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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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Éditeur catholique à Genève :
pour une culture eucharistique

Un entretien de Grégory Solari *

Éditeur : « Ce n'est pas un métier difficile, c'est un métier impossible ! », avance Grégory Solari, au moment d'entamer sa deuxième décade dans la profession à la tête des éditions Ad solem,1 en plein cœur de Genève... et au cœur de l'Église, par choix délibéré. Mais n'est-ce d'ailleurs qu'un métier, quand il s'agit d'édition catholique ? Ou encore : devient-il possible grâce à l'apport des stratégies commerciales et aux subtilités de la loi du marché ou plutôt parce que Ad solem garde le souci premier d'une « exigence requise par le langage lui-même, qui a son origine dans le Verbe de Dieu, dans Jésus-Christ lui-même » ? En optant pour la deuxième solution, le métier n'est pas plus facile, sans doute. Mais il devient un art où l'efficacité est d'abord celle de la grâce. La ligne éditoriale devient alors elle-même une « quête eucharistique » où la rencontre de la foi et de la culture se fait jubilatoire.

Avec l'abbé Bruno le Pivain

Kephas

Grégory Solari, voici maintenant dix ans que vous avez fondé la maison d'édition Ad Solem... Un éditeur catholique en plein centre de Genève, cela a-t-il un sens ?

Grégory Solari

Certes, un éditeur catholique est plus dans son milieu à Paris ou à Angers. Mais vous connaissez le mot de Talleyrand au Congrès de Vienne : « Il y a cinq parties du monde : l'Europe, l'Asie, l'Amérique, l'Afrique... et Genève ! ». Cela dit, oui, cela a un sens, et je crois qu'Ad Solem ne pouvait pas naître ailleurs qu'à Genève. L'éditeur est d'abord un homme du livre, de l'objet livre. Or Genève est éminemment une ville du livre. La Réforme, en faisant de la Bible le moyen par excellence de la rencontre de l'homme avec Dieu, a contribué à forger une sensibilité particulière pour le livre, sa forme, sa typographie etc.

Cela ne veut pas dire que cette sensibilité n'existait pas auparavant, mais la Réforme, en revendiquant pour elle le Livre, a contraint l'Église à mettre l'accent principalement sur la Tradition; l'Écriture Sainte est progressivement passée au second plan. Culturellement, cela s'est traduit par un rapport différent au livre chez le catholique et le protestant, qui perdure encore aujourd'hui, ne serait-ce que sous la forme d'une ambiance, là où l'attachement ecclésial a disparu. Cette ambiance, ou cette rémanence culturelle, est sans doute, je m'en rends compte aujourd'hui, ce qui différencie Ad Solem d'autres maisons d'édition catholiques.

Kephas

Dix ans d'expérience dans le monde de l'édition, et particulièrement de l'édition catholique, l'enthousiasme s'y réchauffe-t-il, la flamme est-elle intacte... En fait, est-ce un métier difficile ?

Grégory Solari

Ce n'est pas un métier difficile, c'est un métier impossible ! Lorsque je suis « entré en édition », je m'attendais à rencontrer des éditeurs, à parler de livres, de leur fond, bref à rencontrer des hommes pour qui le livre était un objet de culture. Et je suis tombé sur les « commerciaux », qui ont envahi la profession à mesure que celle-ci s'alignait sur la loi du marché. Calculettes, pourcentages et taux de retour : en trois mots vous avez toute la problématique du métier de l'édition, religieuse ou non, aujourd'hui. À l'origine, l'éditeur était aussi libraire. Il disposait de son point de vente où l'on savait trouver ses livres. Avec l'apparition de l'édition de masse, dans le premier quart du XXe siècle, est apparu aussi ce que l'on appelle le « diffuseur », qui représente l'éditeur auprès des libraires. Or quel est l'intérêt du diffuseur ? Évangéliser la société par le livre ? Autrefois peut-être, mais aujourd'hui, son souci principal est de vendre des livres, beaucoup de livres, et n'importe quel livre. D'objet de culture, le livre, y compris le livre religieux, est devenu un produit de consommation, qui doit par conséquent épouser les modes du jour pour assurer un revenu rapide dans un minimum de temps. D'où cette course à l'actualité dans l'édition religieuse : béatification, canonisation, interviews de tel ou tel prélat ou figure « médiatique » de l'Église. Comment, autrement, défendre la valeur commerciale d'un domaine qui échappe par son essence à l'emprise des valeurs du monde ? L'édition religieuse s'est vendue à Mammon. Cela ne peut pas durer, car l'on ne peut pas servir deux maîtres. Il faudra bientôt, et même très vite, remettre en question des structures inadaptées à notre métier. C'est d'ailleurs un phénomène général, perceptible ici et là, qui oblige le catholique à repenser sa place dans une Cité qui ne veut plus de lui.

