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Janvier–Mars 2005

Notes de lecture

Un regard neuf sur le Génie du Christianisme

Dominique Laplane – Préface de René Rémond – Éd. : F. X. de Guibert, 288 p., 24 euros.

L’auteur est professeur honoraire de neurologie à La Salpêtrière. Il est catholique, il est scientifique, il voudrait aider ses confrères à surmonter l’étonnement que cette conjonction cause parfois. Il le fait avec ardeur, intelligence, décision; il brandit l’étendard de notre foi avec une franchise et une résolution réjouissantes. Ayant à dire des choses précises, à exposer des vues originales, il se trouve tenté cependant d’en dire beaucoup plus, et son livre propose, suivant le titre qu’il s’est risqué à lui donner, des vues sur la morale, l’épistémologie, la psychologie, la sociologie des religions... et un peu tous les chapitres de la théologie. On comprend le souci, bien légitime, d’offrir, à l’instar d’illustres prédécesseurs, un « Ce que je crois » avec raisons de croire, mais le genre s’accommoderait peut-être mieux de la forme compendium; car, à vouloir « traiter » ces sujets, il faudrait leur consacrer de plus amples développements. Plus d’une fois, d’ailleurs, l’auteur sent le péril, et nous renvoie à d’autres écrits.

À cette remarque de forme, on pourrait ajouter quelques critiques de fond : l’éditeur lui-même s’est senti tenu d’exprimer des réserves, ainsi que le préfacier, lequel pourtant n’est pas économe de louanges. Je ne le serai pas non plus, et après avoir évoqué franchement quelques points de désaccord, je dirai le grand intérêt que m’inspirent les analyses les plus originales.

Je crois que l’auteur fait la part trop belle aux « religions », notamment au judaïsme. Naturellement, le Christ confirme l’ancienne Loi, mais c’est pour l’accomplir, non pour la redire. Et cet accomplissement s’opère par une mort pour nos péchés qui reste, apparemment, notre impensé de la Révélation, une fois évaporées les conceptions païennes (et juive !) du sacrifice qui ont longtemps marqué notre théologie. Or, l’auteur se borne à redire, avec le commun de nos prédicants, que le Christ a voulu « partager » la souffrance et la mort des hommes. Voilà – une fois de plus – la Rédemption absorbée dans l’Incarnation ! En vérité pourtant, il sent combien le mystère du Corps mystique est au centre de l’idée du salut. Là commence un chemin, qui n’est pas l’annonce d’une morale, fût-elle la plus haute, mais l’advenue d’une aventure historique et transhistorique dont notre statut ontologique sort transformé. Il le sait si bien qu’il en fera sa conclusion (p. 271–272), mais il ne voit pas, par un optimisme qui reste courtement teilhardien, la part essentielle de notre péché dans la déchirure de la mort du Sauveur... Naturellement encore, l’Église catholique dogmatise, mais dès qu’on suppose qu’elle le fait trop, on s’écarte de voir en elle autre chose qu’une « confession » parmi d’autres, dont chacun reste juge... Ce n’est sûrement pas la pensée de l’auteur qui, à propos de Révélation, place si justement la Tradition à la matrice de l’Écriture !

Naturellement enfin, les religions ont leurs vertus, mais sans doute moins que les philosophies qui dès leur aurore ont commencé de nous en délivrer. Car nous devons être délivrés des religions, et seule la foi chrétienne va jusqu’au bout de cette libération.

Moindres reproches : peut-on reconduire tranquillement, en ce début de millénaire, la croyance au complexe d’Œdipe ? Pour être commun, le préjugé reste fâcheux.

Plus grave : peut-on parler aujourd’hui d’intolérance, de sentiment d’identité forte, de constitution des groupes et d’exclusion, sans faire référence à René Girard ? (Pouvait-on parler étiologie des maladies infectieuses, trente ans après Pasteur, sans évoquer les microbes ?)

Venons aux louanges, non moins franches que ces réserves.

