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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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« Le film »

Vincent Richard *

En effet, tout le monde ne parlait plus que de cela, du film, et ce n'est pas le moindre paradoxe que d'avoir vu le visage du Christ crever l'écran, si l'on peut dire, en empruntant les moyens les plus à la pointe de la modernité, là même où l'on célébrait l'avènement de la laïcité comme la clef de voûte et l'achèvement de cette modernité. Au-delà du phénomène de société, fort nombreux sont ceux qui ont pu constater que le film, projeté en France au moment d'entrer dans la Semaine Sainte, d'une manière qui échappe aux censeurs et aux statisticiens, fut aussi un événement dans les âmes, comme en témoigne l'expérience d'un curé de paroisse.

Ce spectacle de deux grandes heures n'est pas exempt de faiblesses. Très bien commencé par la vision du Christ défiguré qui prend lui-même sa croix (et son seul regard illustre magnifiquement la parole « Ma vie, nul ne la prend... »), le chemin de croix qui voulait reprendre les quatorze stations traditionnelles devient vite confus — pourquoi ne pas s'en être tenu aux trois chutes que l'on aurait pu relier aux trois reniements de saint Pierre (qui ne sont pas non plus un grand moment du film) ? — et la vieille cité de Matera, magnifique cadre du tournage, voit se succéder coups, insultes, chutes multiples dans une impression de désordre. Le tremblement de terre à l'heure de la mort appuie trop les effets et comporte hélas un ratage désolant : au lieu de chercher à mettre en valeur ce moment fondamental de l'histoire du Salut qui est celui où le rideau du Temple s'est déchiré — ou, pour reprendre l'épître aux Hébreux, le moment où l'ancre a été fixée dans les cieux pour nous — nous voyons une scène à grand spectacle où tout est bousculé et s'effondre dans le Temple.

On m'a posé de multiples questions sur le personnage du Diable : je l'ai trouvé juste dans sa personnification et dans la valeur théologique des moments où il est mis en scène — mais, visiblement, peu de gens ont compris ces moments.

Car, et bien après les semaines où il est sorti sur nos écrans, on a beaucoup parlé « du » film à un point qui m'a étonné, comme si tous ceux qui l'avaient vu avaient conscience d'être en présence d'une œuvre majeure et cherchaient à bien la comprendre, comme s'ils sentaient que bien plus encore qu'une œuvre à regarder, c'était un film à vivre (et en ce sens, Mel Gibson a parfaitement rempli ce qu'il s'était fixé pour mission : chacun des spectateurs fait sienne la prière du Stabat Mater : « Sainte Mère, imprimez à jamais dans mon cœur les plaies du Crucifié. »)

Au-delà des réactions de chacun — réactions inévitables car, pour un chrétien, la Passion n'est pas un fait extérieur, elle est au cœur de sa vie — ce film a marqué tous ceux qui l'ont vu (je n'avais jamais senti une telle ambiance à une sortie de cinéma) : il comporte des scènes admirables, tant dans la violence (qui est réelle mais jamais gratuite) que dans la douceur (quelle descente de croix !); l'auteur est fidèle au texte sans en être esclave; il y a des trouvailles remarquables et des passages d'une grande beauté artistique. Et l'on a l'impression que, devant la grandeur de l'œuvre, tout ce qui y concourt cherche à atteindre la perfection : tous les acteurs jouent avec le meilleur d'eux-mêmes, la musique souligne avec justesse chaque scène sans jamais se faire remarquer et l'idée, qui pouvait paraître étrange, de n'utiliser que des langues anciennes se révèle géniale.

A la qualité artistique se joint une justesse théologique assez extraordinaire; sans explications savantes, simplement par le jeu des acteurs, par quelques retours en arrière courts et judicieusement placés, par un regard, le spectateur le plus ignorant de la théologie catholique découvrira Marie co-rédemptrice (étonnantes scènes où des soldats romains sont troublés par sa simple vue !), le lien entre le sacrifice de la croix et le sacrifice de la Messe, la liberté absolue du Christ qui choisit lui-même d'entrer dans sa Passion et de l'assumer jusqu'au bout : il découvrira ce qu'est l'amour de Dieu, le pardon de Dieu... Oui, une très grande œuvre. Alors, pourquoi a-t-elle déchaîné tant de polémiques ?

Il y a d'abord, et fondamentalement, le fait que dès que l'on s'approche de la Passion, on est associé au mystère d'iniquité. Il y a la fureur des grands groupes producteurs qui axent tout sur le spectaculaire à but commercial et qui voient que l'on a pu produire un grand succès ouvertement chrétien en-dehors de leurs circuits. Dans notre pays où le film est sorti pour la Semaine Sainte, il a dû y avoir un vif agacement chez ceux qui ne veulent même pas que l'on fasse seulement mention des racines chrétiennes de l'Europe. Plus profondément, comment le Prince de ce monde pourrait-il ne pas réagir lorsque son pouvoir est attaqué de plein fouet et que des fioretti se racontent déjà autour de la sortie de ce film hors-normes ? Notre monde oublie Satan, lui ne nous oublie pas.

