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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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Une réflexion fondamentale sur la foi

Luc-Thomas Somme o.p.*

Comme professeur de théologie puis comme archevêque et ensuite cardinal, celui qui allait devenir le Pape Benoît XVI a eu l’occasion de mener une réflexion fondamentale sur la foi, dont le rappel pourrait projeter un éclairage suggestif sur les orientations de ce nouveau pontificat. Si celui-ci a, en effet, d’emblée inscrit dans ses préoccupations les relations entre les confessions chrétiennes et entre les grandes religions, on peut gager que la sensibilité du théologien Joseph Ratzinger y fera surface, celle d’une compréhension de la structure et du contenu de l’acte de foi.

Deux débuts d’ouvrage retiendront notre attention. Le premier, Foi chrétienne, hier et aujourd’hui (FC) est paru en allemand en 1968 et a été traduit l’année suivante en français.1 L’auteur, âgé alors d’une quarantaine d’années, qui venait d’être remarqué comme un brillant expert au Concile Vatican II achevé trois ans plus tôt, est présenté comme professeur de dogme et d’histoire du dogme à l’Université de Tübingen.2 L’introduction, intitulée « Je crois – Amen » présente deux parties : ‹La foi dans le monde d’aujourd’hui› et ‹Le visage ecclésial de la foi›. Le deuxième ouvrage, Les principes de la théologie catholique, esquisse et matériaux (PTC), paraît en allemand en 1982 et en français3 en 1985. Son auteur, devenu Cardinal Archevêque de Münich un an avant l’élection du Cardinal Wojtyla comme Pape Jean-Paul II, est alors depuis peu (1981) Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, charge qu’il exercera pendant un demi-siècle, jusqu’à sa propre élection au Souverain pontificat. Le premier chapitre, « Structure et contenu dans la foi chrétienne », comprend deux parties : ‹La structure collective de la foi comme clé de son contenu› et ‹Structures, contenus et comportements›.

Pour bien comprendre l’orientation spécifique de ce nouvel écrit, il convient d’observer que sa première partie regarde les principes formels du christianisme du point de vue catholique, laissant à la deuxième le soin d’élargir l’horizon au débat œcuménique et à la troisième celui de réfléchir au rôle spécifique de la théologie. L’auteur prend donc largement appui sur l’expérience liturgique et sacramentelle faite par tout catholique au moment du baptême. Il s’agit moins de considérer les rapports entre croyants et incroyants que de permettre aux chrétiens de percevoir ce sacrement comme celui de la foi. A la fin de l’ouvrage, le cardinal propose d’ailleurs une réflexion plus systématique sur la relation entre foi et expérience. L’intervalle de temps séparant les deux écrits, non moins que leurs finalités propres, les montrent comme complémentaires.4

La foi dans le monde d’aujourd’hui

Le professeur Ratzinger ouvre sa réflexion par une considération de la foi en sa structure anthropologique. Ce point est d’importance pour ne pas risquer de lui prêter des propos qui seraient pour le moins insolites si on les transposait d’emblée à la foi théologale. Préoccupé en effet du rapport entre croyants et incroyants, il montre que la situation actuelle les réunit dans une attitude où la foi se mêle au doute. Évoquant les derniers jours terrestres de la petite sainte Thérèse de Lisieux et les terribles tentations contre la foi qu’elle doit affronter, il y voit comme un signe précurseur de la situation du croyant dans notre société contemporaine. Cela ne rend certes pas la foi impossible, ni ne la mélange d’incertitude, mais expose le croyant, tant extérieurement qu’intérieurement, à la critique. Mais ce que vise l’auteur consiste surtout à montrer que la position de l’incroyant n’est pas plus confortable dès qu’elle sort du scepticisme pour se formuler sous mode d’assertion. Nier l’existence de Dieu, c’est-à-dire affirmer qu’il n’est pas, revient, anthropologiquement s’entend, à une sorte de « foi » impossible à prouver et qui doit donc s’ouvrir à une possible contestation : comment prouver l’inexistence de Dieu sinon par un dogmatisme impuissant à se fonder autrement que sur sa propre conviction ? En ce sens, si la condition existentielle de la foi d’aujourd’hui l’expose au doute, l’inverse n’est pas moins vrai : l’incroyant voit sa certitude mise en doute : et si Dieu existait ? L’audace du jeune universitaire va jusqu’à soutenir que le doute, entendu ici surtout comme une forme d’humilité de l’esprit, est facteur de communion entre croyant et incroyant. Bien sûr, encore une fois, il s’agit de bien comprendre que l’auteur ne parle pas encore de la foi théologale en tant qu’elle est un don de Dieu mais de l’attitude existentielle par laquelle tout homme croit en quelque chose :

