Le Juste de La République de Platon et Le quatrième chant du Serviteur souffrant d'Isaïe
Olivier Henri-Rousseau*
« Jésus, cependant, se taisait », dit saint Mathieu (26, 63) de Jésus comparaissant devant ses juges qui vont le condamner iniquement : Jésus se tait, au lieu de répondre au prince des prêtres qui l'interroge sur les propos qu'on lui attribue, selon lesquels il pourrait détruire le Temple et le reconstruire en trois jours. De même, dans l'Évangile de saint Jean, lors de la comparution de Jésus devant Pilate, lorsque celui-ci lui demande d'où il provient (19, 9) : « Jésus ne lui donna pas de réponse. » Son mutisme amène le commentaire suivant du gouverneur romain : « Tu ne me parles pas à moi ! Ne sais-tu pas que j'ai pouvoir pour te relâcher et que j'ai pouvoir pour te crucifier ? »
Cet épisode se déroule peu après que Pilate a proposé aux juifs le choix entre libérer Jésus et relâcher le brigand Barabbas. Nous avons du mal à comprendre ce silence du Christ devant ceux qui ont pouvoir de le condamner, nous qui avons toujours tendance à nous défendre devant les accusations et à nous justifier; nous anticipons les conséquences de ce silence devant les juges : la condamnation. Certes, nous savons qu'il y a dans ce mutisme l'accomplissement des prophéties d'Isaïe : « On le maltraite, et lui s'humilie et n'ouvre pas la bouche... », dit le prophète à propos du Serviteur souffrant (Is 53, 7).
Mais écoutons l'oracle :
« Voici que prospèrera mon Serviteur... Son aspect défiguré n'avait plus rien de l'homme... Méprisé, délaissé par les hommes... nous n'en faisions nul cas... Et nous, nous l'estimions frappé, atteint par Dieu et humilié... On le maltraite, et lui s'humilie et n'ouvre pas la bouche... Par jugement il a été enlevé... On a placé son tombeau avec des méchants... bien qu'il n'eût pas commis de violence et qu'il n'y eût pas de tromperie dans sa bouche. »
Ces quelques traits du Serviteur souffrant, qui font apparaître un Juste maltraité et mis au rang des malfaiteurs, nous les avons volontairement mis à part des autres traits apparaissant au quatrième chant d'Isaïe. Ainsi sélectionnés, ils ne sont pas sans évoquer certains traits du Juste tels qu'ils apparaissent dans un passage relativement mystérieux du dialogue de Platon, La République, œuvre postérieure de quelque cent cinquante ans à la prophétie d'Isaïe; c'est ce que nous allons considérer maintenant, sans nous interroger sur de possibles influences d'Isaïe sur Platon via l'Égypte. Dans ce passage où il est question de chercher à savoir ce qu'est la justice, le texte met en scène non pas Socrate mais un autre personnage, Glaucon, qui exprime alors une pensée qui n'est pas la sienne. Elle va bien au-delà, comme s'il vaticinait :
« Ne retranchons rien, ni à l'injuste de son injustice, ni au juste de sa justice, mais au contraire installons chacun des deux dans la perfection de la pratique qui est la sienne... Que l'injuste, en ce qu'il entreprend, assure correctement le secret à ses injustices, s'il doit en toute rigueur être injuste; mais s'il est pris, il doit être tenu pour un injuste qui ne compte pas, car le comble de l'injustice, c'est qu'on vous croie juste alors que vous ne l'êtes pas. Ainsi donc, on doit doter de l'injustice la plus achevée, l'homme qui est injuste en perfection, ne rien en retrancher, mais lui accorder de s'être acquis, en commettant les injustices les plus grandes, la plus grande réputation dans la voie de la justice... »
Avec ce préambule, où nous sommes amenés à envisager la possibilité d'un homme fondamentalement injuste, mais présentant toutes les apparences de la justice, nous voici contraints à faire l'effort d'intelligence, pour distinguer la vraie justice, de l'« opinion » que l'on peut en avoir, dans une société donnée. Poursuivons la citation :
« Après avoir campé de cette façon la figure de l'injuste, campons en parole, le juste auprès de lui : homme de bon aloi et de bonne race, qui selon le mot d'Eschyle, accepte non pas d'être réputé homme de bien, mais de l'être réellement; donc, retranchons-lui-en la réputation, car, s'il doit être réputé juste, une telle réputation lui vaudra honneurs et cadeaux; ce devra donc être un mystère si c'est en vue de la justice qu'il est tel, ou si c'est en vue des cadeaux et des honneurs; qu'il n'ait désormais pour tout vêtement que sa justice; qu'on imagine en outre sa condition à l'opposé de celle du premier; que ne commettant en effet aucune injustice, il ait la plus solide réputation d'injustice, afin que la pierre de touche de son penchant dans le sens de la justice, ce soit la résistance de ce penchant à l'effet produit par la réputation et par les conséquences qui en découlent, mais que jusqu'au trépas il reste inébranlable, avec la réputation, durant sa vie, d'être injuste tandis qu'au contraire il est juste; bref que l'un et l'autre, dans leur marche vers le point extrême, l'un de la justice, l'autre de l'injustice, soient soumis à notre décision, pour savoir lequel des deux est le plus heureux... »
Un tel propos, on le voit, s'adresse non seulement à notre intelligence, mais également à notre cœur, dans sa capacité d'aimer ou de refuser d'aimer. Il faut le cœur, et non pas seulement l'intelligence, pour dépasser ainsi la voie de l'opinion, et s'élever à la Vérité de la Justice, pour la reconnaître en elle-même et par elle-même. Mais il y a une logique, dans cette voie de la vérité, que le passage de La République dévoile :
« Le juste dans la condition où il est, sera fouetté, soumis à la torture, enchaîné, on lui brûlera les yeux et, finalement, après avoir enduré tous les maux possibles, il sera empalé; alors il reconnaîtra que ce qu'il fallait accepter, ce n'est pas d'être réellement homme de bien, mais d'en avoir la réputation. » II 361, 362.