Faut-il féliciter l’auteur des quatre portraits qu’il nous propose comme de stimulants modèles, bien propres à manifester la puissance de ferment du christianisme, son « génie » ? De la page 197 à la page 237, il peint donc quatre personnages (Bartolomeo de las Casas, Dietrich Bonhoeffer, Jean Vanier et Cicely Saunders) dont le dernier surtout m’a captivé, parce que je ne connaissais pas cette femme qui est à l’origine du concept de « soins palliatifs »,et parce que l’auteur fait ici les plus heureuses remarques à propos de la conception chrétienne de « la vie », seule conception véritablement « humaine ». Cette profonde réflexion, p. 234 : « À partir du moment où rien n’existe au-delà de la vie, la vie devient la seule valeur et on s’y accroche comme le carnassier à sa proie, avec acharnement et, lorsqu’il devient évident qu’on s’est mis dans un mauvais cas, alors on recourt à l’euthanasie dont on ne dira jamais assez qu’elle est en grande partie la fille de l’acharnement thérapeutique. »

Tout autre chose : p. 87 et suivantes, l’auteur nous offre une critique du bouddhisme d’une belle pertinence; avant de faire un examen sévère (et rigoureux) du concept impossible de « réincarnation », il propose une analyse de l’identité, où la distinction de Paul Ricoeur entre « mêmeté » et « ipséité », est référée à l’expérience clinique du neurologue dans un exposé magistral. Le sentiment de « conscience vide » peut naître d’une technique de méditation, qui reproduit dans ce cas un processus pathologique bien repéré. Le médecin « n’en tirera aucune conclusion sur notre impermanence. » Du beau travail ! Le livre à succès de Mathieu Ricard en sort très écorné...

Celui de Mordillat et Prieur, quoique plus rapidement évoqué, ne sort pas non plus indemne d’une critique sagace sur le statut du texte évangélique, fort intelligemment apprécié (p. 154 et sq). Analysant « les raisons de croire » que nous offre un texte d’autant moins suspect qu’il était difficile pour ses propagateurs (lesquels auraient dû l’écrire autrement pour le rendre recevable à leur époque – en particulier quant à la virginité de la mère de Jésus, si peu valorisante dans son contexte historique !), on aurait pu penser que soit évoqué (au moins comme énigme) le bouleversant linceul de Turin qui, s’il ne fonde certes pas notre foi, du moins la conforte étrangement en notre époque. Mais de façon générale, et au delà des enquêtes exégétiques, forcément réduites dans un livre qui veut embrasser autant, on est heureux de se trouver profondément d’accord avec l’auteur quant à la lumière que le christianisme jette sur l’homme. Il monnaie en plus d’une page, et souvent d’émouvante façon, la belle pensée de Pascal : « Nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. » Merci, docteur Laplane ! (Dommage qu’il n’en vérifie pas aussi le début : « Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais... » Cela aurait pu lui épargner un éloge du monothéisme qui, à nos yeux, reste suspect tant qu’on ignore la Trinité. De celle-ci, l’auteur tente sérieusement une approche, cependant on peut penser qu’il reste ici beaucoup à dire...)

Encore merci pour la tentative la plus originale de l’ouvrage, que l’auteur met sous le signe de la proposition et de l’essai plutôt que de la découverte. Spécialement développée p. 275–283, dans une « annexe 1 » (qui n’est pas suivie d’annexe 2...), elle vise, comme il était dit déjà p. 71, à montrer « comment, à partir d’une foi en la liberté de l’homme il est possible d’envisager une solution compatible avec la calculabilité de la pensée et la liberté en réconciliant entre eux le matérialisme et le spiritualisme. » Ces deux derniers mots sont un peu gros peut-être, désignant un état de la réflexion qui connote mal la coexistence de l’expérience spirituelle (du moins celle de la conscience) avec les découvertes des neuro-sciences. L’auteur va s’employer à ce qu’il nomme donc « réconciliation », en s’appuyant d’abord sur les remarques de Bernard d’Espagnat, et en comparant les difficultés de la physique quantique à celles de la théologie, toutes deux capables d’une formalisation rigoureuse (selon leurs différentes façons) et incapables de fournir de leur objet une représentation satisfaisante pour notre imagination liée à l’expérience sensible. Mais, de même que matière et énergie sont pensées aujourd’hui comme objets de transformations avérées et néanmoins peu représentables, de même matière-énergie et conscience sont, elles aussi, objets de transformations réciproques dont les neuro-sciences à leur manière, l’expérience subjective à la sienne, attestent la double réalité. Suit un développement théo-cosmologique (que l’auteur sait aventuré) sur la création d’une matière, forcément distincte du Créateur mais grosse, dans la complexité neuronale dont elle porte la potentialité, d’une émergence de l’esprit qui la rend capable d’union amoureuse à Celui qui la suscita. À développer, certainement, et reconnaissons que l’auteur va ici plus loin que Teilhard, dans la même passionnante direction, oui, à développer... à condition toutefois que l’eucharistie (corps et sang répandus pour nos péchés – je reprends ma critique précédente) ne soit pas réduite à une fonction quasi-naturelle d’interface... Aucune représentation « cohérente » n’effacera la tragédie du « péché du monde ». Aucune phénoménologie de la conscience-monde ne nous dispensera d’une théologie de la Rédemption.

