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avril-juin 2004
Une Passion révélatrice III
Une réception française révélatrice des rapports actuels entre l'Eglise et la culture
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« Pour une fois, le cinéma est un
bon moyen pour s'approcher du divin »108
R. Boutry
rédacteur en chef de KTO
Devant la petite cacophonie catho gallicane, on pourrait se contenter de hausser les épaules : après tout ce n'est qu'une œuvre d'art et ce n'est pas grave ! Elle sera bientôt oubliée : qui se souvient des films sortis il y a un an ? Et certes, l'affaire n'a rien de grave. Elle est seulement passionnante (si l'on ose dire), pour qui s'intéresse de près aux rapports actuels de l'Eglise et de la culture, car les réactions catholiques hostiles qui ne sont pas inspirées simplement par une plus grande et très légitime sensibilité aux réactions du monde juif, sont symptomatiques de plusieurs blocages ecclésiastiques qui entravent la nouvelle évangélisation.
Manque de confiance
Parmi les préliminaires, il est inutile d'insister sur le cléricalisme109 et le dédain envers les convertis,110 faiblesses chroniques de tout establishment ecclésiastique. On peut, en revanche, s'étendre un peu sur le manque d'audace intellectuelle que la réception du film a manifesté. Concernant l'historicité des évangiles ou les origines chrétiennes, par exemple, alors que les documents magistériels sur l'origine du Nouveau Testament balisent un domaine pour la nécessaire recherche historico-critique admis par les savants les plus respectables,111 la parole chrétienne semble toujours plus s'incliner devant la « science », alors qu'il s'agit souvent de développements demi-habiles,112 voire carrément hostiles au christianisme pour des raisons confessionnelles.113 Très révélatrice à cet égard est la comparaison entre les réactions aux émissions d'Arte sur les « Origines du christianisme »114 et celles que The Passion a suscitées. Même si cette fois-ci,115 les grosses coutures de la déconstruction de Prieur et Mordillat n'ont échappé à personne,116 on a peut-être encore pris leur montage trop au sérieux. Il est temps de déconstruire la déconstruction !
Dans la forme d'abord. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est La Vie : « assoiffés de reconnaissance médiatique les exégètes catholiques et protestants se laissent utiliser ».117 Dans le fond ensuite : il est temps de critiquer la critique ! Je ne reprendrai pas ici l'épistémologie de la critique historique appliquée au textes sacrés : elle a été faite et bien faite depuis les années 1970 et la « crise du biblisme », dans le sillage de l'œuvre de Gadamer118 — mais c'est sans doute trop compliqué pour produire des émissions de télévision dont on parle, si bien que la presse continue de diffuser les vieilles thèses modernes.119 Les mêmes continuent d'opposer le Jésus de l'histoire et le Christ de la foi. On a envie de leur crier : réveillez-vous ! Vous n'êtes que relativistes : entrez dans la post-modernité ! Si vous prenez enfin au sérieux la nécessaire médiation culturelle et linguistique de toute connaissance humaine, alors vous comprendrez que le « Jésus de l'histoire » n'est qu'une abstraction méthodologique; que le seul accès réel et concret à Jésus passe par la tradition qui parle du Christ de la foi.120 Contrairement à tant d'affirmations drapées dans les oripeaux de la science, la création artistique de Mel Gibson est herméneutiquement légitime.
Mais le vif du sujet est ailleurs. L'opposition entre ce que les penseurs catholiques hostiles au film en ont retenu et ce que le film dit effectivement à la plupart des spectateurs, conduit à la question : qu'est-ce qui a manqué aux premiers pour percevoir la signification profonde du film de Mel Gibson ? Comment n'ont-ils été sensibles à aucune des médiations qu'il propose entre la violence et le spectateur ? L'indigence des commentaires esthétiques manifesterait chez d'autres que des critiques installés dans la grande presse une absence de culture. Mais parce qu'on ne saurait les soupçonner d'insensibilité d'inculture, il faut bien se résigner à parler de refus, de dénégation. Ce sont eux que je voudrais scruter, pour finir.
Honte de l'héritage ?