Kephas

Lors d'une récente conférence sur « Édition et liturgie »,2 vous analysiez la place du signe dans la liturgie pour appliquer cette notion au livre. Un livre, n'est-ce pas un moyen de transmission de connaissances comme un autre, ou est-ce encore autre chose ?

Grégory Solari

Au cœur de la liturgie, c'est-à-dire là où le chrétien va faire l'expérience de la plus grande proximité possible avec son Dieu, se trouvent deux livres : le missel et l'évangéliaire, que le prêtre doit lire, doit dire pour permettre cette rencontre. Sans ces livres, il n'y aurait pas de messe, pas de communion possible. Ce qui est vrai du missel est vrai aussi, mutatis mutandis, de tout livre. Les mots que vous lisez entrent en vous et vous permettent, à votre tour, d'entrer en communion avec l'auteur. « Ce n'est pas toi qui me changes en toi, c'est moi qui te change en moi », disait saint Augustin de la communion eucharistique.

Il en va de même pour la lecture. L'on ne ressort jamais le même de la lecture d'un livre. Là est la responsabilité de l'éditeur. Lorsque je décide de la publication d'un livre, mon souci est toujours de me demander si ce livre rapprochera le lecteur du Christ, si à travers ce chemin de mots, il touchera le Verbe. Ce n'est pas un « pieux souci », c'est à mon sens une exigence requise par le langage lui-même, qui a son origine dans le Verbe de Dieu, dans Jésus-Christ. Le livre est-il le seul moyen de faire cette rencontre ? Vous vous souvenez sans doute du vertige provoqué par le développement fulgurant d'Internet. L'on prédisait alors — c'était il y a dix ans — que le livre n'avait plus d'avenir, qu'il fallait miser désormais sur le support électronique, sur le « net », sur les « e-book » etc. Aujourd'hui, après dix ans de vertige et beaucoup de chutes, les sociologues constatent que, non, malgré tous les raffinements de la technique, l'on ne lit pas de textes sur un écran informatique. Le réflexe « page » fonctionne toujours dans une jeunesse pourtant bien moins habituée au livre que les générations précédentes.

C'est pourquoi, après ce détour, ceux qui travaillent aujourd'hui à l'élaboration de l'encre électronique (en bref : une page composée de milliers de fibres électroniques capable de stocker l'équivalent de l'Encyclopedia universalis) ne conçoivent pas ce nouveau support de l'écrit autrement que sous la forme d'un livre.

Kephas

Un livre, c'est aussi un objet et visiblement, vous tenez à ce que cet objet soit beau. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard, nonobstant l'amitié et la communauté de vues, que Kephas vous a confié la conception de sa maquette. Pourquoi ce souci esthétique ? Vérité ou frivolité?

Grégory Solari

Mais les livres ont toujours été beaux ! C'est l'édition de masse qui a contribué à enlaidir un objet qui, de soi, est beau. Regardez la bibliophilie : les collectionneurs achètent-ils toujours des éditions rares, hors commerce, tirées à 100 exemplaires ? Nullement. Il s'agit de livres anciens, certes, mais qui étaient alors des livres courants, que l'on trouvait en librairie. C'est d'ailleurs le XXe siècle qui a engendré la bibliophilie, précisément parce que les canons de fabrication du livre n'ont plus été respectés.