Cet examen est long, et cependant trop rapide et bien incomplet; l’auteur aurait le droit de s’en plaindre. Mais c’est l’image de son livre, qui embrasse tellement qu’il ne saurait toujours bien étreindre... Qu’il soit félicité cependant pour son entreprise, dont l’objet est pris très à cœur !

Pierre Gardeil

Qumrân et les Manuscrits de la Mer morte.
Les hypothèses, le débat.

Bruno Bioul – Préface de Jean-Daniel Dubois. Éd. F.-X. de Guibert, 2004, 311 p.

Plus de cinquante ans après les découvertes de manuscrits dans les grottes des falaises au bord de la Mer morte et après les fouilles du site de Qumrân, les recherches continuent sur la véritable signification des uns et des autres.

Bruno Bioul, rédacteur en chef des Dossiers d’archéologie, a pris l’initiative de rassembler les opinions souvent divergentes de dix experts en la matière. La base de départ est la présentation de Qumrân et des Manuscrits par le Père de Vaux o.p., directeur des fouilles à l’époque où il dirigeait l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, dont je garde personnellement un reconnaissant souvenir.

Le Père de Vaux estimait avoir dégagé les ruines d’un monastère essénien (IIe s. av. J.-C., 1er s. ap. J.-C.), auquel appartenait la bibliothèque constituée par les manuscrits mis à l’abri à l’approche de la conquête romaine.

Partisans et contradicteurs présentent leurs façons de voir en répondant aux nombreuses questions posées par B. Bioul.

Le lecteur se doit d’être attentif à la présentation littéraire appelée « débat ». L’auteur a soin de nous prévenir : « Cette partie du livre prend la forme d’une discussion. » (p. 9) « Dix experts ont accepté de répondre aux questions posées par l’auteur, que celui-ci présente sous la forme d’un débat. » (texte de couverture); Ne l’oublions pas lorsque, parfois, nous avons l’impression d’une discussion réelle entre les savants.

Cela dit, nous apprenons à découvrir les difficultés d’une interprétation historique : l’éventail des hypothèses risque à certains moments de dépasser l’histoire et les oppositions personnelles émergent de temps à autre, quoique rarement.

Si les manuscrits sont maintenant publiés dans leur ensemble, l’on attend la publication complète du matériel issu des fouilles pour avancer avec plus de sécurité dans la connaissance du site et de ses habitants.

Au milieu d’une littérature surabondante, ce livre nous présente avec bonheur et précision les différentes hypothèses actuellement débattues. À ce titre, il rend un réel service à tous ceux qui s’intéressent à l’une des grandes découvertes du XXe siècle.

Mgr Paul-Marie Guillaume

La Bible au Moyen-Âge

Guy Lobrichon, Éditions Picard, 34 euros, 247 pages, notes, biblio, index.
ISBN : 2708407007

Parmi les médiévistes français, Guy Lobrichon, maître de conférence au Collège de France, occupe une place à part. Grâce à sa formation en histoire des sociétés auprès de Georges Duby et en anthropologie historique auprès de Jacques le Goff, il associe l’écrit et l’image dans ses travaux. Ceux-ci portent sur les échanges culturels entre les élites de l’ouest européen et sur la fabrication idéologique entre les IXe et XIIIe s.

Guy Lobrichon, dans son dernier livre, se propose de resituer le rôle de la Bible dans la culture occidentale. Dépassant le champ de l’histoire ecclésiastique, cette étude aborde l’impact de la Bible sur la création artistique, littéraire et intellectuelle au Moyen-Âge. Elle montre que le Livre a contribué à donner à l’Europe une communauté de culture et qu’elle a été pour les laïcs un outil de conquête éthique et spirituelle. La Bible faisait vivre l’homme du Moyen-Âge. Or les historiens actuels la négligent, la reléguant dans le champ de l’histoire ecclésiastique.

Au Moyen-Âge, la Bible n’existait que sous forme de manuscrits écrits en latin, coûteux et rares, et la grande masse de la population était illettrée.

Pourtant, même en des temps que d’aucuns disent ou veulent sombres, il y eut des hommes et des femmes qui se sont appropriés le salut par la foi et qui ont enduré des persécutions pour l’avoir fait connaître à d’autres. Quand on pense au travail que représente une traduction et au temps qu’il fallait pour recopier les textes à la main, on est émerveillé de l’amour de ces croyants pour la Parole de Dieu et de leur dévouement au Christ. Dans une correspondance de 1180, Innocent III écrit que : « Une multitude de laïques et de femmes entraînés par un désir immodéré de connaître les Écritures ont fait traduire en langage français les Évangiles, les Épîtres de saint Paul, les moralités sur Job et plusieurs autres livres ».