Je discerne tout d'abord un refus de mémoire : non pas certes la mémoire de l'Incarnation et de la geste rédemptrices du Sauveur, comme le prétendent ceux qui n'ont plus assez de foi dans le mystère concret de l'Eglise, mais la mémoire de la piété qui nous l'a transmise. Comme si l'on ne mesurait pas les ravages qu'une certaine prétention ecclésiastique à éduquer les foules a fait dans la culture chrétienne populaire, et la responsabilité des clercs aussi dans la déchristianisation accélérée de notre pays, on continue à refuser obstinément une forme populaire, résolument figurative et réaliste, d'expression de la foi, à déclarer indigne du mystère l'expression de l'émotivité dans la spiritualité... Moi, je rêve d'avoir le temps d'écrire un jour un vibrant « Eloge des grenouilles de bénitier », en hommage à toutes ces « saintes femmes » qui continuent la tradition des myrrhophores (radoteuses selon les apôtres) et persistent à croire que leur obstination dans la piété, jusque devant l'implacable spectacle de la mort, plaît au Bon Dieu !
En un saisissant raccourci, un académicien des Science Morales et Politiques a dit un jour à un évêque de ma connaissance : l'Eglise n'a qu'a ressortir tous ses bijoux de famille, pour qu'à nouveau l'Evangile rayonne en France... Cessons d'avoir honte de notre héritage culturel, assumons-le en entier; aimons cette période-ci, détestons cette période-là, si l'on veut, mais laissons à nouveau foisonner toute la poésie dans notre Eglise !
Plus profondément : une dangereuse illusion de l'éthique séculière dominante est de masquer (au nom d'une autonomie mal comprise) que la principale souffrance de l'homme reste son péché; l'ennemi n'est pas seulement extérieur, il est aussi intérieur. Les chrétiens ne sont pas en charge de l'humanisme dont voudraient s'anesthésier nos sociétés — humanisme mou en apparence, mais qui devient violent quand on le dénonce, c'est-à-dire quand on proclame la réalité de ce monde. Assumer un héritage qui ne cesse de le rappeler, à temps et à contretemps, c'est bien autre chose que professer un moralisme pieux et bienséant !
Oubli de la pratique symbolique
En réalité, les opposants catholiques au film ont refusé d'entrer dans son mode de communication symbolique : The Passion suggère, dit beaucoup par la seule mise en scène, de simples gestes, des superpositions de séquences, et surtout en faisant vibrer toutes les images sur la caisse de résonance de la liturgie. Dans The Passion, le drame est entièrement noué au bout de quelques minutes, au Jardin d'agonie, dès que Jésus consent à la volonté si impénétrable du Père. Dans l'heure et demie de film qui suit, ce n'est donc plus une intrigue, c'est un véritable rituel qui se déploie sous les yeux du spectateur.
Or, à en juger d'après leurs critiques théologiques, c'est certainement le consentement au rite qui a le plus manqué aux censeurs ecclésiastiques. Pas simplement la liturgie au sens habituel, hélas de discours accumulés entrecoupés de chants et de gestes ébauchés, mais un véritable théâtre sacré, avec ornements, rôles (on appelle ça « fonction »), musique, parfums, gestes, processions, offrandes, élévation, imposition des mains, danses, prosternations, génuflexions, etc. Bref une expérience de la célébration qui vous prend tout entier, où vous payez de toute votre personne, pas simplement du cerveau, des lèvres ou des sentiments.121 Et si le succès de ce film invitait notre Eglise à reconsidérer sa pratique liturgique, à retrouver non pas le sens du symbole (on en parle depuis les débuts du mouvement liturgique, il y a plus d'un siècle), mais sa pratique (appauvrie d'année en année, sous prétexte de dépouillement) ?122
Les philosophes de la beauté le savent bien : en esthétique, la ligne droite est la voie royale vers la méconnaissance. Une signification véritable est toujours une opération, une activité, pas un résultat. Le « sens » dont tous sont en quête est avant tout un travail : les vrais artistes le savaient avant que les penseurs post-modernes nous le rappellent si utilement. Prétendre être toujours et partout compris de tous, lorsqu'on transmet, célèbre ou explique la Révélation chrétienne, est donc vain. Quand on l'interroge sur le fait de filmer dans des langues mortes, Gibson répond ainsi : « Les images du film sont fortes, elles transcendent les paroles. On peut faire une comparaison avec la messe en latin. Comme vous le savez le rite tridentin est un rite qui m'est très cher, mais, si je ne parle pas le latin, cela ne m'empêche pas de comprendre ce qui se