Ces canons n'ont rien à voir avec l'esthétique telle qu'on l'entend aujourd'hui. Ils relèvent d'une tradition typographique qui remonte très loin, au Moyen Âge déjà, et qui a été fixée au XVe siècle, au moment de l'apparition de l'imprimerie. « C'est avec l'aide du Très-Haut que fut terminé le Catholicon, ce livre admirable, l'an de l'incarnation du Sauveur 1460, dans la mère patrie Mayence, insigne ville de l'Allemagne. Ce livre fut parfait sans le secours ordinaire de la plume ou du calame, mais par l'admirable enchaînement de formes et de caractères, grâce aux rapports et l'harmonie admirable ». Mira patronarum formarum concordia, proportione et modulo. La formule du colophon de ce livre de Johannes Balbus, que l'on pense avoir été imprimé par Gutenberg lui-même, est l'un des plus anciens témoignages de l'existence de cette tradition typographique. « Enchaînement de formes et de caractères, rapports et harmonies » : un même souci habite l'architecte et le typographe : inscrire dans les réalités du microcosme les règles qui président à celles du macrocosme, de manière à ce que les différents plans de la réalité soient en rapport harmonique.

Le moyen de cette inscription, c'est ce que l'on appelle la divina proportio, la divine proportion, qui doit donner à chaque partie de l'ouvrage sa proportion juste par rapport au tout. Dans le livre, ce sera la détermination du volume du bloc de texte par rapport à la page, puis celle de la taille du caractère par rapport au bloc texte. S'ajoutera ensuite le choix du caractère selon le genre du livre (Écriture Sainte, bréviaire, poésie, roman, manuel etc.), mais ce dernier choix est plus arbitraire. La science typographique donne ainsi sa forme juste au livre, et cette forme, à son tour, permet au texte de rayonner, de donner tout son sens. Cette « convenance » entre le fond et la forme, nous essayons à notre tour de la rendre dans nos livres. Vérité, frivolité ? A vous de juger, mais la beauté n'est-elle pas « la splendeur de la vérité » ?

Kephas

Sur votre site internet, la présentation de votre maison commence par deux mots dont le rapprochement sonne comme un leitmotiv dans le discours de Jean-Paul II sur la nouvelle évangélisation : « Foi et culture ». Le Conseil Pontifical de la Culture vient d'ailleurs de publier une imposante anthologie de textes magistériels, de Léon XIII à Jean-Paul II, sur le sujet. Ces deux termes, écrivez-vous, « condensent votre ligne éditoriale ». Qu'est-ce à dire ?

Grégory Solari

Ouvrez un livre; qu'y trouvez-vous ? Des mots, des phrases, une langue. Le livre confronte immédiatement le lecteur au langage, qui est le biais par lequel la foi est transmise de génération en génération — « Fides ex auditu », écrit saint Paul. « La foi vient, jaillit, de l'audition ». Sans parole, et donc sans culture (le langage est éminemment une œuvre de culture), la foi ne pourrait pas être transmise. Cette irréductibilité de la culture n'est nulle part plus visible que dans l'acte de la consécration. Le Christ n'a pas consacré du blé, mais du pain, œuvre de l'homme; il n'a pas consacré du raisin, mais du vin, œuvre de l'homme. Et pour faire passer dans son corps et dans son sang les espèces de l'eucharistie, il n'a pas « parlé en langue », prononcé un soupir ou un cri — il a utilisé un langage humain. Dieu nous a créés seul, mais il ne peut pas nous sauver tout seul, il y faut notre coopération. Il la faut en raison de notre liberté, mais il la faut aussi parce que cette coopération à l'œuvre divine était inscrite dans l'homme dès sa création. En Eden, Adam devait cultiver le jardin.

Dans l'Église, nouvel Eden, il en va de même. C'est pourquoi, sans culture, la foi ne peut que glisser sans prendre véritablement racine. Et l'inverse est vrai aussi : sans foi, la culture ne peut que s'étioler, ou se refermer sur elle-même, se faisant signe sans plus renvoyer à aucun signifié (comme l'on voit aujourd'hui dans l'art contemporain), et obstruant par là le passage vers le seul Signe, le Verbe incarné. L'élaboration d'une théologie de la culture est la tâche urgente qui requiert l'Église aujourd'hui. Ad Solem essaie d'y contribuer, à la place qui est la sienne.

