épuisaient sur sa chair. Il était obligé de les encourager. Quand tout son corps fut brisé, le président Dacien lui dit : « Réponds-moi, Vincent, de quel œil regardes-tu ton misérable corps ? » Et Vincent reprit en souriant : « C'est ce que j'ai toujours désiré. » Aujourd'hui, c'est au président français qu'un autre Vincent s'adresse. Devançant l'interrogation : « De quel œil regardes-tu ton corps misérable ? », il pousse un cri sans sourire, mais dont on ne saurait lui faire grief : « C'est ce que nul ne saurait désirer. C'est l'horreur suprême et pire que la mort. » Pourquoi les deux Vincent font-ils des réponses si adverses ? Le premier est une victime de l'Église. Le second, une victime du monde. De toute façon, il faut être l'un ou l'autre, si, comme le dit Bossuet, notre corps est une victime qu'il s'agit d'immoler.
Saint Vincent a tenu dans le martyre parce que la charité le rendait déjà mort au monde. Vincent Humbert a demandé le suicide parce que le monde lui disait qu'il était déjà hors de la vie. Il est un authentique « suicidé de la société », et la notion qu'Artaud appliquait à Van Gogh trouve dans les victimes de la mort assistée une application très pure. La vie, pour notre société de sommation de la consommation, c'est l'accès à la culture de la marchandise, au sport, aux filles, à la volupté sensible. Un corps crucifié à un lit n'y a pas droit d'entrée, à moins d'en faire un spectacle. Le jeune Vincent avait appris cette leçon. La porte de l'enfer lui était barrée, mais il croyait que c'était la porte du Paradis. Et personne pour le détromper. Personne pour lui dire qu'il y avait une vie de l'esprit plus haute et plus vivante. Une élévation à même son grabat, plus élevée que celle des astronautes. Une étreinte au fond de sa solitude, plus douce que celle des femmes.
Adélaïde Barnard me donna le fin mot de son énigme le 25 janvier, fête de la conversion de saint Paul. Tandis que chez la marchande des quatre saisons elle choisissait ses pommes de terre : « Le pauvre gamin, me dit-elle, en étant travaillé par la mort, en criant sa détresse, il se figurait diminué, alors que son cœur se dilatait peut-être plus que le nôtre. Parce que penser la mort, se poser dramatiquement la question du sens de l'existence, c'est entrer dans une vie plus spirituelle, plus intense que celle de tous ces adolescents agités entre deux articles de grande surface. Voyez, il disait : « Je meurs de ne pas mourir », exactement comme la grande Thérèse. Mais qui pouvait lui faire entendre ces mots comme une parole d'espérance ? Qui pouvait lui donner à croire que rien n'est plus beau que la mort volontaire, mais qu'il y en a deux sortes, l'une divine et l'autre démoniaque ? Pas nous, sans doute, chrétiens affadis que nous sommes, et qui redoutons l'absolu. Nous sommes à l'époque du sel de synthèse, du sel mesquin, calibré, fluoré. Finis les grains candides qui condensent la saveur de l'Océan ! »
Royauté de la misère
Je me souviens de ce texte de Péguy, lu pour la première fois dans Les Grandes Amitiés de Raïssa Maritain, livre que m'avait passé frère Michel, mon père spirituel, qui avait connu Jacques. (Si j'explique comment ces lignes me sont arrivées et non à quelle page de l'ouvrage de Péguy elles se trouvent, c'est pour respecter la parole d'Adélaïde sur l'Esprit et témoigner de cette chaîne d'amitiés qui toujours entoure et seule permet la méditation intime) :
« La misère est une grandeur; si grande que les autres grandeurs humaines en comparaison paraissent petites; quand on connaît bien de vrais miséreux, ce qui frappe le plus en eux, dans l'abaissement même, c'est un certain ton de hauteur; leur humilité n'est souvent que de la hauteur, intérieurement possédée; ils ont toujours l'air de dire en parlant des autres hommes : vous qui ne connaissez pas la vie. […] Les misérables sont investis d'une grandeur qu'ils n'avaient pas demandée; ils sont condamnés par la force des événements à jouer la vie au tragique sans avoir le tempérament ou le génie tragique; ils jouent faux; ils jouent mélodramatique au lieu de jouer tragique; et l'on croit que leur vie est mélodramatique; mais elle est tragique tout de même; c'est l'expression qui manque. »
