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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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Mysterium fidei

Bruno Le Pivain

Au moment de déposer ce numéro de Kephas à l'impression (Mercredi des Cendres), notre Saint-Père est toujours à l'hôpital. Ici et là, on suppute sur le successeur, on épilogue sur les secrets du Vatican, on s'indigne des pratiques archaïques d'une maison dont les mœurs échappent décidément aux critères habituels. On presse le vieillard malade d'abandonner la partie, de laisser à un autre le siège de Pierre, même si on est peu concerné personnellement par la sainteté de ce siège.

L'Église est un mystère, un mystère de foi, au même titre que l'Eucharistie dont elle vit. Un mystère qui tire son origine de celui du Christ, le Verbe incarné, mais un mystère d'autant plus évidemment incompréhensible qu'il se rend visible et palpable par cette même incarnation : « Jésus-Christ, mais Jésus-Christ répandu et communiqué », disait Bossuet.

Il en va du Christ comme de son Église, remarque le cardinal Journet, même si l'on proteste vertueusement de sa foi adulte, épurée de toute tentation de triomphalisme : « Nous concevons sans peine le Christ ressuscité de Pâques, de l'Ascension et du chemin de Damas, le Christ de la Transfiguration, le Christ encore de la tempête apaisée, des résurrections de morts et des miracles évangéliques. Mais pourrions-nous prévoir les humilités du Sauveur, la douleur avec laquelle il ressent la faim ou la fatigue, l'émotion qu'il éprouve devant les malheurs de ses amis, ses larmes et ses troubles intérieurs, les supplications qu'il doit adresser jour et nuit à son Père céleste, les combats, les délaissements, surtout, de son agonie ? »1

« Mane nobiscum, Domine », « Reste avec nous, Seigneur » : c'est sous le signe de l'épisode des disciples d'Emmaüs que Jean-Paul II a voulu situer cette année eucharistique. « Nous espérions, nous, que c'était lui qui allait délivrer Israël. » (Lc 24, 21) « Ô cœurs sans intelligence, lents à croire... » Lc 24, 25) On voudrait une Église idéale, délivrée des vicissitudes de l'histoire. Pierre, aujourd'hui, nous confirme dans notre foi.

Écrite de toute éternité dans la pensée divine, l'histoire a commencé ici-bas sur les bords du Jourdain, au moment où le Christ instituait le Baptême. Dans cette foule animée et bigarrée où Jésus regarde tant de monde, la scène aurait pu passer inaperçue, mais l'Aigle de Patmos note l'instant : « Jésus le regarda et dit : tu es Simon, le fils de Jean; tu t'appelleras Kephas, ce qui veut dire Pierre. » (Jn 1, 42) Un regard, une parole, et l'histoire de l'Église est engagée jusqu'à la fin des temps… Voilà où commence, en germe, l'Église visible. Simon est appelé, et il est appelé Pierre, parce qu'il l'est par Celui dont l'appel, la vocation, prend tout l'être, qui a le pouvoir de changer le nom, puisqu'Il a aussi celui de créer. Toute la mission de Pierre, qui est d'être le Rocher pour ses frères, naît dans sa vocation.

Dans cette revue qui est la vôtre, et dont la vocation est si enracinée dans cet appel primitif, cet épisode évangélique demeure « une lumière dans notre nuit ».2 Celui qui souffre en ce moment sur son lit d'hôpital n'est pas seulement pape. Il est prêtre, et il l'est en plénitude ici-bas. À l'occasion de son jubilé sacerdotal, évoquant sa vocation, « don et mystère », Jean-Paul II appliquait par analogie l'expression « Mysterium fidei » au sacerdoce. Il se souvient du jeune prêtre : « Le sens authentique du sacerdoce du Christ m'est toujours apparu avec une extraordinaire éloquence dans les litanies qu'on avait l'habitude de réciter au séminaire de Cracovie, en particulier à la veille de l'ordination sacerdotale. Je fais allusion aux Litanies du Christ, Prêtre et Victime. (...) Dans le sacrifice de la Croix, représenté et actualisé en toute Eucharistie, le Christ s'offre lui-même pour le salut du monde. »3 Nous voici dans une année eucharistique.

Une image forte, abondamment commentée, reste de cette année 2004 : celle, mystérieuse, et puissante, d'un pape sanglotant devant la grotte de cette Vierge de Lourdes qu'il vénère tant. L'Église, nous indique Jean-Paul II, n'est pas seulement un mystère de foi. C'est un mystère de charité, quand la croix devient de manière éclatante la preuve de la vérité de l'amour. C'est aussi « le mystère du porche de la deuxième vertu » du cher Péguy, la « petite fille Espérance ». Si la vénération croît pour Pierre visible en Jean-Paul II, la conviction demeure identique : « La victoire sur le monde, c'est notre foi. » (1 Jn 5, 4)

9 février 2005, Mercredi des Cendres

 


  1. Charles Journet, L'Église sainte mais non sans pécheurs, Parole et Silence 1999, p. 187–188.
  2. Cf. M.-J. Le Guillou, L'Église, lumière dans notre nuit, Parole et Silence, Paris 1997.
  3. Jean-Paul II, Ma vocation, don et mystère, Paris 1996, p. 93.

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