Tradition, Magistère et communion
Bruno le Pivain
« Chers frères et sœurs, après les catéchèses sur les psaumes et sur les cantiques des laudes et des vêpres, je voudrais consacrer les prochaines rencontres du mercredi au mystère de la relation entre le Christ et l’Eglise, en le considérant à partir de l’expérience des Apôtres, à la lumière du mandat qui leur a été confié. »
Ce mercredi 15 mars 2006, après avoir continué et achevé la catéchèse entreprise par son vénéré prédécesseur sur les psaumes et les cantiques, le pape Benoît XVI choisit d’inaugurer sa première série de catéchèses par un enseignement sur l’Église. Sans doute n’est-ce pas étranger à cette volonté clairement énoncée de faire connaître pour ce qu’il a été, et appliquer, un concile dont l’unité réside d’abord dans la méditation du mystère de l’Église. On retrouvait ainsi la grande intuition du Catéchisme du Concile de Trente dans le commentaire du Credo :
Pour comprendre immédiatement avec quel soin, avec quelle attention les pasteurs devront travailler à bien expliquer aux fidèles ce neuvième article du Symbole, deux considérations sont nécessaires et suffisantes. La première, c’est que, suivant la remarque de saint Augustin, les prophètes ont parlé plus clairement et plus longuement de l’Eglise que de Jésus-Christ, car ils prévoyaient qu’il y aurait beaucoup plus d’erreurs volontaires et involontaires sur ce point que sur le mystère de l’Incarnation. (...) La seconde considération, c’est que celui qui aura gravé profondément dans son cœur la foi à la vérité de l’Église, n’aura pas de peine à éviter le terrible danger de l’hérésie.
La phrase par laquelle le Saint-Père a introduit cette nouvelle série de catéchèses n’est pas anodine. Il s’agit d’une part du mystère de « la relation entre le Christ et l’Eglise » – le mystère de l’Eglise devant donc être contemplé dans la lumière du mystère du Christ, puisque l’Église est « Jésus-Christ, mais Jésus-Christ répandu et communiqué », selon Bossuet –, d’autre part de la fonction des Apôtres et du mandat qui leur a été confié – qui nous ramène cette fois-ci à la face visible du mystère.
Tout naturellement, Benoît XVI est amené à contempler le mystère de l’Église dans sa Tradition vivante, en lien avec la succession apostolique, pour en tirer la conclusion suivante (catéchèse du mercredi 26 avril) :
La Tradition est la communion des fidèles autour des pasteurs légitimes au cours de l’histoire, une communion que l’Esprit-Saint alimente en assurant la liaison entre l’expérience de la foi apostolique, vécue dans la communauté originelle des disciples, et l’expérience actuelle du Christ dans son Eglise. En d’autres termes, la Tradition est la continuité organique de l’Église, Temple de Dieu le Père, érigé sur le fondement des Apôtres et tenu ensemble par la pierre angulaire, le Christ, à travers l’action vivifiante de l’Esprit.
La Tradition est une communion, voici donc ce que nous enseigne Benoît XVI. Au moment où l’on envisage les possibilités d’un rapprochement de la Fraternité Saint-Pie X fondée par Mgr Lefebvre, ou par ailleurs, l’avenir ecclésial des fidèles attachés aux formes liturgiques antérieures à la dernière réforme, ces catéchèses prennent une vigueur singulière. La communion n’existe pas seulement dans le moment, ni dans l’espace. Elle inclut la vénérable lignée qui en est la racine, jusqu’à son fondement, Pierre (catéchèse du 17 mai 2006). C’est pourquoi elle est « la communion des fidèles autour des pasteurs légitimes au cours de l’histoire, une communion que l’Esprit Saint alimente en assurant la liaison entre l’expérience de la foi apostolique, vécue dans la communauté originelle des disciples, et l’expérience actuelle du Christ dans son Église. En d’autres termes, la Tradition est la continuité organique de l’Église. »
Une spiritualité qui voudrait absolument se détacher du passé n’aurait pas plus de sens qu’une foi qui ferait abstraction du Magistère présent. Car c’est ici que se noue la fidélité. Après une imposante liste de définitions de la Tradition, approchant ainsi le diamant du mystère de l’Eglise par autant de facettes, le Saint-Père peut conclure : « Cette chaîne du service se poursuit jusqu’à aujourd’hui, elle se poursuivra jusqu’à la fin du monde. En effet, le mandat conféré par Jésus aux Apôtres a été transmis par eux à leurs successeurs. (...) La distance des siècles est surmontée et le Ressuscité s’offre vivant et agissant pour nous, dans l’aujourd’hui de l’Eglise et du monde. Telle est notre grande joie. »
Le mot « Tradition » connaît aujourd’hui des fortunes diverses. En matière d’architecture, de gastronomie, de culture profane, il rallie tous les suffrages. Dans le domaine de l’Église, où l’on est sans doute plus pudibond, il évoque aussitôt la querelle entre les anciens et les modernes. Parfois il effraie ou révulse, parfois aussi il fascine au point d’en faire une entité à part, qu’on appelle alors « La Tradition », mais comme un mouvement qui aurait sa propre organisation et sa culture, ou même « L’Eglise de la Tradition », pour désigner ceux qui s’en réclament contre le Magistère.
Il ne peut exister, quoiqu’on en ait, de Tradition véritable sans lien visible et effectif avec le Magistère vivant, qui reste l’interprète autorisé et le garant de la dite Tradition, aujourd’hui le pape Benoît XVI et les évêques qui lui sont unis par la communion apostolique. Voici pourquoi le Motu proprio Ecclesia Dei (2 juillet 1988) évoquait (n. 4) « une notion incomplète et contradictoire de la Tradition ». Il n’existe pas plus de Magistère qui ne soit relié à sa Tête et son principe par une longue transmission qu’on appelle Tradition. Le même Motu proprio invitait tous les fidèles à « réfléchir sincèrement sur leur propre fidélité à la Tradition de l’Eglise, authentiquement interprétée par le Magistère ecclésiastique, ordinaire et extraordinaire. »
Ainsi, pas plus qu’on ne peut séparer la Tradition et le Magistère de l’Écriture Sainte (cf. Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum, n. 10), on ne peut isoler la Tradition et le Magistère de la communion effective avec l’Église visible qui en est l’espace vital, et vice-versa. C’est ce que vient de nous rappeler le pape Benoît XVI. Aucun de ces éléments
ne peut vivre séparé des autres. Voici le fondement de notre espérance et la source de notre action de grâces, puisque le temps n’a pas de prise sur elle.
Puissent ces catéchèses, sans nous distraire des incertitudes et des questions du moment, mais au contraire pour mieux les appréhender, nous faire entrer plus avant dans la contemplation du mystère de l’Eglise :
Allons donc à l’Église par des raisons éternelles et divines. Connaissons et aimons l’Église dans l’idée même en laquelle Dieu l’a voulue, Dieu la connaît, Dieu l’aime. Cette idée n’appartient qu’à Dieu ; elle n’est point une déduction de notre raison, ni un postulat de notre nature ; elle est surnaturelle. Et malgré que nous en puissions goûter la beauté et la richesse, nous ne la pénétrerons pas en son fond ; car elle enferme un mystère.
Et s’il est vrai, dans un sens général, que plus on a de lumière, plus on voit le mystère grandir, ce n’est pourtant point la constatation de nos limites qui nous conduira au mystère de l’Église, mais bien la lumière de Dieu ; et c’est pourquoi, inversement, plus nous nous attacherons à ce mystère, plus la lumière grandira. (J. Maritain)