Nous-mêmes, chrétiens de nom, nous avons perdu ce sens de la misère et de son caractère tragique. Il faut préciser ce dernier adjectif. Ce qui caractérise le tragique, c'est la présence d'une transcendance : « Nous sommes des marionnettes entre les mains des dieux », dit Platon, et le fait que nous sommes des marionnettes libres, et non des instruments inertes, accentue la tragédie, loin de la diminuer. Or, lorsque nous voyons un misérable, nous adoptons une posture humanitaire, au lieu d'avoir une conscience tragique. Nous pensons à part nous : « Le malheureux qui n'a pas la chance d'être comme nous. » Nous faisons la prière du pharisien. Nous toisons le misérable de toute notre hauteur de bien-portants. Mais un vrai bien-portant, le Seigneur nous l'enseigne, c'est quelqu'un qui porte sa croix. Et le livre d'Isaïe nous rappelle dans le bréviaire, tous les jeudis de la première semaine ordinaire, que l'homme brisé est spécialement choisi par Dieu : « Quelle est donc la maison que vous bâtiriez pour moi ? Quel serait l'emplacement de mon lieu de repos ? De plus, tous ces êtres, c'est moi qui les ai faits et ils sont à moi, tous ces êtres — oracle du Seigneur —; c'est vers celui-ci que je regarde : vers l'humilié, celui qui a l'esprit abattu, et qui tremble à ma parole. »
Le lieu de repos du Seigneur, c'est l'être sans repos. L'habitation du Très-Haut, c'est singulièrement le corps ruiné, l'âme en détresse, car le texte ne dit pas l'« humble », mais l'« humilié » est celui que le Ciel regarde, et c'est à l'humble de l'entendre. Tout ceci rejoint l'affirmation de saint Vincent de Paul : « Les pauvres sont nos seigneurs. » Autrement dit, non seulement ils sont là pour mettre à l'épreuve notre charité, tenant, en quelque sorte, notre salut entre leurs mains; mais aussi ils tiennent un rôle charnière dans l'économie du Salut, ils nouent une affinité spéciale avec le Crucifié, enfin ils en sont l'icône parfaite, tant le peintre aveugle et à la main morte devient lui-même l'image du Christ que toute sa vie il cherchait à peindre.
Au lieu de reconnaître cela, au lieu de considérer le moribond comme notre maître, celui qui se tient au creuset de vérité de la souffrance, au lieu de le découvrir tragique et de mendier sa stature héroïque malgré lui, nous employons avec lui le ton mélodramatique et cherchons à le consoler de manière pathétique et triviale, comme s'il n'était pas lui-même, plus que nous, travaillé par le Consolateur. Au fond, nous l'apprécions comme un déchet et nous lui proposons le tri ou le recyclage : c'est nous qui serions au bon endroit, pas lui; c'est nous qui devrions le consoler, pas Dieu. Alors que notre tâche au mieux est de lui faire prendre conscience du mystère de Vie divine qu'il est pour nous, nous lui laissons entendre que nous possédons la vraie vie, avec nos joues roses, et aimerions la lui communiquer.
Les soins palliatifs sont une initiative heureuse, mais ils peuvent tourner à quelque nouvelle entreprise bourgeoise pour avoir licence de dormir en paix. Ils ne deviennent chrétiens qu'à la condition de reconnaître que ceux que l'on soigne sont plus grands que nous, qu'ils se trouvent au pas décisif, au seuil d'une éternité qui déjà physiquement se fait sentir et exige le détachement et l'offrande qui, chez nous, ingambes, peut n'être qu'une illusion. La bonne mort est le but de notre pèlerinage terrestre. Elle est l'entrée dans la Vie éternelle. Et ceux qui sont à bout de souffle sont concrètement plus près que nous d'être envahis par le Souffle de l'Infini. Ce sont eux qui font pour nous plus que nous ne faisons pour eux, puisqu'ils nous rappellent à l'ordre. La seule chose que nous puissions leur donner, c'est de leur montrer que ce sont eux qui nous donnent, qui nous montrent le point aigu de détresse et de vie où tout se joue : l'euthanasie, notre ultime combat. Et c'est à eux d'avoir compassion de nous, qui sommes dans la facilité et l'orgueil. Alors, seulement, ils trouveront une consolation qui n'est pas la nôtre, mais qui vient de plus haut.
