Vous êtes ici :
Archives > juil-sept 2006
La Vérité
Cardinal Jorge A. Medina Estévez*
Accueillant avec gratitude l’invitation de monsieur le doyen, le professeur D. Fernando Saenger, je me permets de vous offrir ces quelques réflexions qui me semblent d’une permanente actualité, tant au niveau humain que dans une perspective chrétienne et catholique. Les idées que je vais développer dérivent avant tout de la doctrine catholique mais sont également liées fortement à mon expérience personnelle, aussi bien dans le cadre privé que dans l’exercice des diverses tâches que l’Église m’a confiées.
Je prends comme point de départ l’affirmation de Jésus : « La vérité vous rendra libres. » (Jn 8, 32) Le sens de cette courte phrase est double. D’une part est stigmatisée toute forme de fausseté, puisque le mensonge est asservissant et dévastateur. D’autre part, nous ne pouvons oublier que Jésus même est la Vérité comme Lui-même l’a affirmé, « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. » (Jn 14, 6) Il s’agit, alors, de la vérité morale qui est la garantie nécessaire pour la vie humaine et, encore plus profondément, de la vérité ontologique, de l’identité de chaque être qui doit nécessairement se refléter dans son agir.
Considérations métaphysiques
La Vérité est un attribut essentiel de l’être et la métaphysique aristotélico-thomiste la qualifie de « concept transcendantal », c’est-à-dire comme une qualité qui s’identifie à l’être : tout être en tant qu’être et dans la mesure où il l’est, est véritable. La Vérité, perçue par l’intelligence, est la perception correcte de la nature d’un être, de son authenticité, de ce qui le fait être ce qu’il est et être connu comme tel.
L’intelligence humaine, dotée de la capacité à connaître ce qui a une entité, s’adapte à la réalité de l’être, c’est-à-dire reçoit l’empreinte de ce qu’elle connaît et reste, pour ainsi dire, marquée par ce qui lui est donné de connaître. C’est le rôle de l’intelligence que d’explorer les vastes territoires de l’être et de découvrir son contenu, sa relation avec les autres et les impératifs qui s’imposent quand, pour une raison ou une autre, l’être intelligent doit assumer un choix libre en ce qui concerne son entourage et ce qu’il estime désirable. Ce n’est pas l’homme qui crée la vérité des choses : sa tâche est de pénétrer plus avant dans la nature de ce qui l’entoure, de s’extasier devant la bonté et la beauté de l’être, et d’établir la relation entre ce qui existe et son propre acquis de concepts et de valeurs.
Il y a sans doute des domaines dans lesquels l’homme peut et doit exercer une certaine « créativité » : il peut construire des systèmes, réaliser des structures physiques et même modifier le cours des réalités de la nature. Mais cette « créativité » n’est pas absolue parce que, pour être légitime, elle doit respecter le sens propre à chacun des êtres et doit soumettre ses réalisations aux impératifs de sa propre nature, aux exigences éthiques de l’homme qui sont une part incontournable de la « vérité essentielle » de chaque personne.
Reconnaître que tout ce qui existe a une nature et une « vérité », c’est accepter que le libre arbitre humain n’est pas illimité, que notre propre être ne s’explique pas par lui-même, non plus que les autres êtres ne s’expliquent pas par eux-mêmes, et que, en conséquence, notre véritable liberté ne peut pas s’exercer de telle façon qu’elle ne tienne pas compte de la vérité de notre être et de celle des autres.
Dans le domaine du droit, la vérité de l’être est la base de la reconnaissance de l’existence du « droit naturel », antérieur et supérieur aux expressions du droit positif, lesquelles, par nécessité intrinsèque, ne peuvent contredire les postulats du droit naturel sous peine d’être dépourvues de validité. Les contredire constituerait alors une atteinte à la vérité et une incursion illégitime dans ce qui n’est déjà plus l’expression de la vérité, mais de l’erreur, de la déformation et même de la violence faite à l’être.
Il convient ici de préciser que le juste concept de liberté ne consiste pas à affirmer sa capacité à réaliser ce que l’on veut mais à exercer les choix appropriés dans la perspective de la réalisation d’une finalité correcte et en accord avec la nature humaine, essentiellement vouée à la vérité et au bien. Choisir quelque chose qui n’est pas correct, parce que non cohérent avec la vérité intrinsèque de l’être, n’est pas proprement un exercice de la liberté mais une défaillance d’un tel exercice, quelque chose qui violente la vérité de l’être humain qui doit se diriger vers le bien. Le bien ne s’obtient jamais en contredisant sa nature profonde.