Les origines de la Bible française remontent aux premières années du XIIe s. Dans le sud de l’Angleterre, des disciples de Lanfranc, archevêque de Canterbury, traduisent dans une abbaye normande le psautier. Ces traducteurs ont probablement travaillé à partir d’un psautier à triple colonne où l’on pouvait lire en regard les trois traductions de saint Jérôme : le psautier dit hébraïque, le psautier dit gallican (qui donnera le psautier français) et le psautier dit romain.

Toujours dans les États normands, l’Apocalypse fut traduite une cinquantaine d’années après les psaumes. Ces traductions servirent de base à de magnifiques illustrations. En même temps, une traduction poétique des quatre Livres des Rois prenait forme. Plus tard, sur tout le territoire français, Pierre Valdès entreprit de faire traduire des passages de la Bible pour les gens simples. C’est saint Louis qui donnera à la France une traduction complète de la Bible. Elle fut écrite à l’Université de Paris en 1250. Cette version parisienne acquit une telle notoriété qu’elle surpassa toutes les autres. Elle entra en grande partie dans la composition de la Bible historiale de Guyart Desmoulins au début du XIVe s., qui connut un succès sans égal durant deux siècles. Ces éditions étaient d’une grande richesse et superbement illustrées de miniatures.

Le présent ouvrage, qui prend en compte les acquis scientifiques récents, est divisé en trois parties qui regroupent les missions de tout livre.

1) Lire

Après une présentation du Livre tel qu’il était lu au Moyen-Âge, l’auteur évoque les lectures de la Bible dans sa relation à l’identité chrétienne. Les domaines abordés sont ceux de la culture monastique, du droit, de la rhétorique, de la poétique, et du politique. Un chapitre est consacré à l’histoire de l’exégèse biblique du VIIe au XIIIe siècle. L’exégèse étant considérée comme un genre littéraire à part entière, étudié depuis le legs des Pères jusqu’aux mutations des écoles (fin XIe-début du XIIIe siècles) et aux exégèses de la fin du Moyen-Âge. Une attention particulière est ensuite apportée à la relecture des Pères chez les commentateurs de la Bible dans l’Occident latin (IXe-XIIe siècles).

2) User

Ici, cinq usages de la Bible sont évoqués. Un traité anonyme sur la dédicace de l’Église abbatiale de Saint-Germain d’Auxerre au début du XIIe siècle. La Bible de la Réforme ecclésiastique, avec une insistance particulière sur deux livres phares de la réforme : le Cantique des Cantiques et l’Apocalypse. Les manipulations de l’Apocalypse au Moyen-Âge central. Une réflexion sur « Apocalypse et société » du IXe à la fin du XIe s. Enfin les courants spirituels dans la chrétienté occidentale à l’aube du concile de Plaisance.

3) Gloser

De nouveau, cinq aspects sont analysés par l’auteur. La nouveauté : les gloses de la Bible. L’étude de la tradition et du texte de la Vulgate latine en Italie (XIIe s). L’évangélisme des laïcs dans le midi (XIIe-XIIIe s). Les paraphrases bibliques dans les romans du XIIe et XIIIe s. Un court essai sur l’émergence d’une spiritualité laïque dans l’Allemagne de la fin du Moyen-Âge à partir de la Bible des Pauvres du Vatican. Enfin l’auteur termine ce chapitre par une présentation du cycle de peintures, les rapports de l’écrit et de l’image étant son champ de prédilection.

La Bible a donc façonné, dans tous les domaines, la société et les mentalités de l’Europe. Cet ouvrage lui redonne la place qui lui a trop longtemps été refusée. Le Livre ne serait-il pas le plus fidèle compagnon de l’Homme ?

Guillaume Lenormand

Weygand – Années 1940–1965

Georges Hirtz – Préf. du Colonel Louis-Christian Michelet – Éd. à compte d’auteur, Al Koudia, Hauts de Malouesse, 13080 Luynes (commander directement chez l’auteur).

Avec du recul, le temps vient d’écrire l’histoire. Les historiens de la nouvelle génération vont à la source chercher des éléments, des faits et des témoignages, passant outre la désinformation officielle. À ce titre, le travail de Georges Hirtz sur Weygand se situe dans la ligne de Historiquement correct, pour en finir avec le passé unique, de Jean Sévilla.