Le croyant comme l’incroyant, chacun à sa manière, connaîtra le doute et la foi, s’ils ne cherchent pas à se faire illusion à eux-mêmes et à se dissimuler la vérité de leur être. Personne ne peut échapper entièrement à la foi; chez l’un la foi sera présente contre le doute, chez l’autre, grâce au doute et sous la forme du doute. C’est une loi fondamentale de la destinée humaine, qu’elle réalise son existence dans cette dialectique permanente entre le doute et la foi, entre la tentation et la certitude. De cette façon, le doute, qui empêche l’un et l’autre de se claquemurer dans leur tour d’ivoire, pourrait devenir un lieu de communion. Loin de se replier sur eux-mêmes, ils y trouveront une occasion d’ouverture réciproque. Le croyant partagera ainsi la destinée de l’incroyant, et celui-ci, grâce au doute, ressentira le défi lancé inexorablement par la foi.5

Dans un deuxième temps, la foi se trouve présentée comme un saut, par lequel le croyant tient que le réel dépasse l’empirique. Credo constitue cette affirmation que la véritable réalité est cet invisible dont il confesse l’existence. Ce « saut » de la foi, qui évoque Kierkegaard, correspond à une attitude de conversion, de retournement, qui suppose une libre décision. Il faut ensuite considérer le dilemme de la foi dans le monde d’aujourd’hui. Il s’agit ici de prendre en compte cette difficulté de croire consistant en la distance entre autrefois et aujourd’hui. Comment la foi peut-elle être vraiment actuelle tout en prenant comme base des formulations héritées du passé ? (...)

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* Dominicain du couvent de Toulouse. Doyen de la faculté de théologie de l’Institut catholique de Toulouse. Auteur de Fils adoptifs de Dieu par Jésus-Christ, Vrain, 1997.


1 Joseph Ratzinger, Foi chrétienne hier et aujourd’hui, Paris, Mame, 1969.
2 Il a alors déjà occupé des chaires universitaires à Freising (1958), Bonn (1959), Münster (1963). Arrivé à Tübingen en 1963, il achèvera sa carrière universitaire à Ratisbonne (1969).
3 Cardinal Joseph Ratzinger, Les principes de la théologie catholique. Esquisse et matériaux, Paris, Téqui, collection Croire et Savoir, 1985.
4 Le lecteur gagnera à ne pas les opposer de manière hâtive comme si le théologien n’était qu’une ébauche du Cardinal ou, inversement, comme si le Préfet de Congrégation romaine rendait dépassé, voire répudié, l’universitaire d’antan. A fortiori gagnera-t-il à se dégager de certains clichés journalistiques imaginant, contre toute évidence, une contrariété entre un premier-Ratzinger progressiste et un deuxième-Ratzinger réactionnaire. Qu’il y ait eu évolution dans la pensée d’un esprit aussi fin n’a rien d’étonnant, mais on observera surtout, sur cette question de la compréhension de la foi, l’approfondissement et le mûrissement de la réflexion d’un seul et même théologien qui dépasse certains clivages simplistes et demeure en constant travail.
5 FC, 12–13.

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