passe et ce qui est dit. C'est la même chose dans ce film avec l'araméen, il ne perd rien de son mystère ou de son intensité, au contraire. »123 Je ne suis pas sûr que ce genre de réponse soit ecclésiastiquement correct dans l'Eglise de France, même en ce début du XXIe s. ! Pourtant, pour reprendre rapidement cette seule question du langage, Gibson est en plein dans le mille. Le choix de langues mortes et du sous-titrage rejoint l'esthétique liturgique qui, dans la continuité des théophanies bibliques fait faire aux participants un trajet des yeux aux oreilles, de ce qui se voit (et qui risque de captiver toute l'attention) à ce qui s'entend (qui s'adresse à l'intelligence et au cœur et qui seul compte).124
Peur de la rhétorique
Il est indéniable que le film est efficace. Même les journaux les plus hostiles, pour ne pas perdre la face devant leur lecteurs interloqués de la distance entre les avis des critiques et leur propre opinion, comme le montraient à l'envi les « forums » consacrés au film,125 ont dû produire des articles « micro-trottoirs » aux sorties des salles, témoignant tous de l'extraordinaire impact du film sur les spectateurs. Gibson et son équipe l'ont voulu et recherché : « il me semble qu'une personne qui fait la démarche de voir le film en entier devrait être touchée et profondément changée. C'est là, en tout cas mon objectif [...] J'espère sincèrement changer profondément chaque personne par ce film. »126 A cette fin, le réalisateur fait un usage maximal du pathétique et la force de ses images de violences est telle qu'elle neutralise presque le raisonnement : « Je crois qu'il est nécessaire de montrer la souffrance du Christ dans toute son intensité possible pour que le téléspectateur souffre avec Lui. C'est une étape absolument nécessaire. Ce que je recherche avant tout est une plus grande compréhension de cet événement. »127 L'efficacité du film est si grande, qu'au moins deux assassins ont avoué leur crime et se sont rendus à la justice, après l'avoir visionné.128
Les commentateurs non religieux ont vu dans cette efficacité un danger de propagande, d'action directe dans les psyché des spectateurs : « C'est cela que Gibson veut donner à voir, c'est de ce corps et de ce sang, de ce pain et de ce vin, qu'il veut remplir, à l'entonnoir, les corps du nouveau millénaire, et rien d'autre. C'est une entreprise de gavage, efficace dans la mesure où il nous poursuit, ce pauvre corps portant sa Croix sur les chemins de pierre, vers le Golgotha. »129 Gibson s'attendait à ces résistances : « Rien dans ce film n'est dit dans un langage qu'ils comprennent, et, à vrai dire le contenu en est même dangereux. La Passion du Christ est très certainement l'événement qui a le plus bouleversé toute la civilisation. Beaucoup de gens ne sont pas prêts à accepter les enjeux et l'ampleur d'un tel sacrifice. Qu'ils le sachent ou non, la Passion du Christ a influencé l'existence de chacun de nous. »130
Même des commentateurs catholiques ont avoué leur gêne devant une telle puissance rhétorique : « Il est impossible de parler objectivement d'un film qui emprisonne le spectateur dans une écriture d'ultra-violence, ce qui revient à dire au spectateur : "si tu n'aimes pas le film, tu n'aimes pas Jésus" [...] Le récit, en flash-backs sommaires compréhensibles aux seuls connaisseurs, ne fait jamais appel à l'intelligence du spectateur prisonnier de son fauteuil et de l'obscurité. »131 Bien sûr, il serait fâcheux de réduire toute l'évangélisation à l'emploi de tels procédés : si l'émotion (forte !) a nécessairement sa place dans le consentement à devenir disciple, la raison prend le relais quand il s'agit d'apprendre l'art d'être disciple132 dans la longueur du temps. Il me semble cependant urgent de promouvoir à nouveau un usage décomplexé de toutes les techniques de la rhétorique dans le travail d'évangélisation. Trop longtemps on a pris au pied de la lettre les affirmations, elles-mêmes si pleines de figures, de ce grand rhetor devant l'Eternel que fut saint Paul le Pharisien converti.133
En réalité, ce n'est pas la rhétorique, c'est la sophistique qui est dangereuse. La rhétorique elle, est l'art infiniment précieux d'accommoder la sagesse et les mots134 : autant dire qu'elle est indispensable. Lorsqu'elle se donne pour but de médiatiser la Sagesse incarnée elle-même, elle peut, dans les cas de très grande réussite, confiner à la sacramentalité135 : raison pour laquelle, au XVIIe français, c'était la prédication, plus que le livre inerte des Ecritures, qu'on appelait « Parole de Dieu » !
