Stabat Mater dolorosa...
Jean-Louis Massoure *
Ça me paraît incroyablement loin déjà...
Nous sortions de la guerre, de la seconde guerre mondiale. Dans mon petit village de montagne1 — quelques dizaines d'habitants et un sentier pour y accéder — nous n'avions ni cinéma, ni télévision, ni journaux. Papa avait assez à faire avec son travail : tout en ayant gardé quelques vaches, les prés et les champs, il allait, comme journalier, « se gagner la vie », selon l'expression consacrée, dans ce qu'on appelait alors « les chantiers » : on commençait l'équipement hydro-électrique de la Vallée.2 Maman ne savait ni lire, ni écrire; orpheline de père et de mère avant même d'aller à l'école, elle avait fait son éducation en travaillant à la ferme, dès son enfance, avec le seul homme de la maison, un grand-père aimant et aimé... Elle était passée complètement à côté des Lumières; le peu qu'elle savait constituait un bagage qui paraîtrait bien dérisoire aujourd'hui : elle connaissait, en patois évidemment, le nom des étoiles, celui des fleurs, elle savait s'occuper des animaux de la ferme, elle avait quelques rudiments de cuisine, elle nous tricotait la plupart des vêtements, elle nous faisait faire notre prière. Oh, une prière très courte que j'ai longtemps cru de son invention : nous nous agenouillions, le soir avant de nous coucher, au pied de notre lit, devant le crucifix accroché au-dessus du chevet, elle disait simplement : « Sainte Vierge, je remets mon fils entre vos mains ». C'était, mais comment aurais-je pu le savoir, ce qu'elle dirait, bien des années plus tard, au moment où, dans sa dernière demeure terrestre, on mettrait mon frère, si jeune, dans le cercueil. Comme un dernier adieu, un triste et pourtant si confiant « à Dieu », elle remit le corps et l'âme de son fils, elle s'en remettait à la Mère de douleurs...
Oui, c'était l'époque où nous ignorions que Mallarmé avait fait un sort aux « mots de la tribu », que Rimbaud avait nié la tautologie suprême du Buisson ardent, infligeant au « Je suis Celui qui suis » le démenti cinglant du « Je est un autre ». Saussure n'avait pas encore rompu le pacte entre le signifiant et le signifié : le monde était resté pour nous tel qu'Adam l'avait nommé. On appelait donc un chat un chat, Dieu, Dieu, et nous ne suspections pas qu'il y eût là quoi que ce soit d'arbitraire.
Nous ne recevions pas non plus, vous l'aurez compris, le quotidien La Croix (à supposer qu'il parût déjà !)...
Je ne saurai donc jamais si les évêques de l'après-guerre m'auraient interdit, allez ! fortement déconseillé, d'aller voir La Passion du Christ de Mel Gibson, ou la Passion de Mel Gibson du Christ : il y a eu, dans les critiques, tellement d'embrouillamini, de tintamarre, comme disait Monsieur Jourdain, qu'on peut s'y tromper !
Je les trouve peureux, nos évêques, enfin le comité des six qui se sont exprimés pour les autres : ils marchent sur des œufs. Non pas sur les œufs de Pâques qu'on vend à la sortie de la messe le jour des Rameaux, mais les œufs cachés sous leur pas (alors que Jésus leur a montré qu'on pouvait marcher sur les eaux !), comme des bombes anti-personnel, de l'antisémitisme et de l'islamisme. Au point où en sont les choses, déjà qu'ils se trouvent confinés par la sacro-sainte laïcité dans les églises, je me demande s'ils auront même le courage, bientôt, d'y rester...
Stabat Mater... Quand je mesure le peu de choses que sait maintenant un enfant qui fait sa première communion, et tout ce que nous savions ! Ou plutôt ce que nous retenions car nous nous contentions bêtement de pratiquer et d'être sages pendant l'office.
Ma petite église de village, toute blanche au milieu des prairies et des jardins, accotée à son minuscule cimetière dans lequel de simples dalles de schiste grossièrement gravées recouvrent la terre des tombes, s'était tue : le Jeudi Saint, en fin d'après-midi, elle avait sonné le glas, trois coups graves et sombres, puis plus rien jusqu'au dimanche. Tout le monde s'arrêtait de travailler. Jusqu'au dimanche aussi. C'est qu'il y avait un mort dans la paroisse et pas n'importe lequel; une vieille connaissance, toujours crucifié et toujours vivant, ou plutôt toujours là; toujours là parce qu'il y avait un crucifix dans toutes les chambres, je vous l'ai déjà dit. Dans toutes les maisons. Jamais le crucifix des riches avec le Christ cloué et tous les instruments de la passion, le fouet, le roseau, la couronne d'épines, les clous, l'écriteau, INRI, la lance, l'éponge, toute la panoplie... Mais une croix, une simple croix en bois que le Christ ressuscité avait laissée sur le plâtre de ma chambre en souvenir de son passage et de son agonie (« Petits enfants, c'est pour peu de temps que je suis avec vous ») et à laquelle maman avait ajouté, le dimanche des Rameaux, une petite tige de buis béni à l'intersection des portants. C'est à cette croix que je confiais mon âme et mes pauvres péchés avant de m'endormir. On la changeait tous les ans, à Sainte Croix justement, après Pâques ...