Georges Hirtz, qui vécut près de Weygand ces années terribles, nous décrit un homme intelligent, droit, efficace et ne baissant jamais les bras. Emprisonné le 8 mai 1945, il en ressort avec un non-lieu irrécusable le 6 mai 1948.

En 1940, Weygand avait 73 ans, Gamelin 68 et Pétain 85. « Appelé à remplacer le généralissime Gamelin (au commandement en chef des armées) en mai 1940, alors que la situation de nos armées est gravement compromise, le général Weygand ne balance pas et ne cherche nullement à se dérober : il tente l’impossible pour endiguer l’invasion, mais la disproportion des forces et les erreurs initiales de son prédécesseur sont telles que la défaite apparaît bientôt inéluctable. »

Il préféra l’armistice (l’arrêt des armes) à la capitulation sans condition, organisa une résistance structurée à grande échelle à la barbe de l’ennemi en rénovant l’armée d’Afrique et la transformant en une force militaire importante.

Son raisonnement est le suivant : « Il sait combien il serait absurde et suicidaire de reprendre prématurément le combat. Ce qu’il convenait de faire – et qu’il a si judicieusement fait – c’était avant tout de gagner du temps, de se préparer à recevoir d’Amérique, au moment voulu, un armement efficace. Il importait de préserver nos derniers atouts, de ne céder ni une base, ni un territoire, ni un navire; il importait de reconstruire patiemment et clandestinement notre potentiel militaire, tant en personnel qu’en matériel. » En bref, et selon les termes du général : « Le devoir était d’entretenir la flamme de la revanche, qu’il ne fallait à aucun prix laisser s’éteindre... »

C’est cette tâche immense qu’il remplira avec une remarquable efficacité, d’abord dans les fonctions de ministre de la défense nationale, puis, à partir d’octobre 1940, comme délégué général du Gouvernement en Afrique française. Il va mobiliser l’Afrique et y rénover nos forces militaires. Il s’emploiera à donner au gouvernement les arguments voulus pour écarter les exigences du Reich... si bien qu’il sera limogé sur l’injonction de Hitler, en novembre 1941.

Les combattants de l’Armée d’Afrique bloqueront en Tunisie un ennemi supérieur en effectifs et matériel. Viendront ensuite la libération de la Corse, puis la campagne d’Italie, avec Juin, la libération de la Provence, des Vosges, de l’Alsace, avec de Lattre et la deuxième D.B. de Leclerc et enfin les campagnes d’Allemagne et d’Autriche. Partout, la flamme allumée par Weygand conduira nos armées à la victoire finale au côté des alliés.

Weygand, lui, n’a pas été « fait » par De Gaulle. De Gaulle, par contre, était redevable à Weygand de ses deux étoiles de général de brigade et d’une élogieuse citation à l’ordre de l’armée. Plus tard, le second fils de Weygand, Jacques, subira cependant les foudres du pouvoir et sera expulsé de l’armée par un décret d’août 1945 le plaçant « en non activité par retrait d’emploi », sans motif précis.

C’est tout ce qui fait de ce Weygand – années 1940–1965 une évocation haute en couleurs qui permet de relire avec un regard neuf cette époque tragique mais exaltante, à propos de laquelle les historiens sont souvent embarrassés, faute de recul avec le contexte politique. « Continuez à être vous-même », écrivait Weygand à l’auteur de ce livre enlevé, 18 jours avant sa mort (Lettre manuscrite, p. 220). « L’esprit d’observation, la pénétration et la conviction de Georges Hirtz » (Préface, p. 12) dans cet ouvrage forcent le respect.

Dionysos Balouiré

L’école des illusionnistes

Élisabeth Nuyts, 2000, 340 pages, 20 euros

Dyslexie, dyscalculie, dysorthographie.
Troubles de la mémoire – Préventions et remèdes

Élisabeth Nuyts, 2004, 84 pages, 12 euros
Commandes auprès de Monsieur Joseph Vaillé, 66 rue Azalaïs d’Altier, F–34080 Montpellier.
Tél./fax 04 67 10 98 11.

Passer au crible les tares et déviances qu’a connues l’enseignement français depuis maintenant 40 ans, tel est le formidable travail qu’a accompli Madame Élisabeth Nuyts, qui a obtenu le Prix Enseignement et Liberté en 2002. Professeur et chercheur en pédagogie, l’auteur de ces deux ouvrages donne ici le fruit de ses réflexions et de son expérience de rééducatrice pour enfants, adolescents et adultes destructurés par une pédagogie qui ne respecte pas le fonctionnement naturel du cerveau, et met en place des circuits neuronaux aberrants.