Plus encore, nous croyons que la personne de Jésus-Christ a quelque chose d'irrésistible, que le « centre de la figure » du « drame » que constitue toute la révélation, pour parler comme Urs von Balthasar, la Croix, est d'une beauté sidérante136 pour toute conscience qui en fait la découverte vraie. Une beauté qui peut être perçue, et qui dès lors captive l'âme137 — ou refusée (jamais cependant sans qu'elle revienne à la charge, tant qu'on vit en ce monde).138 Finalement, est-il seulement hasardeux de penser que l'efficience de l'œuvre sur les spectateurs, au-delà du recours très maîtrisé aux techniques de communication et de persuasion du cinéma d'action et de violence hollywoodiens, lui vienne aussi de la poétique sacramentale dans laquelle elle a été délibérément réalisée et du contexte dévotionnel dans lequel elle est souvent reçue ?
Art et sacramentalité
Très nombreux sont ceux qui vivent la projection de The Passion comme un exercice pieux, nombreux aussi ceux qui reconnaissent honnêtement qu'ils n'accrochent pas, faute de piété139 : c'est sur ce fonctionnement dévotionnel du film que je voudrais finalement m'interroger. The Passion est profondément enraciné dans l'expérience liturgique, tant du côté de sa production, que du côté de sa réception. Du côté de la production, en tout cas, aucun doute n'est permis. Raillée par les uns,140 saluée par les autres,141 célébrée par les fans,142 enfin, l'implication personnelle de l'auteur, Mel Gibson, ne fait de doute pour personne.
Ce n'est pas seulement l'idée du film qui est religieuse : sa fabrication elle-même a été pleine de piété.143 Pour l'artiste, c'était une sorte d'ex-voto, qui ne pouvait se réaliser que dans un contexte de ferveur; aussi la Messe fut-elle célébrée chaque jour sur les lieux du tournage, beaucoup d'artistes impliqués y communiant.144 L'acteur qui incarne Jésus, Jim Caviezel n'est pas en reste de piété : c'est dans la prière qu'il a accepté le rôle, dans la prière qu'il l'a travaillé et joué, et il semble bien rester dans la même attitude quant à sa promotion : on ne l'a guère vu dans la presse people depuis la sortie du film. C'est sans doute que l'acteur, autant que le rôle, excèdent les cadres mondains de ces organes de presse : l'acteur croit même voir la main de Marie derrière toute cette aventure artistique...
Pieuserie ? Pas si sûr. Tous les artistes véritables font l'expérience de la dimension démonique inhérente à la clôture fictionnelle de son œuvre. Goethe, mon cher Rimbaud,145 Verlaine pendant quelques années, ou Gide (dans son Journal des Faux-monnayeurs), comptent parmi ceux qui ont le mieux illustré la tentation constante du créateur artistique d'usurper la place du Créateur. Dans leurs témoignages, Gibson aussi bien que Caviezel ont donné la seule réponse possible pour l'artiste chrétien confronté à ce problème, de manière évidemment plus aiguë que les autres : celle de l'ouverture et de la soumission constante de l'artiste à plus grand ou plus profond que lui.146 Son art qui pourrait devenir concurrence de la Création devient alors imitation, mimesis au sens le plus métaphysique du terme, et finalement action de grâce.