...« Il me semble que la semaine prochaine ce sera sainte Croix... » disait ma mère qui, bien qu'assez distraite d'habitude, gardait la mémoire exacte des fêtes religieuses, ce qui du reste n'était pas très curieux puisque, dans la civilisation pastorale qui était la nôtre, toutes les grandes dates de l'année étaient marquées par celles du calendrier liturgique : à Toussaint, on payait ses dettes, à la saint Jean, on vêtait les prés, à la saint Michel, on ramenait les troupeaux des estives, à la saint Barthélemy, on invitait sa famille pour le Patron de la paroisse. Pas un seul de ces Patrons ne nous était inconnu : saints Pierre et Paul à Saligos le 29 juin; saint Pierre, encore, à Viscos, le même jour; saint Barthélemy donc, à Chèze, le 24 août; saint Michel à Sazos, Vizos et Viella, le 29 septembre; saint Sylvestre à Viey, le 31 décembre; saint Vincent à Sers, le 22 janvier; saint Laurent à Betpouey, le 10 août; saint Matthieu à Gèdre, le 21 septembre; saint André à Luz, le 30 novembre ...
Elle avait formulé sa remarque sous forme d'hypothèse, non pas qu'elle doutât si nous rentrions dans la période des Rogations mais parce qu'elle avait pour habitude d'énoncer les choses sur le mode de l'éventuel au cas où quelque événement imprévu, quoique improbable, eût pu nous empêcher de participer aux processions. Aussi, pour conjurer le mauvais sort, préférait-elle donner l'impression d'être peu sûre de la date des Rogations, de sembler ne la fournir qu'à tout hasard. « On verra... », avait-elle ajouté en effet à sa remarque afin, lui semblait-il, d'empêcher le destin de contrecarrer ses projets. Elle n'accordait pas à notre réponse une grande importance car elle savait que, d'ici là, elle aurait le temps de vérifier la date et l'heure. De toute façon, puisque nous habitions la maison la plus rapprochée de l'église, elle pourrait prendre la procession « en route ».
Tout de même, à force d'en parler sans en avoir l'air, elle conférait à cette fête encore lointaine le caractère d'un événement que la gradation « dans trois jours », « après demain », allait situer de façon si exceptionnelle, si inéluctable dans le temps que nous l'attendions, finalement, avec impatience.
Elle se demandait s'il serait agréable ou non d'aller vers Sarrèro3 : l'année dernière « il faisait si beau »... Peut-être ferait-il, cette année, « un froid à peler » comme il y a deux ans... Elle remontait ainsi dans le passé parce qu'elle aimait rattacher à chaque événement un ciel bleu, le soleil, des nuages, la pluie ou le vent : dans quelques années, en effet, ce seraient les rayons qui l'avaient incommodée, les gouttes qui avaient mouillé son visage, l'odeur des lilas de notre jardin qui lui permettraient d'affirmer qu'elle avait participé à ces Rogations, d'en détailler le trajet en le jalonnant, ici, d'ombres fraîches et bienvenues, là, de courants d'air qui « vous fusillaient ».
« Alors il faut aller faire les croix » répondait mon père de façon tout aussi rituelle et comme se donnant, à voix haute, un ordre à lui-même. Nous partions le long du torrent ou en bordure des prairies : les frênes y abondaient; ils sont tendres en cette saison. Puis nous montions plus haut, vers Maridout,4 couper quelques tiges de noisetier. « La jambe de la croix doit être en noisetier, les bras en frêne » affirmait-il. Il ajoutait que, bien sûr, nous aurions pu les fabriquer avec du frêne seulement, ce qui nous aurait évité cette petite grimpette, mais il valait mieux utiliser les deux bois parce que « sinon, quand ça sèche, ça ne tient pas ».