Le moraliste et l'abîme
Comme j'écrivais cet article, une lettre me parvint de mon ami Henri Peter, professeur d'économie à la retraite, et critique à ses heures perdues. C'est un écrivain confus, mais d'intuition généreuse. À sa lettre était joint un article sur Zweig et Bernanos, refusé par plusieurs revues. Il y donne cette profonde citation tirée de La Pitié dangereuse, qui s'accorde avec ce que nous disions de la tripe sensible :
« Il y a deux sortes de pitiés. La première, sentimentale et faussement courageuse, est à vrai dire une impatience du cœur qui veut se libérer le plus vite possible de l'émotion envahissante due à un malheur étranger à soi : elle n'est en rien compassion mais refoulement instinctif de la souffrance de notre propre âme. L'autre, la seule qui compte, n'est pas pitié sentimentale, mais compassion créatrice : elle sait ce qu'elle veut, décidée à accompagner avec patience et persévérance dans les épreuves jusqu'aux dernières extrémités de ses forces, et même au-delà. »
Stefan Zweig parle ici avec une lucidité extrême. Et cependant, cinq ans après, devant le désastre de l'Europe ravagée par le nazisme, envers et contre ses propres paroles, il se suicidera avec sa femme. Le moraliste peut dire la vérité, mais vient une heure de désarroi extrême où il s'agit de la vivre. Et, à cette heure, nous ne savons pas qui nous serons. Une seule chose est sûre : notre vrai nom nous sera donné dans cette épreuve.
Je comprends à présent l'agacement d'Adélaïde Barnard devant le moralisme de Mme Levreau. Il est vrai que Vincent Humbert n'avait pas le droit de se suicider. Mais il est plus vrai encore que nous n'avons pas le droit de dire qu'il n'avait qu'à faire un petit effort de plus, l'écrasant de tout l'orgueil de notre bonne santé.
Dans son Traité de la patience, Augustin dit bien qu'aucune détresse ne doit nous pousser au suicide, ni même aucun enthousiasme, tel celui de ces donatistes si pressés de rejoindre le Ciel qu'ils provoquaient leurs persécuteurs et, quand ceux-ci rechignaient à les meurtrir, se jetaient du haut d'une falaise. Notre condition est tragique. Je ne veux pas dire triste : ce serait du mélodrame, ignorant de toute transcendance. En vérité, c'est la Joie même qui nous exige et nous brûle comme le fondeur qui sépare au feu l'or des métaux vils. Le martyre est pour tous. La grappe doit être pressée avant de procurer l'ivresse. Notre âme doit crever l'abcès de sa suffisance, afin d'accueillir la gloire. Ainsi, tôt ou tard, Dieu merci, la détresse se fait sentir, cette détresse positive qui nous fait mendiants de la miséricorde. Si nous oublions cela, si nous croyons que c'est une situation exceptionnelle, alors on est si désemparé quand la détresse advient que pour y parer en toute hâte, on promulgue un pseudo-droit au suicide, et l'on réclame en fait le suicide de toute l'humanité, puisque cette détresse est universelle. Les païens ignoraient le sens salvifique de la souffrance. Ils savaient du moins que notre malheur a partie liée avec les dieux. Or les catholiques d'aujourd'hui sont souvent en-dessous des païens. Ils proposent le christianisme comme un club de remise en forme et de bien-être : ils se rendent ainsi complices du désastre. Leurs remontrances n'y feront rien. Que vaut la lettre de la morale, quand l'esprit n'y est pas ?