La grande presse s'est fait l'écho de l'atmosphère étonnante de la genèse du film vécue expressément sous le signe de la Providence. Rencontres étonnantes, coïncidences de dates : à en croire les artistes, au cours de leur travail, la réalité de la vie n'a cessé de prévenir les intentions de la fiction artistique, enracinée à la fois dans la vie réelle de l'artiste comme un ex voto, et dans la liturgie — cette fiction divine source de tout sens. Plus particulièrement, pour l'acteur principal, « jouer » Jésus dans sa Passion n'aura finalement pas été possible sans imitation réelle, sans participation à Ses souffrances : hypothermie sur la croix, luxation de l'épaule sous la croix, coup de tonnerre tout près.... Très significatif de cette imbrication de la réalité et de la fiction dans The Passion : l'accident dont Caviezel a été victime pendant la scène de flagellation. Laissons-lui la parole : « On avait fixé une plaque sur mon dos de telle sorte que je ne sente pas les coups de fouets des soldats romains. Ils avaient aussi placé un miroir pour que je voie les coups arriver. Je me rendais ainsi compte de la douleur qu'ils avaient pu causer; soudain un des soldats manqua la plaque et me frappa le côté, ce coup me déchira la peau. La douleur était telle que je ne pouvais plus dire un mot, le souffle m'était littéralement coupé, et je suis tombé sur le côté. Personne ne s'était rendu compte que j'avais été touché et comme on me pressait de me remettre en place j'ai rassemblé mes forces du mieux que j'ai pu et je me suis raccroché à mes chaînes, mais, une fois encore je reçus un coup de fouet, plus douloureux encore que le premier. Les marques sur mon dos ont servi de modèles pour les autres. »147
On rejoint finalement tous ceux qui hésitent à parler seulement de « film » à propos de The Passion. Paul Schrader, qui avait composé en 1988 le scénario de La dernière tentation du Christ, l'adaptation du roman de Nikos Kazantzakis par M. Scorcese, ne s'y est pas trompé : dans son film, a-t-il reconnu, le Christ était une métaphore, dans celui de Gibson il produit une réelle expérience religieuse.148 Wallace Thompson, le secrétaire de l'Evangelical Protestant Society de Belfast, ne s'y est pas trompé non plus, qui a jugé le film « trop catholique ».149 L'entrecroisement de la fiction et de la réalité dans la production et la réception de The Passion ne ressemble-t-il pas à notre expérience de la liturgie, depuis les stratégies savantes des architectes romans ou gothiques dans leur exploitation du cosmos, jusqu'aux pompes presque exotiques qui faisaient rêver les Symbolistes au XIXe s., en passant par les jeux sérieux des illusionnistes baroques ?
C'est avec cette culture que Mel Gibson a peut-être réussi à renouer, malgré toutes les limites des codes hollywoodiens. Il a produit une œuvre d'art inspirée dans son essence par la divine liturgie.