L’amour sincère pour la vérité n’est pas seulement une attitude morale, mais est aussi une cohérence avec l’être, la réalité. Si sainte Thérèse d’Avila a dit que « l’humilité est la vérité », ce qu’elle a voulu exprimer était que l’homme humble est celui qui accepte avec plaisir la vérité de chaque être et sait se situer face aux réalités et aux événements, en respectant chacun, dans le bon sens du mot.
La vérité est libératrice car elle préserve celui qui la possède de l’envie trompeuse de se surestimer ou, au contraire, de sous-estimer la réalité elle-même. La recherche de la vérité est un exercice qui conduit à la sagesse, c’est-à-dire au jugement exact et juste sur les objets, événements et valeurs. Par conséquent, la vérité est le fondement de la justice, puisque « donner à chacun ce qui est sien », selon l’expression célèbre d’Ulpien, suppose de connaître ce qu’est chacun, ce que sa nature exige et donc ce qui lui est dû, non comme un acte de libéralité gratuit mais comme la reconnaissance efficiente de ce qui lui correspond. Reconnaître ce qui est dû à autrui n’est pas un abaissement de soi-même puisque nul ne peut considérer comme étant à lui-même ce qui, en justice et en vérité, revient à un autre. C’est pour cela que la vérité et la justice sont indissociablement liées, à tel point que l’une ne peut subsister sans l’autre et qu’on peut bien affirmer que chacune fait partie intégrante de l’autre.
Le culte de la vérité est une condition indispensable à la vie sociale car il permet la confiance réciproque et ôte toute envie de vaincre l’autre, même par des moyens illégitimes puisque pour chacun, ce qui est véritablement important est de se laisser vaincre par la vérité.
Naturellement, chaque réalité peut être considérée de divers points de vue, qui ne sont pas nécessairement contradictoires, mais souvent complémentaires. Une approche fidèle de la vérité inclut l’intérêt de se placer dans les différentes perspectives qui, additionnées de manière conceptuelle, permettent d’apprécier l’ensemble de la réalité dont on tente d’appréhender la vérité. Se limiter à un seul angle de perception expose au risque d’avoir une vision partielle, et même incomplète et déformée, de la réalité. D’où l’importance d’un dialogue sapiential qui permet l’échange de points de vue dans le but de compléter sa propre perception, de la corriger, voire même de découvrir qu’elle peut être, bien involontairement, erronée. Avec ce qui précède, on ne veut pas affirmer que la vérité est inaccessible ou à tel point relative qu’il serait impossible d’obtenir des concepts de valeur infaillible. Le fait de se situer en diverses perspectives et de reconnaître sa complémentarité est précisément le chemin pour que la connaissance puisse être plus solide et moins conditionnée par des idées unilatérales ou incomplètes. C’est le fondement prudentiel des collèges et des conseils qui complètent et conditionnent l’exercice décisionnel des autorités personnelles.
Dans la recherche de la vérité, il n’est pas réaliste d’imaginer que nous puissions « partir de zéro » mais il faut accepter, avec joie et gratitude, tout le patrimoine que nous avons reçu de ceux qui nous ont précédé. Bien sur, le legs de connaissances qui nous a été transmis peut et doit recevoir des compléments et des corrections, mais il serait insensé de rejeter a priori toutes les acquisitions conceptuelles des générations précédentes. Même, il n’est pas rare que ce qui pourrait nous paraître dépassé contienne des éléments valables, bien qu’inclus dans un mouvement de pensée qui pourrait paraître obsolète. Le regard vers les acquisitions du passé ne peut être dépourvu de sens critique, mais il faut éviter l’orgueil intellectuel qui s’exprime dans un rejet sans discernement. La véritable sagesse est connaturellement humble et réceptive par cela même qu’elle sait dépendre d’une réalité qu’elle n’a pas créée mais à laquelle elle doit s’adapter. La tentation de rejeter ou de se passer de ce que nos aînés acquirent ou comprirent constitue une attitude très nocive qui dénote l’autosuffisance et qui, par là même, fait courir le grave risque de se tromper. Les œuvres de tout type qu’on appelle habituellement « classiques » correspondent, en général, à des réalisations ou des perceptions qui conservent un fond valable en permanence. En effet, leurs auteurs gardèrent un contact permanent avec tout ce qui, au fil de multiples variations, conserve à travers les temps et les évènements, une qualité objectivement valable au moins dans ses éléments principaux.
De nos jours, l’amour de la vérité est guetté par un ennemi redoutable qui est le relativisme. (...)
Pour découvrir la suite de cet article, abonnez-vous !
* Conférence de S.E. le Cardinal Jorge A. Medina Estévez, Préfet émérite de la Congrégation du Culte divin, à l’Université catholique de la très Sainte Conception, dans la ville de Concepción (Chili), le 21 avril 2006, à l’occasion de la célébration du 30e anniversaire de la Faculté de Droit de cette Université.