Kephas

Edith Stein — sainte Thérèse Bénédicte de la Croix — et le Cardinal Newman occupent visiblement une place de choix parmi vos titres. Est-ce de propos délibéré ?

Grégory Solari

Newman a vu avant tout le monde que la grande carence de la théologie catholique était précisément de ne pas prendre en considération cette dimension culturelle dans l'homme. « Man is emphatically self made » disait-il, « l'homme se fait poétiquement ». Plutôt que d'élever de grands édifices spéculatifs pour protéger l'Église, il croyait que la véritable réponse aux contestations qui se faisaient alors jour un peu partout (science, histoire etc.) était de donner aux fidèles une véritable éducation, dans des écoles libres, dans des universités fidèles à l'idéal médiéval de l'Alma Mater, de manière à ce qu'ils soient capables d'affronter un monde, écrivait-il, « que les chrétiens n'ont encore jamais connu ». L'on n'a pas écouté Newman, et tout a été emporté.

Le danger serait de répéter aujourd'hui les erreurs d'hier. William Ward, un ami « ultramontain » de Newman, voulait avoir chaque matin une nouvelle encyclique du Saint-Père avec son breakfast. Fidèle jusqu'au martyre intérieur envers le Siège de Pierre, Newman n'en différait pas moins de Ward sur ce point. Et aujourd'hui comme hier il nous avertirait que de se contenter de la lecture de Zenit tous les matins (œuvre admirable, mais vous me comprenez) ne suffit pas pour faire de vous un catholique.

Cette éducation, parce qu'elle vise à faire de l'homme un homme, puis un chrétien, implique une anthropologie. C'est ici qu'Edith Stein prend le relais de Newman. Personne n'a dégagé comme elle les fondements d'une pédagogie qui soit conforme aux implications anthropologiques de l'Incarnation. Et elle l'a fait en tant que philosophe, avec la rigueur acquise à l'école de Husserl — en tant que femme, avec l'exemple de sa mère juive en mémoire — en tant que religieuse, à l'école des maîtres qui la formèrent, sainte Thérèse d'Avila avant tout, mais aussi saint Thomas, saint Benoît, saint Augustin, englobant dans sa perspective toutes les dimensions de l'être humain — corps, âme et esprit. C'est une œuvre unique, sans équivalent dans sa totalité humaine et chrétienne. Edith Stein est sainte et patronne de l'Europe. Il est certain qu'elle sera un jour prochain Docteur de l'Église.

Kephas

Au-delà de Newman, on distingue aussi une « filière anglophile » très présente dans votre catalogue, aussi bien par le biais d'ouvrages sur l'œuvre de Tolkien que par l'attention portée au courant théologique anglo-saxon Radical Orthodoxy ou un écrivain comme David Jones. Ce courant a-t-il une histoire ?

Grégory Solari

Oui, la mienne ! Pardonnez-moi ce détour personnel, mais il n'y a pas d'autre raison. J'ai toujours pensé qu'il existait une « climatologie » ou une « géographie » de l'âme, c'est-à-dire que certains paysages, certaines régions, reflètent votre être propre, ou vous le révèlent. Pour moi, cette région « icônique », c'est depuis toujours l'Angleterre. Cela va faire sursauter vos lecteurs français. Comment, la perfide Albion plutôt que la douce France ! ? Oui, mais l'Albion qui n'est plus aussi perfide que ça, c'est la terre Blanche, ainsi qu'on l'appelait au Moyen Âge, la terre d'Arthur, de la civilisation de Northumbria, où, durant plusieurs siècles (entre le VIIe et le Xe) la culture antique héritée de Rome fut préservée et cultivée dans les monastères anglo-saxons, puis retransmise par des hommes comme Alcuin de York, que Charlemagne appela à sa cour pour créer à Aix-la-Chapelle le centre d'où partiraient les missionnaires qui allaient réévangéliser l'Europe par la foi et la culture.