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| 108 | R. Boutry, rédacteur en chef de KTO, propos recueilli par I. O'Neill, Paris Notre-Dame, no cité, p. 5. |
| 109 | Les « clercs » de notre Eglise et de la république médiatique ont manifesté une certaine condescendance par rapport au travail d'un laïc; par diverses voies de presse, on n'a pas écouté ses dénégations et son indignation devant l'accusation d'antisémitisme, on lui a réexpliqué l'enseignement de Vatican II, qu'évidemment il est supposé ignorer, traditionaliste qu'il est, etc. |
| 110 | La fameuse jalousie du frère aîné de la « parabole du fils prodigue » ne semble pas étrangère devant le mépris pour Gibson; et peut-être aussi un dédain de vieux européens rationalistes pour un american re-born ? Elevé par son père dans un catholicisme très strict, l'acteur, devenu riche et célèbre, raconte qu'il a vécu « l'apogée de l'utopie séculaire, qui vous laisse complètement vide ! », avant de retrouver une foi intense il y a une douzaine d'années (Cf. Cl. Mulard, « The Passion, succès public et polémique », Le Monde, 27.02.04) « Tout cela a commencé il y a douze ou treize ans, j'avais entre 34 et 35 ans, à l'époque; il s'agissait d'une période de ma vie durant laquelle je me suis posé des questions, notamment sur le sens de mon existence. Je me suis ainsi mis à lire certains livres, à commencer par l'Ancien et le Nouveau Testament » (Interview télévisée sur EWTN, trad. franç. La Nef, 03–04). |
| 111 | Cf. 1964 (21/ 04) PBC Instruction sur la vérité historique des Évangiles; 1965 (18/11) De revelatione de Vatican II de la même veine. |
| 112 | B. Pascal, Pensées, fragments 263–264. |
| 113 | Il ne me semble pas que les collègues juifs privilégiés par G. Mordillat et J. Prieur dans leur dernier documentaire, par exemple, n'aient aucun compte (personnel et communautaire) à régler avec le christianisme. |
| 114 | Voir la synopse de l'émission sur http://www.bts.edu/trobisch/Publications/ARTE_2004.htm |
| 115 | à la différence de la première série : cf. G. Mordillat et J. Prieur, Corpus Christi l‘intégrale, du 6 au 12 avril 1998 sur La Cinquième et ARTE. |
| 116 | Voir « Les premiers pas du christianisme, A propos des émissions d'Arte sur les "origines du christianisme"de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat », excellent article de M. Kubler dans La Croix, disponible sur http://perso.club-internet.fr/vbru/src/actualite/les_premiers_pas_du_christianism.htm |
| 117 | J. Mercier, La Vie no cité p. 59. |
| 118 | Voir la synthèse dans mon « Esquisse d'une critique théologique des méthodes littéraires d'exégèse biblique », in J.-M. Poffet dir., L'autorité de l'Ecriture, « Lectio divina hors série », Paris, Cerf, 2002, pp. 259–298, en part p. 260–5. |
| 119 | Le paradoxe — car il y en a un ici aussi — est qu'une bonne part du « savoir » au nom duquel on accuse aujourd'hui le christianisme d'être essentiellement un usurpateur du judaïsme a été élaboré dans le contexte de l'antisémitisme allemand du XIXe s., à l'époque du Kulturkampf contre la notion de tradition, de révélation, incarnées alors par le catholicisme romain. (cf. E. Nodet, Histoire de Jésus ? Nécessité et limites d'une enquête, Paris, Cerf, 2003, p. 88–89). On admet comme la meilleure hypothèse l'antériorité de Mc sur les autres synoptiques, sans se rendre compte qu'elle est loin d'être pure de tout présupposé : Jésus, prophète malencontreusement assassiné à cause de l'étroitesse des Juifs de Judée, annonçait et réalisait en Galilée un idéal éthique supérieur; son œuvre était même capable de lui survivre, puisque les disciples avaient été suffisamment convaincus de sa messianité. (p. 89) En réalité, sous le couperet de la pensée « éclairée », le catholicisme et le judaïsme tombent dans le même panier (cf. la bienfaisante réhabilitation des penseurs anti-lumières juifs comme Hamman et Jacobi par Radical Orthodoxy; ou le récent livre du jeune M. Mack sur l'antisémitisme de Kant (Michael Mack, German Idealism and the Jew : The Inner Anti-Semitism of Philosophy and German Jewish Responses. Chicago University Press, Chicago 2003), étaye à l'envi une opinion souvent émise par le Cal Lustiger lui-même sur les rapports entre les « Lumières » et la barbarie totalitaire du XXe s). |