Il y a aussi un fait à ne jamais négliger : que l'on soit croyant ou non, que l'on soit chrétien ou fermement attaché à une autre religion, la Passion du Christ ne laisse personne indifférent, la question de la responsabilité de sa mort non plus. On aura toujours tendance à dire que c'est la faute des autres, de tel peuple, et à s'en laver les mains comme Ponce Pilate. Mel Gibson a merveilleusement répondu en commençant par planter lui-même le premier clou. Souhaitons que nous en arrivions à dire « c'est nous tous qui l'avons crucifié » — mais y arriverons-nous en ce monde ?

Mais j'aimerais aller plus loin, car la polémique a été sensible aussi au sein de l'Église catholique elle-même, et cela vaut la peine d'en chercher le pourquoi.

Lorsque le réalisateur a voulu développer les scènes de la Passion, il s'est appuyé sur des visions de mystiques comme Maria d'Agreda ou Anne-Catherine Emmerich, mais aussi sur la tradition des exercices de piété catholiques, sur les données du Saint Suaire (suivies très précisément dans la longue scène de la flagellation). Tout en réalisant ainsi une œuvre profondément personnelle, il a voulu cependant rester parfaitement fidèle au texte des Évangiles.

Or cette démarche est en contradiction flagrante avec les méthodes de l'exégèse historico-critique qui a presque tout dominé (même si son pouvoir s'affaiblit actuellement) ces dernières décennies : poussée à l'extrême — car bien utilisée, elle peut être utile à une meilleure connaissance des Saintes écritures —, elle en vient à désosser la Parole de Dieu, à la classer par sources, à douter de l'authenticité de bien des passages; là où elle est utilisée de façon caricaturale, on en viendra à écrire (comme le fidèle scribe des théories « soixante-huitardes » désormais dépassées qu'est le chroniqueur religieux du « Monde », Henri Tincq) que la Passion est un film totalement inadmissible car « on ne sait rien de sûr à propos de la mort de Jésus, les Évangiles ayant été écrits bien après les événements ».

On comprend que les zélateurs de ces méthodes soient furieux d'un film qui fait comme si elles n'avaient jamais existé. Et cette fureur est d'autant plus vive qu'ils se rendent compte que l'exégèse historico-critique n'a jamais suscité aucune œuvre d'art significative, sinon de longs et ennuyeux commentaires sur la chaîne Arte. Là où la connaissance biblique devient le domaine réservé à une élite savante (qui n'arrive d'ailleurs jamais à des conclusions définitives), voici toute la nouveauté de l'évangile proposée à tous dans sa fraîcheur : « Ce que tu as caché aux sages et aux savants... »

Allons plus loin et dépassons le seul cas de l'exégèse historico-critique (qui, si l'on admet qu'elle ne peut proposer que des hypothèses, a été pratiquée par d'authentiques savants et hommes de Foi). Il y a une tendance marquée dans un certain courant du christianisme contemporain à distinguer radicalement le « Christ de la Foi » du « Jésus de l'histoire » et à n'accorder d'importance décisive qu'au premier — en insistant sur la décision personnelle qu'est l'acte de Foi; ce courant ne se passionne pas pour les scènes descriptives de l'Évangile, n'aime guère tout ce qui est « signes visibles », « preuves », n'aime pas le Saint Suaire et se méfie des miracles, apparitions, révélations même quand l'Église les a authentifiés; il ressemble étrangement, presque trait pour trait, au modernisme du début du XXe siècle.

J'ai bien conscience que des chrétiens qui n'ont pas envie de voir ce film ou ne l'ont pas aimé sursauteraient à se voir ainsi traités de « modernistes » et que ce serait caricatural de ma part. Certains sont troublés par la violence de certaines scènes et j'ai déconseillé le film à des personnes sensibles (Mel Gibson estime d'ailleurs qu'il n'est pas pour les moins de 17 ans); c'est un autre problème. Mais quand j'entends des personnes dire « je n'ai pas besoin de cela pour croire », cela me laisse un peu perplexe : l'Incarnation consiste bien en ce que le Fils de Dieu a vraiment pris un corps humain et a vraiment souffert sous Ponce-Pilate. Comment ma Foi pourrait-elle n'avoir pas besoin de s'appuyer sur « ce qui s'est passé » ? Et si la souffrance ici montrée est terrible, c'est bien le Nouveau Testament qui nous dit que « c'est par ses souffrances que nous sommes guéris ». C'est là, je crois, une question de fond et même si elle suscite des réactions, on ne peut pas l'éluder : croyons-nous vraiment à l'Incarnation ?

