Le regard d’un artiste
Dominique Ponnau*
L’esprit; la douceur; l’humour; l’intelligence; la liberté; la prière; les petits pas comptés; petits pas rapides, soutane relevée de la main, sur les marches, pour ne pas s’y prendre les pieds; le regard espiègle sous le « camauro », petit bonnet fourré, réchauffant les oreilles par grand froid, résurgence des pontificats anciens. Benoît, XVIe du nom, comme le bienheureux Jean, XXIIIe du nom, qui portait aussi le capulet, serait-il douillet ? Possible. Et s’il l’est, il en a bien le droit. Il a bien le droit de se protéger. Il en a même le devoir. Nous voulons le garder longtemps ! Vous vous souvenez : ce n’est pas en Père Noël qu’on nous le présentait naguère, mais en père fouettard. Futur pape, ce Ratzinger ? Vous n’y pensez pas ! Quelle régression ce serait ! Les cardinaux savent tout de même ce qu’ils font ! D’ailleurs, ils sont les scribes du Saint Esprit. Et le Saint Esprit n’est pas régressif : il va toujours de l’avant ! Encore que « le vent souffle où il veut, dit l’Évangile; et que nul ne sait d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de tout homme né de l’Esprit. » De là pourtant à ce que le Saint Esprit fasse naître d’un Ratzinger un Benoît XVI !...
Eh bien si ! C’est ce qu’a fait le Saint Esprit ! Et il a bien fait ! On le sentait déjà à un je ne sais quoi de grave, de simple, de majestueux, lors de la messe inoubliable des funérailles de Jean-Paul II. Les feuilles du Livre sur le cercueil, dociles au vent du ciel, le doyen du Sacré Collège, impressionnant d’humilité et de noblesse, s’arrêtant au cri « Santo subito ! », s’élevant de l’esplanade tout entière ! En présence de tous les grands de ce monde rassemblés autour de la mémoire vive de Jean-Paul II, en présence de l’Évangile effeuillé par le Saint Esprit sur le cercueil, en présence de tout le peuple proclamant la sainteté du Pontife en allé, selon l’adage « vox populi, vox Dei », le Cardinal Ratzinger s’arrêta, posa sur l’immense place où l’humanité se recueillait son regard discret, grave, doux, pénétrant, ému, surpris aussi. Je me dis soudain, des millions de gens se dirent : « Serait-ce le futur pape ? » C’était lui. Et le chemin qu’il ouvre est un chemin de lumière. C’est un droit chemin; le droit chemin. Mais un chemin où l’on avance sans y être contraint. Le chemin de l’évidence. Le chemin de l’amour. « Dieu est Amour » vient-il de nous écrire dans une lettre absolument libre de toute cérébralité, c’est-à-dire toute remplie d’intelligence vraie, où chacun, du plus petit au plus grand, percevra que ce Dieu-Amour est Celui dont pleinement vit et que pleinement rayonne le premier de ses serviteurs et le premier des nôtres. Le titre en effet auquel Benoît XVI semble tenir le plus est celui-ci : « Servus servorum Dei, Serviteur des serviteurs de Dieu ». Notre serviteur donc, si nous voulons bien nous mettre, nous aussi, en tenue de service.
Et puis, Benoît XVI place Mozart au septième ciel de la musique. Il a su reconnaître en cet incomparable génie, le génie de l’enfance. Benoît XVI, je crois, n’est pas dépourvu de ce génie : le plus grand de tous.
* Directeur honoraire de l’École du Louvre, président du Comité du patrimoine cultuel au Ministère de la Culture. Auteur de nombreux ouvrages, notamment La beauté pour sacerdoce, Presses de la Renaissance, 2004.