Kephas : de la miséricorde à la joie
Bruno le Pivain
« Se fondant sur la triple profession d'amour de Pierre qui correspond à son triple reniement, son successeur sait qu'il doit être signe de miséricorde. Son ministère est un ministère de miséricorde, procédant d'un acte de miséricorde du Christ. Il faut sans cesse relire toute cette leçon de l'Évangile, afin que l'exercice du ministère pétrinien ne perde rien de son authenticité et de sa transparence. »1
Ce mois d'avril 2005 nous a introduits, grâce à la fidélité indéfectible d'un homme à la grâce reçue en abondance, au cœur du mystère de l'Église, jusqu'à le faire resplendir sur le monde entier, à une altitude et avec un rayonnement que nul n'aurait pu prévoir quelques jours avant. À l'issue d'une sorte de Samedi saint qui fut « pour l'Église et pour le monde entier un temps de grâce extraordinaire »,2 un homme au sourire rayonnant d'abandon et d'humilité, au regard lumineux et transparent d'intelligente bonté, s'adressait au peuple en liesse, encore étonné, intimidé même : « Après le grand pape Jean-Paul II, Messieurs les cardinaux m'ont élu, moi, un simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur. Le fait que le Seigneur sache travailler et agir également avec des instruments insuffisants me console et surtout, je me remets à vos prières, dans la joie du Christ ressuscité, confiant en son aide constante. »
L'Église, en son cœur qui est à Rome, et en sa tête, Pierre, Kephas, qui est aussi son visage — même si, par la grâce de la catholicité, ce sont autant de visages que de baptisés —, venait d'offrir au monde une magnifique démonstration d'unité, de paix, de sérénité, d'humilité, de vérité. Sa vie théologale — foi, espérance, charité — débordait pour ainsi dire de ce cœur et, par les bras ouverts de la colonnade du Bernin, attirait le monde comme un aimant.
Il serait bien présomptueux de tenter ici même une esquisse de bilan pour un pontificat dont chacun pressent au moins, et depuis quelques années déjà, qu'il sera l'un des grands pontificats dans l'histoire de l'Église. Jean-Paul II lui-même en avait ainsi donné une clé de lecture : « Une nouvelle saison s'ouvre à nos yeux : c'est le temps de l'approfondissement des enseignements conciliaires, le temps de la récolte de ce qu'ont semé les Pères conciliaires et de ce que la génération de ces années a soigné et attendu. »3 Et encore : « Lire le Concile en supposant qu'il comporte une rupture avec le passé, alors qu'en réalité il se situe dans la ligne de la foi de toujours, c'est se tromper complètement ». Ce faisant, il énonçait finalement une règle essentielle de la vie de l'Église, règle mise en lumière par saint Vincent de Lérins sur lequel il s'appuyait dans ce même discours, et immédiatement reprise à son compte par son successeur Benoît XVI : « Moi aussi, par conséquent, alors que je me prépare au service qui est propre au successeur de Pierre, je veux affirmer avec force ma ferme volonté de poursuivre l'engagement de mise en œuvre du Concile Vatican II, dans le sillage de mes prédécesseurs et en fidèle continuité avec la tradition bimillénaire de l'Église. »4 Moyennant quoi tout ne se limite pas à ceci.
On pourra, à l'aide des multiples biographies sur l'homme, s'émerveiller de voir les préparations de l'âme qui jalonnèrent un itinéraire hors du commun, où les embûches ne firent pas défaut. On pourra encore, après avoir étudié les grandes œuvres philosophiques de l'enseignant et du chercheur, discerner les leviers majeurs d'une pensée à l'ampleur et à la profondeur insignes, avec cette passion pour la vérité, dont la présence se fait partout visible et têtue, à l'image de cette personnalité opiniâtre et infatigable (qu'il suffise de relever cette expression partout présente, la vérité sur l'Église, la vérité sur l'homme, la vérité sur la conscience, la vérité sur la miséricorde, la vérité sur l'Eucharistie etc). On pourra aussi s'émerveiller de constater à quel point la première encyclique, Redemptor hominis, contenait déjà en germe tous les grands textes et tous les soucis majeurs du Docteur et Pasteur de l'Église universelle pendant ces presque vingt-sept années passées à gouverner la barque de Pierre. On pourra enfin — et ce n'est pas limitatif, oh combien ! — évoquer la dimension spirituelle de cet apôtre des nations, dimension qui fut à la mesure de l'émotion suscitée par son dies natalis, et qui restera sans doute le secret de cette extraordinaire complicité qu'il avait avec la jeunesse, bien plus que les réels talents de communicateur qu'il mettait avec simplicité au service de son ministère. Il est trop tôt pour dresser un bilan; il est même inutile, plus que périlleux, de s'y employer : Kephas vit toujours, cette fois-ci sous le visage de Benoît XVI, et le précédent pontificat, s'il ne peut se lire en-dehors de ce qui précède, n'est pas séparable de celui qui commence.