Le problème majeur relevé par Madame Nuyts est le non-développement – et par là même la non-utilisation – des capacités du cerveau gauche. Tout le monde sait aujourd’hui que les deux hémisphères de notre cerveau sont faits pour fonctionner en harmonie, le cerveau droit développant la capacité analogique et intuitive, et le cerveau gauche la capacité analytique, temporelle et verbale (voir à ce propos l’ouvrage du professeur Lucien Israël, Cerveau droit, cerveau gauche, Plon, 1986). Or, tout ce qui dans l’enseignement a été mis en place depuis plusieurs décennies, est fait pour ne développer que l’hémisphère droit : apprentissage global, jeu des images, associations d’idées, lecture directe sans oralisation, lecture rapide précoce, comparaisons de textes et non plus analyses...

Ce dernier point a particulièrement retenu notre attention : en effet, l’auteur de ces études explique remarquablement que si un enfant est empêché, à un moment donné de son apprentissage, de dire ce qu’il voit, de dire ce qu’il fait en traçant ses lettres, de prononcer à voix haute ce qu’il lit ensuite et de l’analyser linéairement, eh bien son cerveau ne peut prendre conscience réellement de ce qu’il fait et de ce qu’il est en train d’apprendre. Il va rester sur l’intuition du sens qui, elle, ne peut être mémorisée à long terme. Les mots sont importants : la perception consciente du monde passe par la verbalisation de nos informations sensorielles. Ces informations sont ensuite traitées par le cerveau gauche qui leur donne sens.

Non seulement cet hémisphère gauche analyse et donne un sens logique, mais c’est lui qui permet l’adaptation à une réalité changeante, la perception des relations temporelles et le traitement conscient de la lecture et de l’écriture. Qui plus est – et chacun relèvera ce point – cet hémisphère est inhibiteur des « conduites négatives ».

Les travaux d’Élisabeth Nuyts débouchent sur les constatations suivantes qui rejoignent les recherches des neurologues : « l’homme est fondamentalement un être du verbe » (E. I. p. 4) et « l’homme se mécanise si l’on ne développe pas sa raison » (E. I. p. 6). Si donc, on ne lui ouvre pas le chemin de sa conscience, il ne peut devenir un être humain à part entière. L’analyse est complète; et nous pourrions dire que nous sommes devant un crime contre l’humanité : les modernes ont dit : « homme venu du singe »; la post-modernité répond « singe venu de l’homme »...

À noter également l’élaboration par Élisabeth Nuyts et son mari de deux dossiers de rééducation (45 euros chacun) : l’un concernant des exercices de concentration et l’autre concernant les mathématiques élémentaires. Un troisième dossier sur la grammaire structurante est en préparation. Inutile de dire combien il faut soutenir ce travail de longue haleine qui tente de stopper une hémorragie destructrice.

Isabelle Solari

Refonder l’école catholique

Jean-Daniel Nordmann, Préface du Cardinal Schönborn, Ad Solem 2004, 160 p., 20 euros

À première vue, le titre pourrait sembler prétentieux, d’autant plus qu’il s’agit d’une matière où les pensées, fussent-elles pertinentes, ont à se confronter longuement avec une réalité dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est particulièrement complexe et que, d’autre part, nombreux sont ceux qui se consacrent à cette tâche avec zèle et désintéressement. L’auteur s’explique cependant d’emblée sur ce choix : « Nous avons longuement hésité devant le titre à donner à ces réflexions. [...] Le titre choisi – « Refonder l’école catholique » – n’est pas sans ambition, voire quelque prétention. Ce sont en effet les fondements qui retiendront notre attention. » (p. 10) Il était bon, en effet, de le préciser : sous cet angle, l’expression convient parfaitement à cette étude dont le propos est bien de remettre en lumière les fondements de l’école catholique, ceux de la foi comme ceux de la raison naturelle. Il est par ailleurs difficile – ou périlleux, selon – d’ignorer que l’enseignement catholique doit faire face aux chocs conjugués de la crise de société et de celle de l’Église et que la tentation est grande pour beaucoup d’« afficher sa mondanité » (4e de couverture) pour échapper ainsi au reproche de « décalage » ou n’avoir pas à lutter continuellement à contre-courant.

Une réflexion s’impose dès les premières pages et ne se dément pas lorsque s’achève cette lecture qui coule bien : voici un livre intelligent. Intelligent et par conséquent utile autant qu’agréable.

Avant d’énumérer sept bonnes raisons pour justifier ce jugement, deux mots sur le sujet et son auteur : Jean-Daniel Nordmann, après avoir dirigé l’école catholique du Valentin à Lausanne, fonde, toujours à Lausanne, l’école La Garanderie, destinée en priorité à des enfants « à haut potentiel intellectuel ».

