Avril–Juin 2004

Quelques propos sur l’attention chez Simone Weil

Nicolas Henri-Rousseau*

« Un quart d’heure d’attention vaut beaucoup de bonnes œuvres » (Simone Weil)

Tout le monde a plus ou moins entendu parler de Simone Weil, la « philosophe ». Moins nombreux sont ceux qui l’ont lue. Si l’on s’accorde généralement à louer son sens de l’absolu, sa générosité, si on la cite même parfois, l’idée qui reste d’elle est le plus souvent celle d’un esprit certes original mais paradoxal et excessif, à l’image d’une biographie brève où cohabitent la lutte syndicale, le combat aux côtés de la république espagnole et une adhésion au christianisme dans sa profondeur mystique.

Rappelons seulement, pour situer les choses, que Simone Weil est née en 1909, dans une famille bourgeoise et parisienne d’origine juive mais parfaitement agnostique. Son père est médecin, son frère grâce à des dons exceptionnels deviendra un des meilleurs mathématiciens de notre époque. Après des études dans différents lycées parisiens, elle intègre l’École Normale Supérieure qui la conduit à l’agrégation de philosophie à laquelle elle est reçue à 22 ans. Elle meurt à Londres où elle avait rejoint la France Libre en 1943.

Son œuvre consiste en des textes rédigés sur des cahiers et des lettres, recueillis après sa mort par Gustave Thibon et par le Père Perrin qui avaient été les confidents du mûrissement de sa pensée et qui les ont regroupés par thèmes : L’Enracinement, La Pesanteur et la Grâce, La Connaissance surnaturelle, La Source grecque… L’originalité, la densité de ses textes, la profondeur de l’inspiration chrétienne qui en constitue le lien, l’acuité de l’intelligence libre de toute tentation intellectualiste soutiennent, à mon sens très favorablement, la comparaison avec Pascal.

Parmi ces thèmes clefs de la pensée de Simone Weil, il en est un que nous nous proposons d’approcher aujourd’hui car il est une bonne manière d’aborder sa « philosophie ». Il pourrait en être, en quelque sorte, la première marche.

Pour essayer de comprendre ce qu’est l’attention, il faut commencer par saisir ce qu’elle n’est pas. Elle est fondamentalement tout autre chose que la volonté. Sur l’affirmation de cet apparent paradoxe, Simone Weil revient en plusieurs endroits : la volonté n’a de prise que sur quelques mouvements musculaires mais elle ne peut pas avoir de prise sur la vérité qui est un bien. Et un bien ne peut être que le fruit d’une quête. La volonté peut beaucoup. Mais elle ne peut pas un atome de bien. La volonté est active, l’attention est une attente.

« Tous les contresens, dans les versions, toutes les absurdités dans la solution des problèmes de géométrie, toutes les gaucheries de style et toutes les défectuosités de l’enchaînement des idées dans les devoirs de français, tout cela vient de ce que la pensée s’est précipitée hâtivement sur quelque chose et, en étant ainsi prématurément remplie, n’a plus été disponible pour la vérité. La cause est toujours qu’on a voulu être actif ; on a voulu chercher […]. Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus car l’homme ne peut pas les trouver par ses propres forces, et s’il se met à leur recherche, il trouvera à la place de faux biens dont il ne saura pas discerner la fausseté. »1

La véritable attention implique une attitude où la pensée est suspendue, où l’imagination, cette « combleuse de vide », est enchaînée. Simone Weil revient souvent sur le rôle négatif de l’imagination lorsqu’il s’agit de Vérité, de Bien, de Beauté.

Cette attente de la vérité, de toute vérité (mais toute vérité même la plus humble a un lien secret avec celui qui a dit « Je suis la Vérité »), cette attente de la vérité, dis-je, caractérise et résume Simone Weil comme elle le souligne souvent elle-même, notamment dans ses lettres au Père Perrin. Tout son être a été une attente, en ušomenh, comme elle se plaît à le dire, dans l’attitude de l’Electre de l’Orestie, de la Pénélope de Monteverdi. Une attente fidèle et sans espoir, la quête du mendiant sans parole, de celui qui frappe inlassablement. De celui qui aime. Attente implicite de Celui qui nous attend, Celui dont la liturgie dit « Quaerens me sedisti lassus »2 contrepoint des attentes mêlées de l’âme et de l’Aimé.

On peut approcher, à présent, le lien que Simone Weil établit entre l’attention et la prière. L’attention est une prière implicite même si elle porte sur la géométrie ou une étude quelconque. En retour, la prière est essentiellement attention à Dieu, regard sur Lui.

« Ce n’est pas vainement qu’on nomme attention religieuse la plénitude de l’attention. La plénitude de l’attention n’est pas autre chose que la prière […] Le Christ est le serpent d’airain qu’il suffit de regarder pour échapper à la mort. Mais il faut pouvoir le regarder d’une manière tout à fait ininterrompue. »3

Ailleurs :

« La solution d’un problème de géométrie n’est pas en elle même un bien précieux, mais la même loi s’applique aussi à elle, car elle est l’image d’un bien précieux. Étant un petit fragment de vérité particulière, elle est une image pure de la Vérité unique, éternelle et vivante, cette Vérité qui a dit un jour d’une voix humaine : Je suis la Vérité… »4

L’attention est attente, disions-nous, désir. L’attention est amour. L’attention a l’amour pour origine et l’amour pour fin. Seule l’attention véritable peut atteindre l’amour véritable. Cela est vrai de l’Amour de Dieu comme de l’amour du prochain. Notre Dieu est un Dieu caché, qui a pris le visage de la Croix. Notre prochain est blessé de la blessure originelle, comme nous, mais cette identité nous rend étrangers. Nous fuyons naturellement la Croix comme les apôtres et donc Celui qui l’a revêtue, même si nous sommes pieux. Mais la « piété » ne fait-elle pas bon ménage avec l’imagination ? Nous fuyons naturellement le malheur et donc le prochain qui en est revêtu. Mais la « charité » ne fait-elle pas bon ménage avec les bons sentiments ?

