Le sacrement de l’amour
Bruno le Pivain
Dans L’esprit de la liturgie, le Cardinal Ratzinger s'expliquait ainsi de la reprise du titre du fameux ouvrage de Romano Guardini : « Si ce livre pouvait donner naissance à un nouveau ‘Mouvement liturgique’, ou aider à retrouver une manière digne de célébrer la liturgie, tant dans sa forme extérieure que dans les dispositions intérieures qu’elle appelle, l’intention qui a inspiré ce travail serait pleinement réalisée. » (p. 10). Ce qui signifie que le Mouvement liturgique n’est pas seulement, voire d’abord, affaire de gestes extérieurs, ici liturgiques, mais aussi d’attitudes intérieures, donc morales. L’un et l’autre, non pas l’un ou l’autre.
À ce sujet, Pie XII précisait que « l’élément essentiel du culte doit être l’intérieur, car il est nécessaire de vivre toujours dans le Christ, de lui être tout entier dévoué, pour rendre en lui, avec lui et par lui, gloire au Père des deux. La sainte liturgie requiert que ces deux éléments soient intimement unis, et elle ne se lasse jamais de le répéter chaque fois qu’elle prescrit un acte extérieur de culte. [...] C’est donc avoir une notion tout à fait inexacte de la sainte liturgie que de la regarder comme une partie purement extérieure et sensible du culte divin, ou comme une cérémonie décorative ; ce n’est pas une moindre erreur de la considérer simplement comme l’ensemble des lois et des préceptes par lesquels la hiérarchie ecclésiastique ordonne l’exécution régulière des rites sacrés. »
Ainsi de ce sacrement qui est source et sommet de la vie et de la mission de l’Église, « sacrement de l’amour. » C’est un sacrement ; ce n’est donc pas seulement une fête, un rassemblement, l’expression de la vie d’une communauté locale, mais « l’exercice de la fonction sacerdotale de Jésus-Christ », au cours d’une célébration « tissée de signes et de symboles ». Et c’est le sacrement de l’amour, sans lequel il n’a plus aucun sens, deviendrait même mensonger, profanateur au sens exact du terme. Pour un chrétien, le sens du sacré, c’est le sens de l’amour, qui culmine dans la participation aussi exacte que possible – donc intérieure et extérieure – à l’offrande totale de la vie du Verbe incarné rendue présente sacramentellement sur l’autel, pour ses frères les hommes. « Il n’y a pas de plus grand amour... »
En ce sens, saint Thomas, le Docteur eucharistique, remarque que « l’eucharistie est appelée sacrement de la charité, laquelle est le lien de la perfection selon l’épître aux Colossiens (Col 3, 14) ». C’est le passage que Benoît XVI a choisi comme titre de son exhortation apostolique.
Bien naturellement, le texte comporte une première partie qui met en perspective les grandes lignes de la belle doctrine sur l’Eucharistie, en lien avec la Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, l’Église qui la continue, les sacrements que celle-ci donne aux hommes et dont l’Eucharistie est le sommet. Une première partie qui peut d’ailleurs servir d’appui à l’oraison.
La deuxième partie traite de la célébration de l’eucharistie, de la liturgie. Elle reprend un certain nombre de règles, en expose les fondements, le sens, la symbolique, l’importance. La troisième partie rappelle que l’eucharistie est un « mystère à vivre », non seulement à célébrer, qui détermine un certain nombre d’attitudes intérieures, de manières d’être en société, qui suppose une conversion morale, spécialement à mieux et plus aimer.
Cette exhortation n’est donc pas seulement un florilège fort nécessaire de rappels liturgiques. Elle n’est pas seulement un appel pressant à l’amour véritable, au service de nos frères, de mille manières. Elle est l’un et l’autre. Elle ne peut être l’un sans l’autre, puisqu’elle est catholique. Pas plus que la Croix n’a de sens en-dehors de l’infini de l’Amour du Fils, qu’elle prouve cependant – oh combien ! – et rend manifeste.
C’est ainsi que « la liturgie est la joie de Dieu », selon le beau mot d’Alcuin, puisqu’elle nous fait vivre en ressuscités, en habitants du ciel.