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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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Les journées paysannes

Un entretien avec Jean-Louis Laureau *

Paysan : à l'heure de la mondialisation ou de la globalisation, le mot prend une résonance particulière. Être d'un pays, mais être de la terre, à la manière des manants de La Varende, ceux qui « demeurent », voici pour les « racines paysannes ». C'est aussi un métier, que la modernité a considérablement transformé et rendu plus rare. Au-delà, c'est encore, et peut-être d'abord, une spiritualité, un art de vivre, une conviction, qui vont outre le fameux « bon sens », sans le répudier.

Kephas

L'association « Journées Paysannes » a pris naissance il y a une quinzaine d'années en France, à une période où la diminution du nombre d'agriculteurs s'accélérait encore à la suite d'un siècle marqué par l'exode rural. Pourquoi avez-vous choisi ce nom ?

Jean-Louis Laureau

Tout à fait à la fin des années 80, nous nous interrogions sur « la question paysanne ». Nous sentions bien que ce qui hantait nos esprits et nos cœurs, allait bien au-delà de l'agriculture ou de la ruralité. La question agricole, ou la question rurale, d'autres en parlaient avec compétence. Mais pour nous déjà, se profilait le centenaire de Rerum Novarum (1891) de Léon XIII, que beaucoup appellent la première encyclique sociale et qui traite en fait de la « question ouvrière ».

Or, au cours des décennies du XXe siècle finissant, ce qu'on a appelé l'exode rural est terminé. L'industrie et les services qui avaient trouvé leur main d'œuvre dans les campagnes depuis plus d'un siècle, n'aspirent plus la population rurale et cependant le nombre des agriculteurs continue à diminuer surtout à partir de 1993. La réforme de la PAC (Politique agricole commune) et la mise en place de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) entraînent, seulement pour la France, la disparition de 30000 exploitations agricoles par an, alors que dans le même temps, le chômage atteint des taux records. Le mot « paysan » évoque l'enracinement de l'homme dans un pays, c'est-à-dire un lien non pas abstrait, mais chargé de mémoire. Les paysages, façonnés par le paysan, ses champs, ses villages et surtout sa terre qui a reçu le corps de ses ancêtres, rappellent constamment à l'homme qui il est, c'est-à-dire d'où il vient et où il va. Les Pères de l'Église parlent du Livre de la nature qui, éclairé par le Livre — la Bible — nous parle du Créateur. Le paysan est l'homme qui sait reconnaître dans sa terre, dans son pays, ce livre dans lequel Dieu enseigne, parle, bénit. Pour le paysan chrétien, la terre lui parle non seulement du Créateur, mais aussi du Sauveur qui veille depuis l'église du village, agit dans les cœurs et parfois même sur les évènements et qui, jour après jour, trace le chemin du Salut.

Il y a cette Alliance que Dieu a voulu entre l'homme et la terre. Ainsi, malgré l'absence de référence explicite à la Révélation divine, les Journées Paysannes sont inconcevables sans le rapport au Dieu Créateur. Il a donné à l'homme la garde intelligente de la terre, et son Fils Jésus-Christ le Seigneur, en prenant chair de la Vierge Marie, s'est fait fils d'Adam — le terreux. Cette alliance a donné la fécondité de la terre. La terre est sainte parce qu'elle sort des mains du Créateur, parce qu'elle a porté le Verbe fait chair et l'a nourri, parce que d'elle sortent le pain et le vin voulus par Dieu pour l'Eucharistie; elle est sainte enfin par la gloire qui doit se révéler en elle. Ainsi ce terme « paysan » résume toute une anthropologie que d'autres vocables courants du langage actuel comme « agriculteur » ou « exploitant » ou « chef d'entreprise agricole » n'expriment que très incomplètement en réduisant la vie et la culture de l'homme paysan à sa fonction nourricière.

Le mot « Journées » évoque la durée — une durée brève certes, mais qui se répète, à la fois toujours semblable et toujours neuve, et qui évoque aussi le temps et les saisons. La vie paysanne se déroule à travers les travaux et les jours. Ce mot traduit bien aussi la réalité des Journées Paysannes — quelque chose qui est né, jour après jour, sans que ceux qui s'y sont engagés aient eu clairement conscience de ce qui naissait. Chaque journée paysanne où l'on se rassemble est le reflet des travaux et des jours de chaque famille paysanne.