| 120 | Un exégète aussi réputé que R. Brown l'a clairement écrit, dans son dernier ouvrage : Jésus en tant que connaissable par les moyens de la recherche historico-critique moderne n'est qu'un squelette théorique. Cf. R.E. Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? [An Introduction to the New Testament, New-York, Doubleday, 1997], trad. J. Mignon, Paris, Bayard, 2000, p. 882. |
| 121 | Une expérience où, par exemple, il suffit de faire le beau geste de l'ablution, ou de l'immersion en disant « je te baptise », sans qu'aucune parole inutile du style « et maintenant, je vais prendre de l'eau et la verser sur la tête de X, en signe de... et ça voudra dire que... etc. »... |
| 122 | Il faut faire connaître le bref et très profond traité de liturgie de G. Trainar, Transfigurer le temps, nihilisme, symbolisme, liturgie, Genève, Ad solem, 2003. |
| 123 | Entretien avec EWTN, trad. cit. |
| 124 | Cf. supra, note 13; lors de la première prédication à la synagogue de Nazara dans Lc 4, le trajet que Jésus fait faire à ceux qui « ont les yeux fixés sur lui » et s'émerveillent : « aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage... ». C'est aussi ce que nous expérimentons en suivant la messe dans nos missels : une synesthésie de ce qui se voit (les lettres sur le papier) et ce qui s'entend (les célébrants qui les mettent en œuvre). |
| 125 | Celui de Libération était particulièrement intéressant, qui traduisait le ras-le bol des lecteurs devant la fonction inquisitoriale des journalistes. |
| 126 | Interview citée. |
| 127 | Ibid. |
| 128 | Cf. deux dépêches de l'agence Reuters : « The Passion moves Texan to murder confession », 26–03–2004 et « Passion stirs neo-Nazi to confession », 29–03–2004. |
| 129 | D. Schneidermann, loc. cit. |
| 130 | Interview citée. |
| 131 | B. Walckenaer, Critique du film, Paris Notre-Dame, no cité, p. 6. Cette crainte de la rhétorique apparaît dans le ton même de la déclaration épiscopale sur le film : il se veut mesuré, mais il ne tient pas compte du contexte anti-catholique dans lequel il va être lu. À force de ne pas vouloir réellement prendre parti, on produit des textes ployables en tout sens (comme l'a souligné Mgr Rey, les journaux ont évidemment titré sur l'hostilité, et la condamnation des évêques de France). Certes, nous n'avons pas à nous laisser dicter notre manière de parler par les médias; il n'en demeure pas moins qu'ils recherchent avant tout des positions claires, oui ou non, pour ou contre, et qu'on a produit un texte gris. |
| 132 | Cf. P. Jérôme, L'art d'être disciple, Le Sarment-Fayard, Paris, 1988. |
| 133 | Cf. 1 Co 1, 17–18. Je suis venu vers vous « non avec la sagesse du langage, pour que la croix du Christ ne soit pas rendue vaine. En effet, le verbe de la croix est sottise pour ceux qui vont périr, mais pour ceux qui sont sauvés — et nous en sommes —, il est puissance de Dieu » et nos longues analyses de Littérature et théologie..., op.cit., chap. 13, p. 397–427, en particulier « le choix d'user de rhétorique » p. 421 s. |
| 134 | Selon la belle formule de mon maître Alain Michel, (cf. tout son In Hymnis et canticis, culture et beauté dans l'hymnique chrétienne latine, « Philosophes médiévaux XX », Louvain-Paris, 1976. |
| 135 | Cf. la description que J. Vier fait de l'éloquence de Bossuet « donnant aux mots la chair et le sang pour les transfigurer par l'esprit, les consacrant en quelque sorte afin de susciter la présence divine » dans son Histoire de la littérature française, XVIe-XVIIe siècles, Paris, 1959, p. 450–451. |
| 136 | Cf. « L'intellectualisme pathétique de la Croix » dans notre Pages sacrées, de l'Ecriture sainte à l'écriture théologique..., op. cit. |
| 137 | Ce ravissement, à tous les sens du terme, était déjà au cœur de la vocation prophétique dans l'Israël biblique : « Tu m'as séduit, Adonaï, et je me suis laissé séduire » (Jer 20, 7). |
| 138 | C'est cela qui explique l'exigence folle, proprement divine, de Jésus dans l'évangile de Jn par exemple (cf. Jn 5, 37–40.45). |