Le printemps qui en mettait un coup avait reverdi les haies. Une brise assez forte mais déjà parfumée faisait s'éventer, dans un ruissellement de lumière, les chênes, les hêtres, et plaquait leur mouvant feuillage contre le ciel d'un bleu pâle où glissaient de gros nuages arrondis et cotonneux. Les branches de frêne coupé exhalaient une odeur d'écorce et de sève. Mon père ajustait les deux pièces de la croix. à l'aide de son couteau il ciselait un tenon et une mortaise en biseau qu'il engageait l'un dans l'autre en appuyant fortement entre le pouce et l'index : « Si tu veux que ça tienne, il faut que ça force un peu... ». Nous ramenions les petites croix à la maison. Bientôt le prêtre les bénirait. Alors ma mère dirait : « Si vous allez jusqu'à la grange, faites-vous suivre les croix ». Et nous allions les fixer sur la porte, les ficher au coin des prairies, au bout des sillons...
Nous n'avions pas conscience d'être superstitieux; nous étions tout simplement des simples en esprit, c'est-à-dire un peu fous : nous croyions que le monde, enfin notre monde, notre petit univers circonscrit par nos montagnes, était sacré et que fabriquer une croix c'était la porter — un peu — avec Lui.
Le soir du Jeudi Saint, mon père m'amenait « au Stabat ». Dès que nous avions l'âge de raison, et nous l'avions très tôt dans notre village à cette époque, bien que nous fussions tout à fait illettrés — on ne parlait encore que le patois — nous savions tous ce qu'était le Stabat. Si j'ignorais le français, j'ignorais, à plus forte raison, le latin; pourtant, je connaissais par cœur le premier verset que mon père chantait, du haut de la tribune, d'une voix tremblotante, comme je connaissais par cœur des passages entiers des évangiles :
Stabat Mater Dolorosa
Juxta crucem lacrimosa
Dum pendebat Filius.5
Mon gascon pyrénéen, s'il ne me permettait pas de reconnaître nominatifs ou accusatifs et, partant, la syntaxe, donc le sens de la phrase, me permettait de comprendre qu'elle était là, la mère douloureuse : dans notre parler, està transcrit l'infinitif du verbe « être »; j'y retrouvais un écho de saint Jean : « En ce temps-là, sa mère, la sœur de sa mère, Marie femme de Cleophas, et Marie-Madeleine se tenaient debout près de la croix de Jésus »; eh bien, elle était là, la mère de douleurs, avec les autres femmes, comme j'avais vu les femmes de mon village, en longue robe noire et capulet noir, être là, au bord de la tombe dans laquelle on allait, avec des cordes, glisser le cercueil quand il y avait un enterrement; dans le deuxième vers, je saisissais au vol la croùs locale, la croix, puisque nous savions si bien la faire de nos mains. Le dernier vers, je le traduisais littéralement car notre imparfait dialectal ne laisse aucun doute : pendíbe est la troisième personne du singulier du verbe « pendre » : où le Fils pendait... Comme le cochon qu'on avait tué cet hiver et qu'on avait accroché par les pattes de derrière au sommet d'une petite échelle appuyée contre le mur de la maison afin de pouvoir le dépecer commodément.
Alors, vous pensez si la mise en garde des évêques contre la violence et les torrents d'hémoglobine (« l'un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l'eau. » — Jn 19, 34) propres (?) à la mise en scène de Gibson aurait eu peu de chances de m'impressionner...
Le Vendredi Saint, l'après-midi, ma mère m'amenait à l'Office des Ténèbres, un simple Chemin de croix en fait, dans une église où ne brillait plus une seule lampe et où le crucifix et les statues des saints étaient recouverts d'un tissu violet. Seules, sur un bougeoir en bois en forme de triangle, de petites bougies, nombre exact des stations du Calvaire, brillaient. à la fin de chaque station, le prêtre en éteignait une; au moment où Jésus allait mourir (ah ! ce bâton d'hysope — ce mystérieux arbrisseau inconnu de nos climats — au bout duquel on présenta l'éponge remplie de vinaigre à la bouche de Jésus...), on restait silencieux un long moment, la tête inclinée comme Lui-même l'avait inclinée : Et inclinato capite, tradidit spiritum.6
« Tout est consommé ».
* Agrégé et Docteur ès Lettres. Spécialiste des Langues romanes, il est actuellement rattaché à l'E.R.S.S.-C.N.R.S. de Toulouse.
- Chèze (47 h.), situé à 700 m. d'altitude dans les Pyrénées Centrales (à 30 km de Lourdes exactement) à la frontière avec l'Espagne, est le village natal de l'auteur.
- Il s'agit de la Vallée de Barèges, Luz, Gavarnie.
- Toponyme désignant un groupe de prairies et de granges au sud du village.
- Nom d'un quartier de granges et de prés gagnés sur la forêt et situé à près d'une heure de marche de Chèze, à 1300 m d'altitude environ.
- La Mère douloureuse se tenait debout
En larmes, près de la Croix,
Alors que son Fils pendait.
- Et, inclinant la tête, il remit l'esprit.