On peut considérer dans ce dernier passage une réminiscence de la condamnation, alors peu ancienne, du maître de Platon, Socrate; on peut aussi y voir une référence implicite à la fin dramatique d'Antigone, condamnée à mourir emmurée pour avoir enfreint les lois écrites afin d'obéir aux lois non écrites, et on n'aurait pas tort. Mais ce sur quoi nous voudrions porter particulièrement notre attention, c'est que l'archétype du Juste apparaissant dans ce passage de Platon, autrement l'« idée de justice » implique, dans toute sa pureté, que celui qui est parfaitement juste soit perçu par l'opinion comme étant injuste, et qu'il soit condamné et supplicié pour crime, alors qu'il est parfaitement juste. Cette mise à mort injuste du Juste est en quelque sorte le sceau de sa justice. En ce sens le passage de La République peut nous aider à approfondir un aspect de la Passion du Christ, qui n'est pas au cœur de la Rédemption, mais qui lui est pourtant intimement lié, le « Jésus, quant à lui, se taisait » de saint Mathieu et l'opposition qu'établit avec force saint Pierre entre la grâce accordée au brigand Barabbas et le supplice de la croix infligé au Christ, quand il s'écrie dans le second discours qu'il adresse aux juifs, et qui est relaté dans les Actes des Apôtres :
« Mais vous, vous avez renié le Saint et le Juste, et vous avez réclamé la grâce d'un meurtrier ».
Si les caractéristiques propres au Juste de La République peuvent apporter un éclairage complémentaire à notre vision de la Passion, il faut cependant reconnaître qu'est complètement absente de la vision de Platon l'idée que le supplice du Juste condamné pour injustice foncière va détruire l'injustice; est absente cette réalité mystérieuse annoncée par Isaïe dans son quatrième chant du Serviteur Souffrant :
« Méprisé, nous n'en faisions nul cas. Or ce sont nos maladies qu'il portait, nos douleurs dont il prenait la charge, et nous, nous l'estimions frappé, atteint par Dieu et humilié. Mais lui, c'est à cause de nos forfaits qu'il était transpercé, à cause de nos fautes qu'il était écrasé. Le châtiment qui nous vaut la paix était sur lui, et par sa meurtrissure nous avons été guéris... Nous étions tous errants comme des brebis... et Yahvé a fait retomber sur lui notre faute à nous tous... Il a été exclu de la terre des vivants, à cause du forfait de mon peuple, il a été frappé. » (53, 3–6, 8)
Face à une telle pensée, on ne peut que faire sien ce passage de la déclaration conciliaire de Vatican II Nostra aetate (p. 694) :
« Depuis les temps les plus reculés jusqu'à aujourd'hui, on trouve dans les différents peuples une certaine sensibilité à cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la divinité suprême, ou encore du Père. Cette sensibilité et cette connaissance pénètrent leur vie d'un profond sens religieux. »
L'un des intérêts du passage de Platon est donc d'attirer notre attention sur le mutisme du Christ et sur sa condamnation injuste, lui qui est le Juste par excellence, en nous permettant d'y déceler l'un des signes de sa sainteté. Il apporte en particulier une possibilité d'éclairage complémentaire à ce passage de la seconde Épître de saint Paul aux Corinthiens (5, 21) où il est dit : « Celui qui n'avait pas connu le péché, Dieu l'a fait péché pour nous, afin qu'en Lui nous devenions justice de Dieu. »
* Professeur à l’Université de Perpignan, docteur en sciences physiques, licencié en philosophie.