Saint Augustin ajoute à ce sujet, contre les pélagiens, que la patience dans le martyre est une grâce. Cela ne veut pas dire qu'elle n'est pas donnée à tous — Dieu ne refuse sa grâce à personne —, mais qu'elle relève d'une relation intime avec son Seigneur, mieux : qu'elle creuse en nous une intériorité inouïe, plus profonde que l'abîme. Aussi, notre plus grande crainte, quand il s'agit de consoler quelqu'un, ce devrait être de réussir, de réconforter une âme par nos propres ressources et de la priver ainsi de la divine Consolation. Nous devons avoir cette douceur, qui ressemble étrangement à de la cruauté : non pas panser les plaies à tout prix, mais les aider à s'ouvrir plus à fond, sur une lumière plus forte que celle du monde. Notre présence ne doit pas chercher à abolir la solitude du mourant : ce serait s'efforcer à le faire mourir dans la superficialité. Notre présence doit plutôt s'incliner devant cette solitude, devinant qu'elle est le lieu d'une rencontre verticale. Ceux qui ont le sens du secret me comprendront. L'agonie nous montre l'homme dans l'obscurité. Par derrière, le soleil l'enveloppe. Nous le voyons à contre-jour. Qu'on se souvienne de la dernière parole de Bernanos avant de remettre son esprit : « A nous deux ! »
Vous êtes morts
Saint Paul écrit aux Colossiens : « Vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée en Dieu avec Jésus-Christ. » Voilà la Bonne Nouvelle. Nous sommes morts... déjà. Et notre Vie est au Ciel, qui nous appelle si fort, qu'elle peut arracher notre âme de notre corps. C'est le principe d'une mort heureuse, d'une vraie euthanasie.
J'ai déniché naguère un petit exemplaire dépenaillé de La Bonne Mort d'Alphonse de Liguori. Il se trouvait perdu sur une étagère, entre un Que sais-je ? et un Chesterton, dans les toilettes de ma belle-sœur Sophie. C'est à l'occasion d'une retraite en ce lieu que je l'ai découvert puis dérobé (Sophie l'apprendra par ces lignes). Je lis au chapitre « Manière de se préparer à la mort » cette référence à un grand Père latin : « D'après saint Ambroise, ceux-là font une bonne mort qui, à l'approche de l'heure suprême, sont déjà morts au monde, c'est-à-dire détachés de toutes ces choses, dont aussi bien il faut, bon gré mal gré, se séparer alors. » On ne saurait mieux dire. Il faut seulement préciser, comme je me suis attaché à le faire dans La Terre, chemin du Ciel, que le détachement dont il est ici question n'est pas un mépris ni un détournement des choses terrestres, mais au contraire un amour de celles-ci jusque dans leur Source. Être mort déjà, ainsi que le rappelle saint Paul, c'est avoir ici-bas une vie déjà céleste, en souffrance de rejoindre la Patrie.
J'ai revu Adélaïde Barnard le jour de Notre-Dame de Lourdes. Le 3 février, veille de la journée chrétienne de la communication, elle avait fait régler son sonotone et en sortant de chez l'opticien-acousticien, parmi les travaux de la place Caramy, elle avait glissé et s'était cassé le col du fémur. À l'hôpital où je suis allé la voir, elle me reçut avec un sourire derrière lequel couvait une ombre d'angoisse : « Il se peut, malgré tout ce que je sais, malgré tout ce que je vous ai dit, qu'un de ces prochains jours, je me mette à gueuler qu'on m'achève comme une vieille bourrique qui ne vaut plus rien. Eh bien, à ce moment-là, écoutez-moi bien, il ne faudra pas m'écouter. »
* Marié, père d'un enfant, professeur de littérature et de philosophie en lycée, à l'IPC et au séminaire de Toulon. Est l'auteur aux Provinciales et au Cerf d'essais et d'œuvres dramatiques, dont La Terre chemin du Ciel (2002), La salle capitulaire (avec Gérard Breuil, 2003), À quoi sert de gagner le monde (2002, rééd. 2004). Et dernièrement : Passion-Résurrection, avec le peintre Arcabas.