Accueil | Abonnements | Contact | Coordonnées 
Recherche
La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
Charte | Rubriques | Rédaction | Archives | Liens

Vous êtes ici : Archives > jan-mars 2005

 

Monothéismes et Révélation

Henri Cazelles*

Le dialogue interreligieux est une nécessité de notre siècle, les religions étant soupçonnées de fomenter des guerres de religion au nom de leur divinité protectrice (« Gott mit uns », Dieu avec nous). Il oblige les religions à expliquer les unes aux autres la vie profonde qui anime leur communauté au lieu de les durcir sur leurs propres traditions, sans pour autant les abandonner, au contraire. Elles ont à y expliciter leurs propres confessions de foi de manière à se faire comprendre par les autres dans leurs aspirations et leurs traditions vécues. Reste à trouver le langage qui, au XXIe siècle, permettra d'expliciter ce qui avait été exprimé dans les Confessions de foi des siècles précédents. Les questions étaient différentes et le contexte socioculturel a changé.

Le dialogue islam-chrétiens-juifs se fait souvent autour des « trois monothéismes ». Il faut se garder des « ismes » dans le langage religieux. L'islamisme signifie autre chose qu'islam, il y a plusieurs judaïsmes et plus encore de christianismes.

« Monothéisme » n'est pas un terme théologique et n'est pas un terme du grec classique. Il n'y a pas d'entrée « Monothéisme » dans le Dictionnaire de Théologie catholique de A. Vacant, E. Mangenot, E. Amann (ni dans son supplément), ni dans le Dictionnaire théologique de L. Bouyer. Il y en a une dans le Dictionnaire critique de théologie de J.Y. Lacoste. L'unicité de Dieu est proclamée dans l'Hymne à Aton d'Aménophis IV (« Tu es unique et il n'y en a point d'autre ») et supposée par certains scribes de Babylonie qui considèrent les dieux comme les membres de Marduk.

Les scribes, intellectuels du temps, ont visiblement perçu l'unité de la puissance de vie de l'univers dans la multiplicité des puissances de vie divinisées. C'est moins sensible dans la Phénicie contemporaine d'Israël : le dieu El est le dieu suprême qui engendre les dieux mais ne se les identifie pas.

Dans la Bible, la question se pose autrement. La Bible n'est pas une histoire d'Israël alors qu'elle la suppose. C'est le témoin des institutions vécues par Israël au milieu des nations; elles lui donnent son identité propre de peuple de Dieu. Il convient de reconnaître la valeur des analyses philologiques des écoles critiques (Wellhausen, Burney, Lagrange).

Il y a, dans la Torah et les prophètes, quatre « strates » (plutôt que « documents ») où des codes correspondent à des récits. Dans la plus ancienne strate (J, Jahviste), le Dieu Jahvé est, comme dans l'ancien Orient, le dieu national et dynastique, mais la dynastie élue est celle de Juda (Gn 49, 10), un cadet d'entre les fils de Jacob; le Jahviste montre par les traditions tribales que Dieu élit un cadet au lieu de l'aîné : Isaac et non Ismaël, Jacob et non Esaü. La question se posait aux israélites dès la mort de Salomon : Juda ou les dynasties du Nord ? La seconde strate (E, Elohiste) est prophétique. Les rois de Juda ayant montré leurs insuffisances morales du point de vue du droit et de l'équité (mishpat/sedâqâh), l'Elohiste réécrit certaines traditions (les « doublets »); ainsi Gn 21 présente à nouveau Abraham comme prophète (Gn 20, 7), puis Joseph, Moïse et les Anciens aussi comme prophètes (« hommes de l'Esprit », Nb 11, 16s). La troisième strate est deutéronomique, marquée par la sagesse et la monition sapientiale (Dt 4, 6–10); elle insère le Deutéronome dans l'histoire deutéronomique. La quatrième est sacerdotale, postexilique, Israël ayant perdu son autonomie politique; elle insiste sur le rôle d'Aaron auprès de Moïse et distingue — comme Ezéchiel (ch. 45) — le prince et le prêtre, le sacré et le profane, le prince pouvant être présentement un étranger.

Elohim

Le Deutéronome est monothéiste (6, 4) comme le prophète Osée (11, 1; 8, 1–14) et conteste les « autres dieux » (Os 3, 1; Dt 6, 14). Mais, dans les textes prédeutéronomiques, le terme d'elohim est utilisé pour les puissances protectrices ou destructrices que l'homme rencontre dans son existence terrestre : « Qui est grand comme toi parmi les elohim ? » (Ex 15, 11). Lors du traité d'alliance entre Jacob et Laban l'Araméen (Gn 31, 53), le Dieu d'Abraham et le Dieu de Nahor sont garants du droit ainsi établi. L'éditeur du texte hébreu (pas la Septante) a précisé : « le Dieu de leur père » (TOB).

Avant que le tétragramme YHWH ne s'impose, même sous la forme YHWH Sebaot,1 le Dieu d'Israël (El Elohey Israel, Gn 33, 20) porte d'autres noms : Terreur d'Isaac (Gn 31, 53), Taureau de Jacob (Gn 49, 24; Is 1, 24, Joseph étant lui-même un taureau, TOB), Pierre d'Israël, « pasteur » (Gn 49, 24, TOB). Peu concevables après la révélation du nom divin, ces appellations relèvent de la vie tribale. C'est en jouant sur les noms des tribus, non plus de la divinité, que s'exprime la bénédiction de Jacob (ch. 49); cette bénédiction des douze tribus n'en est pas moins le témoignage d'une vie tribale religieuse soumise à un elohim aux noms divers provenant d'une culture pastorale : même la « pierre d'Israël » est dite « pasteur ».