Tandis que la laïcité fervente fait resurgir les vieux démons de l’Éducation nationale et que l’École catholique peine à sortir la tête de l’eau sous les déferlantes de la sécularisation, nombreux sont les parents et les éducateurs qui sont en quête d’autres moyens pour offrir à leurs enfants une éducation et un enseignement qui fassent d’eux des hommes et des femmes debout. Ce livre, sans prétendre être exhaustif, et s’en défendant même (cf p. 11), tente simplement d’apporter des éléments de réponse à cette simple question ainsi formulée par le Cardinal Schönborn dans sa préface : « Comment vit-on, dans une école catholique, le « supplément d’âme » que confère la référence explicite à Jésus ? »

La réponse semble donc intelligente, notamment pour les sept raisons qui suivent.

1 – Elle est intelligible, ce qui n’est pas son moindre mérite, sans pour autant ressasser d’interminables lieux communs ou agiter savamment les idées reçues qui occupent les milieux autorisés où l’on « pense » la pédagogie. Si la réflexion est dense, le ton est sans détours parce qu’il est emprunt d’un profond réalisme, chose bien nécessaire quand il s’agit de réfléchir, et doublement quand il s’agit de le faire à propos d’éducation et d’enseignement : « L’école catholique doit être une école du réel, et cette conviction pourrait imprégner jusqu’au choix des méthodes d’enseignement. »

2 – Elle est équilibrée, non pas en ce sens – qui n’en est pas un – qu’elle tenterait de se situer entre différentes positions en vogue pour parvenir à une solution politiquement correcte ou acceptable d’un point de vue mondain. Bien au contraire, elle part de principes clairement rappelés pour aboutir à des applications pédagogiques ou d’organisation de l’école parfaitement pratiques. Ce n’est d’ailleurs pas sans une vraie jubilation, tant il est souvent méconnu ou confusément appliqué, que l’on voit paraître au premier rang de ces « principes » (lesquels constituent la matière du premier chapitre) ce « plaidoyer pour la finalité », si justement introduit : « Comme pour les égaux d’Orwell, il est des évidences plus évidentes que d’autres, des principes tellement universels qu’ils se perdent parfois dans les brumes des pures virtualités. Voici donc l’évidence : quand on agit, il faut savoir pourquoi et surtout dans quel but. » (p. 13) Oui, ce qu’on appelle maintenant la « crise du sens » est bien une « crise de la finalité ».

3 – Elle est juste dans sa manière d’appréhender les vérités essentielles que sont la distinction entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, leur mutuelle implication, mais aussi le concept de nature humaine, le péché originel et la liberté, l’appel au bonheur et l’importance de la vie sociale. Ainsi, par exemple, cette façon de présenter les vertus nécessaires à la « pédagogie du réel » : « La Charité enfin, si l’on veut bien écarter la signification désuète qu’on a, hélas, collé à ce mot phare. L’Agapè est la capacité centrifuge de l’être. » (p. 38)

4 – Elle est non-conformiste, pour la raison qui précède, et peut donc jouer sur une vraie liberté de ton. Puisqu’elle part des principes, puisqu’elle prétend suivre une finalité, elle n’a même que faire d’être « anti-conformiste » – qui n’est qu’une forme essoufflée de conformisme –. Sans doute le climat culturel de la Suisse est-il plus favorable à l’éclosion de telles initiatives que ne le permet celui de sa voisine gauloise, où il ne reste souvent que peu de place pour ce non-conformisme entre les pesants appareils institutionnels et la non moins pesante habitude qui consiste à vouloir que toute prise de position puisse s’inscrire dans un camp ou un autre de ces vieilles guerres tribales où s’essouffle l’espérance et s’anémie la pensée. Ainsi de la remarquable analyse sur l’exercice de l’autorité empruntée pour une grande part aux travaux du P. Boschensky (cf p. 61 ss) dont ceux qui l’ont connu à l’université de Fribourg ou au couvent voisin des dominicains de l’Albertinum savent précisément combien il nourrissait de révérence pour le prêt-à-penser.