Qu'il soit permis cependant de rendre grâce à Dieu pour avoir pu contempler ce que la grâce a pu faire dans la vie d'un homme, et pour avoir pu le contempler avec l'humanité tout entière. Et d'avoir pu, parce que cet homme était Pierre, et parce qu'il en avait une conscience suraiguë, réaliser que cette merveilleuse invention divine qu'est l'Église était tout entière un mystère de miséricorde. Pénétré jusqu'aux moëlles de cette réalité, Jean-Paul II a pu se dire, comme jadis le Père Vayssière à la Sainte Baume : « Toute ma vie est miséricorde. »
« L'an quinze du principal de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode tétrarque de Galilée... » (Lc 3, 1) : la précision évangélique nous rappelle ce qu'est l'Incarnation, l'histoire du salut apporté aux hommes. Peut-on poursuivre ? « Alors que l'année de l'eucharistie en était à son zénith, au soir du premier samedi du mois, après les premières vêpres du dimanche de la miséricorde, le pape Jean-Paul II le Grand rejoignait la miséricorde en sa source, pour en goûter le fruit en plénitude : la joie que nul ne peut ravir. » Parfois, la réalité de l'Église est rendue plus visible, le mystère se fait presque palpable. Au moment où celui qui rendait si merveilleusement présent le Christ dans sa fonction de Tête s'effaçait, après un ultime combat et un dernier abandon qui saisissaient les cœurs, l'Église devenait plus que jamais présente au monde entier par la vertu agissante et unifiante de cet Esprit qui est le principe et l'âme de sa vie.
Il y avait de quoi rester songeur devant les savantes supputations des vaticanistes de tous poils, qui savamment dessinaient le profil du futur pape parmi cinq ou six catégories maladroitement empruntées au fonctionnement de la société civile. Ces sociologues du religieux dictent déjà au pape à peine élu — et élu plus sûrement selon les voies de la Providence que d'après les prévisions toutes infirmées — la marche à suivre pour emboîter le pas à un si grand Pontife, les chantiers qu'il faudra travailler et la manière de les organiser. Ingénument, il avait déjà répondu, mais avec un tel sourire que peut-être l'on pouvait prendre cela pour une forme de piété inoffensive, somme toute bien venue pour la circonstance : « Mon véritable programme de gouvernement est de ne pas faire ma volonté, de ne pas poursuivre mes idées, mais, avec toute l'Église, de me mettre à l'écoute de la parole et de la volonté du Seigneur, et de me laisser guider par lui, de manière que ce soit lui-même qui guide l'Église en cette heure de notre histoire. »5 Ici, comme pour le conclave, les prévisions seront vite bancales. La miséricorde a ses raisons que la raison ne connaît pas.
Pour autant, le patronage sous lequel s'est placé notre revue, « Kephas », prolongé par celui de sainte Catherine de Sienne, fait que ces événements, et la signification qu'ils prennent, sont pour nous un nouvel appel et une exigence renouvelée dans une mission plus clairement affirmée. Le 26 juillet 2001, quand prenait corps le lancement de la revue, c'est en effet du Cardinal Ratzinger que nous était parvenue une lettre qui contenait notamment ces mots : « Je ne peux que vous féliciter du projet de la revue Kephas, à laquelle je souhaite avant tout d'atteindre son but, si clairement défini dans la charte fondamentale. » Voici donc dans ce numéro la charte reproduite in extenso, et non seulement par quelques extraits. Depuis le lancement, nous savons que le Cardinal Ratzinger s'intéressait effectivement à son évolution. Plutôt qu'une satisfaction mondaine, c'est une joie sans mélange : celle d'un formidable encouragement et d'une exigence de dévouement, au beau sens du terme, que le patronyme de notre revue rend l'un et l'autre plus présents encore. Pierre, Kephas, hier le bien-aimé Jean-Paul II, aujourd'hui le bien-aimé Benoît XVI, n'appartient à personne, sinon au Christ, et le Christ est à Dieu, comme le rappelle saint Paul. Ainsi, il peut être « tout à tous ».
Le temps que vit l'Église est un temps de grâce. Un temps de grâce, donc un temps de discernement spirituel. Celui-ci se fera à partir du mystère de l'Église, dont « les frontières passent à travers notre cœur », selon l'expression du Cardinal Journet. Par conséquent, un temps de discernement dont la pierre angulaire visible sera le ministère de Pierre, son exercice, son accueil.
Pas de bilan donc pour le pontificat passé. Pas non plus de prospectives sur le pontificat récemment inauguré. (...)
(Fin de l'extrait)
- Jean-Paul II, Encyclique Ut unum sint, 25 mai 1995, n. 93.
- Benoît XVI, homélie prononcée à l'issue de la première messe en la Chapelle sixtine, le 20 avril 2005.
- Jean-Paul II, Discours au Congrès international sur la mise en œuvre de Vatican II, 27 février 2000.
- Benoît XVI, homélie prononcée à l'issue de la première messe en la Chapelle sixtine, 20 avril 2005.
- Benoît XVI, Homélie pour la messe d'inauguration de son pontificat, 24 avril 2005.