Le schisme d'Henri VIII a certes contribué à doublement insulariser l'Angleterre. Celle-ci n'en est pas moins restée une « Chrétienté en miniature », qui, si elle a perdu sa communion ecclésiale avec Rome, a aussi échappé à d'autres maux, comme la Révolution française, qui a fait perdre à la France l'homogénéité de sa foi et de sa culture. Dans des hommes comme Newman, Tolkien, C.S. Lewis, G.K. Chesterton, Christopher Dawson, David Jones, ou encore les protagonistes du Mouvement Radical Orthodoxy emmené par John Milbank et Catherine Pickstock, nous retrouvons dans leur vie ou dans leur pensée cette unité de la foi et de la culture nécessaire pour mener à bien la nouvelle évangélisation.

Kephas

Vous publiez également beaucoup autour de la liturgie. On peut notamment signaler l'ouvrage du Père Aidan Nichols, Liturgie et modernité, la version française de L'esprit de la liturgie du Cardinal Ratzinger, qui fit grand bruit, et récemment encore ce livre du Père Gitton, Initiation à la liturgie romaine, mais aussi Pierre Gardeil et Olivier Thomas Venard, bien connus des lecteurs de Kephas. Est-ce exagérer que d'imaginer votre travail d'éditeur, mutatis mutandis, comme une « quête eucharistique », expression empruntée à l'ouvrage de Catherine Pickstock autour de saint Thomas d'Aquin et de l'eucharistie ?

Grégory Solari

Dixit et facta sunt ! Que la parole réalise ce qu'elle dit, que le mot fasse être devant le lecteur ce qu'il lit : c'est au fond le désir secret de tout éditeur, en tout cas le mien ! Dans le livre que vous citez, Catherine Pickstock montre admirablement comment le langage, et donc toute parole, participe des paroles de la consécration. Dans les paroles du Christ, le langage humain — et en lui toute la culture humaine — fusionne avec le Logos divin et nous rend « co-célébrants dans toutes les paroles que nous prononçons ».

À cet égard, Pierre Gardeil et Olivier-Thomas Venard ont une place à part dans notre catalogue. Chacun à leur manière, ils ont cherché à montrer la dimension « eucharistique » de la culture. Pierre Gardeil en visitant de grandes œuvres littéraires, théatrâles ou cinématographiques dans ses Quinze regards sur le corps livré et Mon livre de lectures. Olivier-Thomas Venard en dégageant la poétique de la théologie de saint Thomas d'Aquin, faisant en trois mouvements (qui correspondront à trois volets — littéraire, philosophique, théologique — de son livre) s'enrouler la prose de la Somme autour de l'axe diaphane de l'Adoro te devote. Voilà pour l'aspect « théorique », au sens de la theoria des Pères.

Mais l'eucharistie contemplée dans ses extraordinaires implications culturelles (voire politique dans le livre de William Cavanaugh, Eucharistie et Mondialisation) c'est aussi et avant tout celle qui est célébrée aujourd'hui dans la liturgie. Et là, force est de constater qu'il y a un écart, une dénivellation entre la praxis et la theoria. La ligne liturgique que vous mentionnez essaie de contribuer à la réduction de cet écart dans la pratique, sans opposer rite contre rite, bien qu'avec David Jones et tous les artistes, poètes, écrivains qui adressèrent une supplique au pape Paul VI dans le Times du 6 juin 1971, nous croyons que le maintien, ou la possibilité, de la célébration du rite dit « traditionnel » dans les grandes villes ou les grands sanctuaires de l'Église d'Occident est la seule manière pour l'Europe de ne pas perdre complètement sa mémoire, et donc la spécificité de sa culture. Là aussi j'espère qu'un jour ce que le cardinal Ratzinger, parmi d'autres, a dit soit fait...

Kephas

Vous éditez prochainement un ouvrage collectif sur la question si débattue aujourd'hui du Magistère de l'Église. Est-ce nouveau dans votre fonds ?

Grégory Solari

Dans un sens oui, car il s'agira du premier livre abordant directement une question d'« Église ». Et dans un autre sens non, car tous nos livres, d'une manière ou d'une autre, essaient de sentire cum ecclesiae. Pierre Gardeil, par exemple, a écrit un merveilleux dialogue sur les indulgences pour le Grand Jubilé de l'an 2000, et Pierre-Yves Fux, pour le Jubilé aussi, une évocation des quatre basiliques majeures de Rome, qui a été le guide de nombreux pèlerins. Vous le savez, puisque vous en êtes le maître d'œuvre, ce recueil d'essais sur le Magistère se veut une réponse au livre de Bernard Sesboué Le Magistère à l'épreuve .

