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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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Le pouls de la théologie francophone bat-il encore ?

Fr. Luc-Thomas Somme o.p.*

La Question posée par le titre de cet article pourra sembler impertinente. On remarquait pourtant ici même, il y a peu, l’étrange absence de théologiens francophones dans des colloques outre-Manche où ils seraient naturellement espérés.1 Un tour d’horizon de la théologie universitaire – étant entendu qu’il existe d’autres théologiens mais en petit nombre – semble incliner à un sombre diagnostic. La présente analyse voudrait à la fois le confirmer et le nuancer. Oui, la situation est préoccupante. Non, l’état n’est pas encore désespéré ni les soins palliatifs le seul avenir. La métaphore médicale suggère ici que la situation n’est pas descriptible comme une crise, que l’on surmonte généralement – version optimiste – ou à laquelle on succombe - version pessimiste. Il s’agit plutôt de quelque chose de comparable à une anémie, avec l’étiolement subreptice que cela suggère et la nécessité d’un renouvellement et d’une croissance.

Courtoisie obligeant, il convient toutefois de donner d’abord la parole au point de vue adverse : les choses non seulement ne seraient pas si graves mais pourraient même être envisagées de manière tout à fait positives. Laissons ici de côté l’argument décidément non convainquant de la « consolation qualitative du dépérissement quantitatif », que certains secteurs ecclésiaux s’efforcent en vain de diffuser au sein du peuple chrétien pour les rassurer quant aux effrayantes statistiques qui sont portées à leur connaissance, argument que l’on pourrait résumer sous la forme suivante : « Les chrétiens diminuent en nombre mais augmentent en qualité. » La première partie se concède aisément, la seconde fait froncer le sourcil. Transposé dans le domaine de notre réflexion, il suscite de manière irrépressible la question : où sont les Journet, Congar, Daniélou, Lubac, Bouyer, etc. d’aujourd’hui, quelque opinion que l’on ait sur chacun de ces noms, dont nul ne peut nier qu’il ait joué un rôle éminent dans la théologie francophone du vingtième siècle ?

Ce mauvais argument de consolation factice ayant été écarté, un autre, beaucoup plus plausible, peut être allégué : non seulement la théologie, dans le monde francophone, ne serait pas en voie de dépérissement mais, bien plus, elle connaîtrait aujourd’hui, chez les laïcs, un remarquable développement. Sait-on assez que, sans compter plusieurs structures para-universitaires du type studium ou établissement privé d’enseignement supérieur, pas moins de huit facultés de théologie délivrent en France des diplômes canoniques sous l’autorité du Saint-Siège (nommément de la Congrégation pour l’Éducation catholique) ? Aux cinq Instituts Catholiques (Angers, Lille, Lyon, Paris, Toulouse), s’ajoutent deux facultés parisiennes – celle des jésuites au Centre Sèvres et celle de l’École Notre-Dame fondée par Mgr Lustiger – ainsi que celle appartenant à l’Université d’État de Strasbourg. Il faut remarquer en outre que ces facultés ne dispensent pas seulement l’enseignement sur leur site principal mais aussi dans le cadre d’un certain nombre d’antennes universitaires et que l’enseignement à distance (notamment le « télé-enseignement » de Strasbourg et le « télé-enseignement biblique » et la « formation théologique ouverte à distance » de Toulouse) touche un nombre considérable de laïcs soucieux de nourrir leur foi de manière qualifiée.

Les chiffres sont là, dira-t-on, et ils parlent d’eux-mêmes. L’objection vaut – partiellement – en ce qu’elle souligne, et cela nuance effectivement le sombre diagnostic préliminaire. Elle laisse intactes les inquiétudes qu’elle méconnaît. Tout d’abord, il ne s’agit pas que de la situation française mais de l’audience de la théologie francophone. Belgique, Canada, Suisse... ne paraissent pas jouer un rôle plus significatif que notre hexagone. Surtout, même si on se réjouit du nombre important de laïcs s’inscrivant à une formation théologique universitaire, le phénomène n’est pas si absolument nouveau que cela et, par un « effet entonnoir » compréhensible, ne procure guère de retombée notable en accroissement d’enseignants compétents : une majorité de ces laïcs n’atteint pas le baccalauréat canonique, a fortiori ni la licence canonique nécessaire pour enseigner en séminaire ni le doctorat nécessaire requis normalement pour enseigner en faculté. Il n’est d’ailleurs par sûr qu’il faille décorer du titre pompeux de « théologien » n’importe quel enseignant en théologie... Bref, on s’illusionnerait en déduisant du nombre important d’étudiants en théologie une situation confortable quant au volume d’enseignants qualifiés.

La réalité est bien différente : il est difficile aux huit facultés précitées d’assurer un enseignant adéquat, doté du grade académique et des compétences pédagogiques nécessaires, pour chaque discipline. Les normes romaines requièrent en effet, pour le bon fonctionnement d’une faculté de théologie, un nombre minimum de douze docteurs, adéquatement répartis dans les disciplines prévues dans la Constitution apostolique Sapientia Christiana et ses documents d’application. Un certain nombre de biblistes chevronnés approchent de la retraite; moralistes, théologiens des religions, etc. se font rares. Imaginer comme solution de profiter de l’accroissement de la longévité pour prolonger les enseignants au-delà de l’âge de la retraite n’est pas seulement un cache-misère : c’est une attitude irresponsable trop fréquente dans les milieux cléricaux consistant, par nonchalance à anticiper les difficultés et à les affronter aujourd’hui avec courage, à accroître la prolifération du mal dont on diffère la guérison. On peut, en outre, craindre que le nombre élevé de facultés de théologie ne soit une difficulté supplémentaire pour assurer dans chaque discipline importante huit enseignants chercheurs de haut niveau, aptes notamment à diriger des thèses. Déjà la question ne manque pas d’être posée quant au volume global des étudiants : y a-t-il place en France pour huit facultés de théologie, l’exemple de la concentration de trois facultés à Paris suscitant à lui seul pareille interrogation. La question se fait plus pressante encore quant aux enseignants, dont on aimerait qu’ils fussent vraiment théologiens, ce qui suppose, outre une compétence radicale, une disponibilité de temps pour mener leur propre recherche et pour publier, alors que les plus susceptibles d’être productifs sont en général dévorés par les tâches administratives.

Un problème de première importance doit ici être abordé, à savoir celui des difficultés financières de nos universités catholiques. Indépendamment de gestions maladroites qui ont nécessité à plusieurs reprises des changements retentissants de recteurs, il existe un handicap structurel dû à l’insuffisance chronique des subventions de l’État en faveur de l’enseignement supérieur privé. Pour certaines formations similaires, le privé perçoit au minimum huit fois moins par étudiant que le public et doit avec cette dotation, à la différence de celui-ci, assurer la rémunération, souvent de ce fait injustement dérisoire, du corps enseignant : si l’aspect incontestablement non lucratif de l’enseignement théologique le protège heureusement de la tentation du carriérisme, il freine non moins indubitablement l’embauche de jeunes chercheurs. (...)

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* Doyen de la Faculté de Théologie de Toulouse.


1 Cf. article de Grégory Solari, « Too much », Kephas 16, p. 145.

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