5 – Elle est précise et ne se contente pas d’effleurer de manière frivole ou distraite – voire abstraite – un ensemble d’idées aux contours flous. Peut-être une ou deux citations un peu longues gênent-elles le cours du raisonnement, plus qu’elles ne l’étayent (p. 24–25 notamment). Les fondements théologiques eux-mêmes que l’auteur veut présenter pour une vision chrétienne de l’homme et de l’éducation sont clairement présentés et judicieusement articulés, sans verbiage. Aussi le suit-on avec le même bonheur lorsqu’il aborde la question de l’éducation sexuelle à l’école (p. 87–90), traitée de manière originale et fine, que cette vérité centrale sobrement énoncée : « Tout repose sur l’Incarnation » (p. 16). On pourra contester, sinon le bien-fondé, au moins la « faisabilité » de certaines applications qui semblent demander des conditions de mise en œuvre plus proches du régime du préceptorat que de l’école elle-même, comme le mode d’admission qui propose à l’élève une période probatoire pour « expérimenter in situ ce que sera sa future vie dans l’établissement » (p. 44), celui du redoublement avec la « personnalisation de l’enseignement » (p. 76) ou cette idée de « ’mixité mixte’, où garçons et filles apprendraient à vivre ensemble, mais où l’on ménagerait un certain nombre de cours séparés, de manière à mieux respecter les rythmes de croissance spécifiques des garçons et des filles » (p. 89–90). De fait, et par choix, l’école La Garanderie de Lausanne tient plus, de ce point de vue, de l’accompagnement personnalisé que du « collège » au sens étymologique du terme. Il y faut des moyens, qui ne sont pas à la portée de tous.

6 – Elle est pleinement humaine aussi bien que pleinement chrétienne... et peut être celle-là puisqu’elle est celle-ci. Le paragraphe « L’éducation, une mission commune des parents et des enseignants » (p. 39–41), reste en la matière un bijou de bon sens et de hauteur de vue tout à la fois. « L’éducation suppose au contraire l’infini respect devant l’éduqué qui, depuis l’instant même de sa conception, est un autre être, une personne à part entière. Pour cela, l’éducateur, le parent, le professeur doivent eux-mêmes se montrer capables du don de soi à l’autre, c’est-à-dire avoir été éduqués, le manque d’éducation signifiant l’incapacité d’accueillir l’autre en tant qu’autre. » (p. 41) Un peu plus loin, cette anecdote de « saint Vincent de Paul rencontrant dans un hôpital une sœur en train de balayer un couloir : – Ma sœur ! Balayez-vous ce couloir pour la gloire de Dieu ? – Oh oui, mon père ! – Il me semblait bien; car si vous vouliez le balayer pour le rendre propre, vous vous y prendriez autrement ! » (p. 51) Voyez encore les pages sur l’humilité ou le pardon.

7 – Elle est pleine d’espérance parce que, s’interdisant de faire l’impasse sur la nécessaire lucidité, elle ne s’arrête pas aux constats statistiques et fait la part belle aussi bien aux ressources de l’intelligence et de la volonté humaines qu’à la capacité évangélisatrice de l’école catholique. « Éduquer, c’est donc transmettre par rayonnement la joie de l’Espérance. L’élève a droit à l’Espérance. » (p. 37) C’est d’ailleurs l’un des points marquants de ce dossier : si l’auteur ne nourrit aucune indulgence pour la démission jusqu’au cœur de l’École catholique, et s’il entend bien donner toute sa place à la transmission, à la tradition, il ne prétend pas non plus vouloir reproduire tels quels des modèles qui avaient leur utilité et leur justification à une époque, en un lieu donnés : « Trop souvent conçue comme une institution structurée par des convictions solides, une tradition bien enracinée mais aussi, osons le dire, des habitudes indécrottables, l’école catholique souffre encore de quelques résidus de suffisance, une suffisance qui, paradoxalement, s’accommode fort bien de l’abandon de ce qui devrait constituer le « caractère propre » d’une école confessionnelle. [...] L’école catholique peut avoir un avenir, à la condition toutefois d’un certain nombre de conversions. » (p. 145)

Ou ceci : « L’école catholique n’est pas un musée scolaire dont la vocation consisterait à « conserver » les valeurs catholiques : dans le passé, elle a souvent été la source d’un véritable renouveau pédagogique. Cela est vrai de toute l’Église, « une Église condamnée à renaître ». Comme l’Église dont elle se réclame, l’école catholique est, elle aussi, condamnée à renaître. » (p. 148)

Si tel doit être le cas, et puisque ce l’est, ce livre n’y aura pas été inutile. Plus encore : il serait à souhaiter, au-delà de la légitime diversité des méthodes ou des charismes (pensons par exemple aux intuitions variées des grands fondateurs de congrégations enseignantes) que tous ceux qui exercent une responsabilité dans l’enseignement catholique puissent le posséder, au moins l’avoir lu et travaillé et pourquoi pas s’en inspirer d’une manière ou d’une autre, dans le contexte qui est le leur.

Bruno le Pivain