L’attention est le fruit de la grâce.

« Seule l’opération surnaturelle de la grâce fait passer une âme à travers son propre anéantissement jusqu’au lieu où se cueille l’espèce d’attention qui seule permet d’être attentif à la vérité et au malheur. C’est la même pour les deux objets. C’est une attention intense, pure, sans mobile, gratuite, généreuse. Et cette attention est amour.

Parce que le malheur et la vérité ont besoin pour être entendus de la même attention, l’esprit de justice et l’esprit de vérité n’est pas autre chose qu’une certaine espèce d’attention qui est du pur amour. »5

Simone Weil insiste, c’est un trait essentiel de sa pensée, sur la parfaite similitude qui existe entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Elle est en cela en parfaite harmonie avec le précepte évangélique annoncé par le Lévitique. Mais elle apporte certains éclairages inédits sur ce commandement, dont la force et la profondeur ne peuvent pas laisser indifférent. Ils sont la marque de ce que je n’hésite pas à considérer comme la touche spécifique de sa sainteté.

Lisons ce texte magnifique :

« Ce n’est pas seulement l’amour de Dieu qui a pour substance l’attention. L’amour du prochain dont nous savons que c’est le même amour, est fait de la même substance. Les malheureux n’ont pas besoin d’autre chose en ce monde que d’hommes capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile ; c’est presque un miracle ; c’est un miracle. Presque tous ceux qui croient avoir cette capacité ne l’ont pas. La chaleur, l’état de cœur, la pitié n’y suffisent pas. »6

Et Simone Weil évoque la légende du Graal. L’attention, pour Simone Weil, suppose l’effacement de soi, l’impartialité. Cela est vrai du plan intellectuel comme du plan moral et du plan religieux. L’intelligence doit être un juste juge qui ne fait pas acception de personne. Elle doit prendre modèle sur notre Père du Ciel qui fait pleuvoir la pluie et briller le soleil sur les bons comme sur les méchants. C’est le contraire de la pensée idéologique qui, ayant choisi son camp, n’accepte de lumière que celle qui peut profiter à son camp, par exemple quant à la lecture de l’histoire. Non seulement l’esprit qui a faim de vérité ne doit pas faire acception de personne mais il doit faire taire sa propre personne. Il n’est pas d’attention véritable sans la véritable humilité.

« Tout l’effort des mystiques a toujours visé à obtenir qu’il n’y ait plus dans leur âme aucune partie qui dise « je ». »7

Mais tout cela, dira-t-on, n’est-ce pas du dolorisme ? Le malheur, la croix, l’effacement de soi toujours présents chez elle ! Non, croyons-nous, il ne s’agit pas de dolorisme mais de l’effet de la lumière apportée par l’attention de l’âme sur le mystère du Christ et sur l’humaine condition ; l’un éclairant l’autre. Cette lumière permet seule au contraire le jaillissement de cette joie appelée parfaite pour saint François d’Assise et dont le Christ nous dit que nul ne pourra nous l’ôter. Peut-être est-ce l’éclairage de cette phrase au premier abord énigmatique :

« Il faut avoir eu par la joie la révélation de la réalité pour trouver la réalité dans la souffrance. »8

L’approche de Simone Weil, on l’a compris, ne peut se faire que par un détour à travers quelques sentiers de la pensée des mystiques chrétiens.

Disons seulement, à titre de simple évocation, les échos qui pourraient être discernés entre certains thèmes de Simone Weil et la mystique.

Le premier thème qui est le but de tous les autres, c’est l’union à Dieu. Le mariage de la perfection divine et de la misère humaine. Nous pouvons penser ensuite au désir de Dieu impérieux et inlassable auquel Dieu ne peut que répondre (Sainte Catherine de Sienne). La pauvreté de l’âme, la dame Pauvreté de saint François. La nuit du sens et de l’esprit exposée par saint Jean de la Croix. La croix pour seule présence et la mort mystique (Saint Paul de la Croix), l’âme aveugle conduite par le Christ.

On peut encore évoquer certains éclairages sur le Christ en sa Passion fait péché et malédiction, qui trouvent leurs prolongements chez une grande mystique récente et encore mal connue, Claire Ferchaud.

Au-delà de ce bref aperçu, bien des thèmes resteraient à explorer, bien des interrogations à lever. Notamment celle qui consiste à se demander comment Simone Weil, en dépit d’une complète adhésion à la Foi de l’Église, à ses sacrements et à sa liturgie, a pu refuser le baptême et donc son entrée dans l’Église. C’est un sujet délicat qui demanderait beaucoup… d’attention, et qui de toute façon dépasse le cadre de ce propos.

* Maître en philosophie, ancien élève de l’IEP.


  1. Attente de Dieu, La Colombe, p. 37.
  2. Séquence « Dies Irae » : « En me cherchant, tu t’es assis, fatigué. »
  3. La condition ouvrière, Idées N.R.F., p. 363.
  4. Attente de Dieu, p. 77.
  5. Écrits de Londres, NRF. Espoir, p. 36.
  6. Attente de Dieu, p. 79.
  7. Écrits de Londres, p. 17.
  8. La Pesanteur et la Grâce, p. 89.