Vous insistez sur le temps et sur les fruits de la terre, ce qui évoque la durée et la fécondité. Quelle importance ont-elles l'une et l'autre pour les Journées Paysannes ?

Il existe un lien ontologique entre le temps et les fruits de la terre. Le vigneron de chaque terroir sait le nombre de jours qui sépare la floraison de la vigne et le jour des vendanges, et ce nombre de jours peut légèrement varier selon le temps qu'il a fait pendant l'été. Dans nos contrées, le blé tendre est semé au mois d'octobre et récolté au mois de juillet. Il faut neuf mois à la vache pour donner son veau et trois mois à la laitue pour être bien pommée. En Anjou, il y a entre 124 et 127 jours de la floraison à la date de cueille de la poire William.

Le fruit de la terre avec sa beauté et sa saveur dépend du temps. C'est une règle de vie : la fécondité dépend de la durée. « Il y a un temps pour tout », dit l'Ecclésiaste au chapitre 3.

C'est un secret vital de l'éducation : non pas apprendre, mais montrer à l'enfant le temps qu'il faut à une graine pour germer. En Auvergne, dans les fermes, on plaçait quelques grains de blé dans une assiette avec de la mousse ou un peu de terre fin octobre ou début novembre; on entretenait soigneusement l'humidité et pour le 25 décembre, l'assiette était devenue verte : c'était le blé de Noël.

Il y a, dans les journées paysannes qui se succèdent et qui font passer d'une saison à l'autre avec tant de discrétion, le secret et l'image de la fécondité. Il y a dans le regard sur la terre tout au long d'une journée depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, la possibilité pour le paysan de contempler le mystère de la vie. Il essaie d'être efficace, de labourer, de semer, de sarcler, d'arroser, de faucher, de récolter, de nourrir son troupeau, de tailler sa vigne, mais il sait que la croissance ne dépend pas de lui, que le fruit mûrit sans lui, qu'il veille, qu'il travaille ou qu'il dorme, que la fécondité de la vie s'accomplit, que tout peut être détruit, aussi sans lui, par un orage, une grêle, le gel ou la sécheresse, mais que toujours l'herbe redevient verte et tout reprend vie.

La fécondité et la confiance façonnent la journée du paysan.

Ce « lien à la terre », qui concerne-t-il ? Vous semblez suggérer qu'il est important non seulement pour les agriculteurs, mais aussi pour toute la société, qu'il est même le fondement des civilisations. Pourquoi ?

Les Journées Paysannes veulent d'abord permettre aux agriculteurs de retrouver ou de développer le lien qui les unit à la terre. La transformation de l'agriculture depuis 1950 a été si radicale qu'elle a été jusqu'à faire oublier la fécondité de la terre. La terre confiée au paysan est devenue l'outil de production de l'entrepreneur agricole. L'outil n'a plus été considéré que comme un moyen efficace, amélioré par la mécanique et par la chimie, pour obtenir des rendements de plus en plus élevés de céréales, de maïs, de betteraves, de pommes de terre et des prairies jugées sur leur quantité d'unités fourragères.

Le retour à la recherche de la vérité sur la connaissance de la terre est l'un des premiers soins des Journées Paysannes. La terre est un milieu vivant : c'est le point de départ de la plante, de l'animal et de la santé de l'homme. C'est en cela que le lien à la terre concerne la société tout entière. La transformation agro-alimentaire et la grande distribution ont pris une telle importance qu'elles ont fait oublier à l'homme de la cité que l'aliment dont il se nourrit vient de la terre. Le lait n'est plus connu qu'en boîte et l'enfant de la ville ne sait plus qu'il sort du pis de la vache. On trouve des fraises et des haricots verts dans les supermarchés tout au long de l'année et on ne sait plus le rythme des saisons. Bien plus, l'aliment n'est plus qu'une marchandise et l'on ne sait plus qu'il n'est pas un objet fabriqué. Combien d'aliments, en effet, sortent des usines agro-alimentaires comme l'automobile, le téléphone portable ou la paire de chaussettes.

L'origine terrienne de l'aliment est oubliée...

(Fin de l'extrait)

 

* Vigneron. Responsable de l'association « Journées paysannes ».

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