Sur un mode plus humoristique (cet humour qui n'est pas absent du film avec quelques jolies scènes), on peut être surpris de certains commentaires selon lesquels la Passion serait impossible à représenter dans l'art car il s'agit du mystère de Dieu : il me semble que l'écriture fait partie des arts et que quatre écrivains ont écrit chacun une œuvre d'art qui s'appelle la Passion, il me semble aussi qu'il y a eu des tableaux, des sculptures... représentant le Crucifié de façon terriblement réaliste. Certains disent alors que le cinéma, c'est « autre chose ». Il me semble (je sais que je caricature un peu) que ce film a été plutôt soutenu par le courant disons « traditionnel » et combattu par le courant disons « progressiste » — et curieusement la méfiance envers l'expression artistique, le manque d'ouverture au monde ne semblent pas être du côté que l'on attendait...

Plus sérieusement, ces querelles, parfois très vives, révèlent une inquiétante intolérance entre sensibilités et courants spirituels. Faut-il rappeler que, durant l'année liturgique, il y a deux fêtes, l'une de la Croix glorieuse, l'autre de la Croix douloureuse ? Aurait-on le ridicule de dire que l'une est « mieux » que l'autre ? — comme les deux voyageurs de « la diligence de Beaucaire » d'Alphonse Daudet, chacun zélé organisateur d'une fête de la Sainte Vierge mais pas la même, ce qui fait qu'ils en arrivent à se disputer et à blasphémer notre Mère du Ciel !

On peut trouver de très mauvais goût le « Christ très blessé » du Carmel de l'Annonciation d'Avila, il n'empêche qu'il fut le moteur de la conversion de sainte Thérèse. Ne nous étonnons pas, après cela, des querelles entre ordres religieux, des querelles de rites... et le modernisme semble confirmer une fois de plus qu'il n'est finalement qu'une idéologie incapable d'envisager et de supporter autre chose qu'elle-même.

Ce n'est pas sans une certaine tristesse, je dois le dire, que j'ai pris connaissance de plusieurs déclarations d'évêques ou de Commissions épiscopales françaises. Dans la mesure où l'on ne mettait pas en doute la foi du réalisateur et où l'on ne relevait pas de réelles erreurs doctrinales dans son film, était-il nécessaire d'en dire plus ? Surtout quand on peut regretter parfois un trop grand silence sur telle ou telle question importante.

Mgr Di Falco et ses confrères déplorent qu'un film sur Jésus « ne puisse pas être vu par des enfants ». On peut sourire de cette remarque, mais on peut aussi se demander si une catéchèse trop purement moralisatrice, présentant un Jésus un peu douceâtre qui nous invite à être gentil et à ne pas faire de mal aux autres, n'a pas éloigné nos enfants du vrai visage du Fils de Dieu, ayant pris chair de notre chair, ayant aimé les siens jusqu'au bout avec tout ce que cela a réellement comporté. Puisque le désir actuel de notre Conférence épiscopale est « d'aller au cœur de la Foi », souhaitons que soit présenté le véritable et vigoureux visage de Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme, mort et ressuscité pour nous.

Plusieurs commentaires épiscopaux regrettent que le film ne parte pas de la Résurrection, car la Passion ne peut se comprendre que comme une relecture à partir du mystère pascal — ou en français courant : les évangélistes n'ont écrit la Passion que parce que les communautés chrétiennes avaient été témoins de la Résurrection du Christ. On peut répondre que le film suit la chronologie des quatre Évangiles, et rappeler que la première édition de « Pierres Vivantes » ne présentait pas l'ordre chronologique de la Bible. Mais après relecture, cet ordre avait été vite (et heureusement) rétabli dans la seconde édition. Peut-être un artiste à venir procédera-t-il de cette façon ? Si c'est un grand artiste, ce peut être très beau. Mais il me semble surtout que la Résurrection est impossible à montrer car elle est l'œuvre de Dieu, et que, comme la création, elle n'a pas eu de témoin; il n'y a d'ailleurs jamais eu d'œuvre artistique vraiment convaincante sur la Résurrection. Personnellement, j'ai trouvé que le réalisateur avait ici atteint un sommet de l'art car il est resté d'une modestie extrême et n'a fait que suggérer : un blanc après la descente de croix, un tombeau qui s'éclaire peu à peu, un linge qui s'affaisse à peine, le corps très blanc et pur de Jésus qui se met en mouvement, une vision fugace des stigmates. Tout est à venir et va se développer comme au matin de Pâques devant le tombeau vide; c'est la meilleure scène de tout le film car elle ouvre sur l'avenir : la droite de Yahvé m'a relevé.

Grâce à un producteur tunisien, j'ai pu voir ce film le Mercredi saint et cela a donné une intensité particulière aux Jours Saints. Dans la vie d'un curé de paroisse, il y a un moment très fort, c'est celui où il propose à ceux que l'Église lui a confiés de vénérer la croix du Seigneur à l'Office du Vendredi Saint. Je ne l'ai jamais vécu avec autant de profondeur que cette année, et je voudrais en remercier un réalisateur de cinéma pour sa foi et son talent ainsi que tous ceux, acteurs, techniciens, qui ont donné le meilleur d'eux-mêmes.

 

* Curé doyen à Dijon, agrégé de l’Université, professeur d’histoire dans des séminaires ou studiums monastiques.

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