Cette référence divine va se transformer lors de la confédération des douze tribus au désert au pied du lieu sacré de la montagne de Dieu, Sinaï ou Horeb, en fonction d'une mission nationale de délivrance et de conquête (Ex 3, 8). Pour cette mission nationale, le Dieu des Patriarches se fait connaître sous un nom nouveau : Jahveh ou 'eheyeh (Ex 3, 14s).2 Elohim (TM) dit à Moïse : « Ainsi parleras-tu aux Beney-Israel : Jahveh, Dieu de vos pères, elohim d'Abraham, elohim d'Isaac, et elohim de Jacob... ». Dans l'apparition du buisson, Dieu se présentait différemment (Ex 3, 6). Le Dieu d'Abraham n'était plus distingué par un waw de coordination du Dieu d'Isaac, du Dieu de Jacob, c'était le « Dieu de tes (et non vos) pères ». Avant tout il était le « Dieu de ton père », terme juridique. Le père de Moïse était Amram, personnage assez évanescent dans la Bible, qui n'a pas la stature des Patriarches. Bien connue dans l'ancien Orient, l'expression ci-dessus désigne le dieu dynastique et national et non seulement le dieu du père de famille. Alors que beaucoup de dynasties se sont succédées, tant en Égypte qu'en Mésopotamie, les scribes se devaient d'expliciter pour les fidèles la légitimité d'une dynastie régnante quoique non originaire.

Ce fut le problème en Israël où se succédèrent les dynasties, non en Juda, fidèle à la dynastie de David. À cette époque, c'est la dynastie qui fait la nation. À notre époque, la notion de « nation » évoque langue et culture. Ce n'est pas le point de vue au deuxième millénaire. Les nombreux bilingues suméro-akkadiens décèlent une symbiose et non une opposition entre sumériens et sémites aux langues cependant si différentes. Ce sont les dieux dynastiques qui protègent le pays par l'élection du dynaste régnant. Amon sera le dieu dynastique de la XVIIIe dynastie d'Égypte, sauf la brève époque amarnienne. Marduk est le dieu dynastique de Babylone.

Le Dieu dynastique d'Israël

Il est désigné dans la Bible par le tétragramme non vocalisé : YHWH. La tendance actuelle des biblistes est de lire Yahweh, une forme, causative ou non, du verbe « être ». C'est dans la ligne de l'affirmation divine du verset précédent : « Je suis qui je suis » 'ehyehasher 'eheyeh.3 Mais le h final peut signaler non seulement un ey précédent, mais aussi un ô.4 Les transcriptions grecques de la Septante (yô, yau, yahu) vont dans ce sens. Le grand nombre de noms propres (hypocoristiques) en ô, yau, yahu à l'époque de David5 oblige à admettre que YHWH, Yô, Yau, Yahu, sont le même Dieu, « le mien », alors que dans les récits bibliques domine déjà le tétragramme. C'est le dieu dynastique non seulement de David, mais de Saül, le Benjaminite (1 S 13, 12).

Même après le schisme, YHWH reste le Dieu national et dynastique du Nord comme du Sud. À la chute de Samarie (722/1) certains Samaritains préférèrent se joindre au « reste d'Israël » et il y eut un quartier neuf à Jérusalem (2 R 22, 14). C'est avec la fin politique de la dynastie de David que le Dieu d'Israël ne fut plus considéré comme dieu dynastique, mais dieu national, d'un goy (Ex 19, 6; Dt 4, 6) parmi les goyiym, gayum en amorite étant un clan, unité démographique antérieure à la constitution étatique monarchique.6

(Fin de l'extrait.)

 

* Exégète. Ancien Directeur de l'Institut catholique de Paris. Auteur de nombreux ouvrages et articles.


  1. Grammaticalement difficile. Litt. « Quant aux armées », ou mieux « YHWH guerrier ». ôt serait un hébraïsme pour le cunéiforme utu. Un nom propre n'admet pas un complément au génitif.
  2. Sur les inscriptions nabatéennes avec 'eheyeh, J. Cantineau, Le Nabatéen, II, Paris 1937; M. Delcor, Les diverses manières d'écrire le tétragramme, Rev. Hist. Rel. 147, 1955, p. 162 ss.
  3. R. de Vaux, Histoire ancienne d'Israël I, Paris 1958, p. 256ss, 424ss; H. Cazelles, Autour de l'Exode, Paris, 1987, p. 275.
  4. L'amorite et l'ugaritique ne distinguent pas ô et u.
  5. M. Noth, Die Israelitische Personnennamen im Rahmen der Gesamtsemitischen Namengebung, Stuttgart 1928, p. 107.
  6. Sur goy 'amorite gayu, cf. J. M. Durand, 1988 et A. Malamat qui traduisent « clan »; cf. H. Cazelles, Études d'Histoire religieuse et de philologie biblique, Paris 1996, p. 145.

Retour au sommaire

 

  © Kephas, 5 rue Brault, F-49100 Angers, revue-kephas@wanadoo.fr