| 139 | « La fracture réelle, au sujet de The Passion, n'est pas entre les chrétiens et les juifs : elle est entre certains chrétiens dévots et nous les autres, surtout ceux qui ont peu de foi, ou pas du tout » (Margaret Wente, « Passion bashin' is in fashion », Toronto Globe and Mail, 20–03–2004). La même éditorialiste s'interroge sur la distance entre le christianisme proposé par Gibson, où le sang n'est pas une métaphore, et les mièvreries moralisantes dans lesquelles sa génération a été éduquée par les grandes Eglises institutionnelles Nord-américaine. |
| 140 | « Quelques plans subjectifs épousant le regard [...] du Christ laissent à penser qu'il s'agit là du seul personnage auquel le réalisateur souhaite s'identifier. Les poses de martyr qu'il affectait au cours de la campagne de marketing gracieusement nourrie par la polémique vont en ce sens. "Crucifiez-moi si vous avez les couilles", semble dire Mel Gibson, pendant que son film enfonce littéralement les clous de la violence aveugle. » (F. Gorin, loc. cit.) |
| 141 | « La sincérité du cinéaste n'est pas en doute », Déclaration du comité permanent de l'épiscopat français pour l'information et la communication, 30–03–2004. Cf. supra le texte appelant la note 7. |
| 142 | En particulier les chrétiens évangéliques américains, qui le canoniseraient vivant, s'ils avaient un pape ! |
| 143 | Voir le site non officiel d'un habitant de Matera, lieu du tournage : http://www.sassiweb.it/thepassion/ |
| 144 | « Pendant les mois du tournage à Cinecitta [sic], Mel Gibson a fait célébrer chaque jour la messe selon le rite tridentin (du concile de Trente, dite encore messe de Saint Pie V) par deux prêtres, Jean Charles-Roux (frère d'Edmonde), religieux de la congrégation italienne des rosminiens, et Michel Debourges, un autre Français de l'Institut du Christ-Roi, implanté à Griciliano (près de Florence), proche de la Fraternité Saint-Pie-X. Chapelain et confesseur de Gibson, de sensibilité traditionnelle (mais sans lien avec la Fraternité schismatique de Mgr Lefebvre). » Cité d'après H. Tincq, « Mel Gibson une star chez les catholiques traditionalistes », Le Monde, 27.02.04. « Mel et moi-même ne sommes que de faibles administrateurs du travail de Dieu et pour toujours garder cet objectif de ne servir que Notre Seigneur nous centrions notre journée autour de la messe. » |
| 145 | Cf. les pages que je lui consacre dans Littérature et théologie..., op. cit., p. 225–344. |
| 146 | Voici la réponse de Caviezel à la question impossible par excellence : « Comment est-il possible de jouer Dieu ? » : « Cela est assez dur à expliquer, en fait on ne peut pas jouer le résultat, c'est impossible. La seule chose qui est en notre pouvoir est de nous en remettre à la grâce de Dieu. J'ai essayé de m'engager le plus possible dans cette œuvre, comme l'a fait la Sainte Vierge en souffrant pour son fils, en ayant son cœur transpercé par le glaive. C'est Dieu qui nous demande de nous offrir à Lui, c'est ce que Mel et moi avons tenté de réaliser en faisant ce film; nous nous offrons totalement, nous offrons notre carrière, nous nous offrons pour nos spectateurs, pour qu'ils nous soutiennent dans leurs prières. [...] Pour réussir à être dans les meilleures conditions, cela a consisté, de manière pratique, à assister à la messe tous les jours, à recevoir la sainte communion, à se confesser, à réciter le chapelet, bien simplement. Il est certain que la Sainte Vierge agit pour nous, c'est par elle que tout est possible, il nous suffit de nous en remettre à elle. Mel et moi tâchons de nous offrir de la manière la plus profonde possible par ce film. » (entretien télévisé, loc. cit.). |
| 147 | Cf. J. Caviezel, entretien télévisé avec Raymond Arroyo sur EWTN, trad. franç. Hélène Fabre La Nef, avril 2003. |
| 148 | Laith Abou-Ragheb « Schrader 'Disturbed' by Gibson's Crucifixion Film », dépêche Reuters, London, 23–03–2004. |
| 149 | Alf McCreary, « Gibson's passion film 'too Catholic' », Belfast Telegraph, 19–03–2004 |
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