Mais au-delà de cette réponse, le fait même de ce livre, ainsi que de celui du père Sesboué, soulève une autre question, rarement abordée, qui est celle de la position de l'édition catholique et de son statut par rapport au Magistère.

Il se publie beaucoup de livres dans notre domaine d'édition, beaucoup trop à mon goût. Je vous parlais plus haut des phénomènes de mode auxquels est soumise l'édition religieuse pour être rentable. Le phénomène existe aussi dans le domaine de la théologie. L'on connaissait la « subalternation de la théologie à la science divine ». Ces vingt dernières années, l'on a plutôt connu la « subordination de la théologie aux sciences humaines » et son cortège de collections chez de grands éditeurs parisiens. Les théologiens, comme le cerf assoiffé d'eau vive, cherchaient comment revitaliser leur discours. Plutôt que de se plonger dans la Tradition vivante de l'Église et de tirer, comme le sage de l'Évangile, du neuf de l'ancien, ils ont progressivement constitué par leur œuvre un magistère secondaire, dénué d'autorité, entre cette Tradition et sa réception par les fidèles. D'où ce livre sur le Magistère, d'où aussi, et j'y reviens car je ne voudrais pas qu'on m'ait mal compris, la nécessité d'une œuvre comme Zenit pour relayer le Magistère, sans oublier, bien sûr, last but not least, Kephas !

Une réaction ponctuelle des éditeurs catholiques n'est cependant pas suffisante. Pour clarifier le statut de l'édition religieuse, et aussi pour « dégraisser » une production pléthorique, il me semble qu'il serait opportun de créer une maison d'édition catholique internationale, indépendante des groupes qui possèdent la plupart des éditeurs religieux, et directement rattachée au Saint-Siège. Les publications de cet éditeur engageraient ipso facto l'autorité du Magistère et permettraient de constituer un véritable corpus auquel fidèles et clercs pourraient recourir pour connaître l'expression théologique de l'enseignement du Magistère aujourd'hui. La structure de cette maison existe déjà. Il s'agit de la Libreria Editrice Vaticana. Il suffirait de lui donner les moyens nécessaires à une ambition qu'elle n'a pas encore pour que la chose soit possible.

Mais comprenez-moi bien : il ne serait pas question de faire des manuels de théologie, « achevé de photocopier en la fête de la Cathedra Petri », non. Pas de misérabilisme sous prétexte d'idées sublimes. Il faudrait de vrais livres, des maquettes confiées à de vrais graphistes, une ligne capable de séduire le lectorat. On ne fera pas la nouvelle évangélisation à coup d'encycliques téléchargées sur son ordinateur. Pourquoi ? Parce que le livre est né avec le christianisme. C'est l'Évangile qui a transformé le volumen en codex (la Torah reste un rouleau encore aujourd'hui). C'est pourquoi, par ce biais, l'Église pourrait contribuer à redonner le sens du livre. Aujourd'hui comme hier, l'évangélisation doit être aussi une œuvre de civilisation.

Kephas

Grégory Solari, ce service de la culture chrétienne, est-ce un culte chez vous ?

Grégory Solari

Disons une passion, ou plutôt une Passion. Car dans le contexte actuel, avec la ligne éditoriale qui est la nôtre, le best-seller n'est pas souvent au rendez-vous... Mais le Curé d'Ars a dit que le plus savant des livres était la Croix !

Alors continuons !

 

* Directeur des éditions Ad Solem, membre du comité de rédaction de Kephas.


  1. Éditions Ad Solem
    C. P. 479 — 2, Rue des Voisins
    CH - 1211 Genève 12
    Tél : +41 (0) 22 321 19 30
    Fax : +41 (0) 22 321 19 31
    Courriel : office@adsolem.ch
    Site internet : http://www.ad-solem.com
  2. Cf Kephas no 9, p. 63–66.

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