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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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Corne d'abondance

Michel Serres *

 

Parti de Pékin, l'express met d'interminables journées à regagner Shanghaï. Dispersés en quatre classes, assis ou couchés, durs ou mous, les voyageurs dorment, s'ils le peuvent, jouent, lisent, causent, rêvent, s'ennuient et mangent, parfois. Ils passent leur temps à choisir les menus. J'ai compté jusqu'à treize employés zélés, passant le long des couloirs, pour demander avec une courtoise emphase ce que l'honoré client désire pour déjeuner ou dîner, parmi cent délices proposés par les talents du cuisinier.

Au début du voyage, comme tous mes voisines et voisins, je répondais sérieusement à ces empressés, mais à partir du six ou septième questionnaire, je finis par exiger du Grand Timonier qu'il veuille bien, pour l'honneur du Peuple chinois, condescendre à servir au représentant du prolétariat de France — en ces temps, il fallait au moins ces tournures pour être entendu — de la trompe d'éléphant malais aux petits pois bretons. Sans sourciller, en s'inclinant, le garçon note la commande avec conscience et précision. J'ai omis de dire que, pendant plus d'une semaine et pas moins de trente six repas, nous n'avons jamais mangé que du riz. Il n'y avait que du riz. Les cuisines du train ne contenaient que des sacs de riz, nous ne goûtâmes donc qu'à ce riz.

Voilà une première solution aux problèmes de gestion, non point des choses, mais des hommes, l'abondance du service évitant le chômage. J'ai connu la seconde au CHU d'une grande ville française. Une charmante jeune fille des Îles se présente à onze heures, régulièrement, munie d'un appareil électronique portatif extrêmement sophistiqué. Elle pose les questions des fonctionnaires chinois. Je choisis toujours des harengs pommes à l'huile et une omelette pour manger, immanquablement, jambon et haricots. « Comment se fait-il que vous vous plaigniez tous et toujours, dit la belle créole avec un magnifique sourire, de ne recevoir jamais ce que vous demandez ? Pourtant mon appareil marche à merveille ». Et elle montre fièrement l'informatique.

Quand nous partons pour la chirurgie, je dis bien nous, nous admirons le même jaillissement ininterrompu d'une imprévisible nouveauté. Avant cet événement, l'organisation vous fait avertir de l'heure de départ et vous y prépare, corps, hygiène et pharmacie. Purement indicative, cette annonce ne détermine pas sa réalisation. Programmé pour lundi à neuf heures, je passai le mardi à midi. Entre temps, il faut évidemment jeûner; je rêvai donc à du riz chinois parmi les plaines du Huanghe ou du Yang-Tsé. Malencontreusement, la fenêtre ne laissait voir que des toits de banlieue.

Mais tout arrive à qui sait attendre : un brancardier empoigne votre lit, équipé de roues comme une automobile, et le propulse dans les couloirs. L'aventure commence. D'abord par des rencontres : couche et corps cognent les coins de murs, les portes d'ascenseur, les autres lits roulants, sans doute pour anticiper ce que les experts nomment choc opératoire et vous y préparer. Les pilotes rient et plaisantent comme jadis nous le faisions à la foire aux auto-tampons. Incontestablement, l'atmosphère porte à beaucoup de gaieté. Vous vous apercevez ensuite que vous suivez une autoroute; devant vous, une file de lits défile devant une autre file, derrière. Cette autoroute conflue dans une autre où d'autres files vous rejoignent, comme au retour des vacances d'hiver sur l'A 6. Vous arrivez alors à un échangeur.

Là, vous changez de lit. Dans ce dépôt, s'accumulent toutes les couches qui roulaient avec la vôtre sur la route. Choisis intelligemment dans tous les pays du monde, sans doute pour qu'ils n'aient pas de langue commune, les surveillants chargés de la redistribution de ces lits crient haut, j'ai cru le comprendre, qu'on devrait les marquer d'un chiffre, car, sans lui, comment se souvenir à quel opéré appartient celui qu'il a quitté avant l'opération.

Ces couches à roues rejoignent alors la destinée stochastique des harengs-pommes à l'huile et des langues de Babel. Le Seigneur me donna celle-ci, le garagiste m'en alloua une autre, que le nom du Seigneur soit béni. Alors, harengs et plumards rejoignent la destinée aléatoire des microbes.

Le second garage s'appelle salle d'anesthésie où se tiennent couchés dans les nouveaux pageots trémulants, petits et grands, mâles et femelles, bruns et blonds, noirs et blancs, rouspéteurs et calmes, belles et laids, mystiques et goguenards, souffrants, j'oubliais de le dire, de la tête ou du ventre, dans la grande mêlée fraternelle, aussi hasardeuse que les mets, les microbes et les langues de tantôt, de ceux que l'on va précipiter, par gaz, dans le sommeil artificiel. Avant de sombrer dans ce paradis, veillez à serrer entre vos cuisses le dossier que l'organisation y déposa sans vous le dire, de peur qu'il subît la destinée des couchages et des menus et que l'on mélangeât curetage, amputation et exérèse de grains de beauté.

Au réveil, dans un troisième garage, immense celui-là, où l'orchestration des plaintes mêle basses et altos, ronflements et mélopées, mettez vite la main sur l'organe concerné pour vérifier que la statistique n'a pas exercé de ravages trop graves et que vous ne manquez pas d'un membre sain comme vous avez raté les pommes à l'huile. J'attendais, quant à moi, les doigts d'un chirurgien iranien, j'obtins, pour finir, les mains d'un praticien grec. J'avais préparé des grâces en farci, j'ai donc dû dire efkaristo poli.

La gestion à la chinoise avait ceci de reposant qu'il n'arrivait jamais que de l'identique; un peu ennuyeuse, certes, mais longuement sereine. La série riz, riz, riz... mimait un peu l'éternité. Plus ENA que maoiste et irresponsable qu'autoritaire, la gestion à la française rafraîchit, en comparaison. Tout peut y arriver, la bifurcation inattendue ne cesse pas, la nouveauté envahit la vie, cela réveille, les confitures surviennent et non le fromage blanc, lundi matin sonne le mardi midi, vous sautez de lit à lit en priant le Dieu éternel qu'il veuille bien, à la place de l'administrateur, de l'ordinateur et du gestionnaire, veiller miséricordieusement sur votre singulier organe. Je sors de l'hôpital gratte-ciel, non comme d'une usine, mais plutôt comme d'une gigantesque corne d'abondance surprenante d'où, au commandement du prestidigitateur, surgissent douze foulards bleus, onze vols de colombes roses, euros, pétales et confettis en pluie, bouquets d'artifices, plus un trio de femmes nues se tenant par la main à la façon des Trois Grâces...

Comment Citroën parvient-il à fabriquer une automobile cohérente, où la roue ne prenne pas la place du carburateur ? Comment, sur le jaguar, le sequoia et la jeune fille des Îles, Dieu ou Darwin ont-ils si bien réussi ?

Ô Seigneur, comment comptez-vous opérer, avec tant de monde, au matin du Jugement Dernier ?

 

* Philosophe, écrivain.

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