L’Église, communion missionnaire
Bruno le Pivain
« Nier le clivage intégriste/progressiste ne relève pas d’un point de vue central supérieur, mais d’une propagande favorable au conservatisme. Cette tendance existe en tout domaine. » Cette position de Mgr Rouet, émise à propos du courant théologique Radical Orthodoxy,1 et avec qui notre Frère Olivier-Thomas Venard entre fraternellement en débat, intéresse la revue Kephas.
On peut lire en effet dans la charte qui régit notre démarche depuis l’origine : « Les "tendances" ecclésiales reproduisent trop souvent un schéma dialectique, comme si l’Église était une société purement humaine, et non l’Église du Verbe incarné, Corps mystique organisé. »
La logique oblige à conclure que les deux propositions donnent toute apparence de contrariété, sinon de contradiction. Selon l’antique formule qui nous est chère, « In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas », pouvons-nous prendre la liberté, puisque nous sommes dans le domaine de l’opinion, d’afficher ici un dissentiment franc et massif ?
... À une nuance près. D’une certaine manière, il est vrai que la négation du « clivage intégriste/progressiste ne relève pas d’un point de vue central supérieur », lequel point de vue serait compris comme une sorte de tactique pour pousser quelques bataillons de conservateurs revêtus à la hâte de peaux de moutons. La visée est autre, en effet ; il s’agit plutôt de donner toute sa place à la dimension sacramentelle et théologale de l’Église, à sa réalité, finalement, ancienne ou nouvelle, « sub specie aeternitatis », dans la lumière de l’éternité.
L’Esprit habite dans l’Église et dans le cœur des fidèles comme dans un temple. (...) Cette Église qu’il introduit dans la vérité tout entière et à laquelle il assure l’unité dans la communion et le service, il l’équipe et la dirige grâce à la diversité des dons hiérarchiques et charismatiques. (...) Ainsi l’Église universelle apparaît comme un « peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit-Saint. »
... Le Père, le Fils, l’Esprit-Saint ne sont ni intégristes, ni progressistes, non plus que l’unité de cette Église qui se nourrit de la leur. On aura reconnu un extrait des premières lignes du Concile Vatican II, en sa Constitution dogmatique sur l’Église Lumen gentium, dans son premier chapitre significativement intitulé « Le mystère de l’Église » (n. 4). « Qu’ils soient un comme toi et moi sommes un. » C’est un point de vue évangélique.
Nier l’existence de ce clivage « intégriste/progressiste », n’est-ce pas cependant faire fi de la réalité et ignorer superbement les querelles des dernières décennies ? Sans doute pas... Leurs stigmates n’ont pas tout à fait disparu. Ces querelles sont même encore bien trop présentes, au point d’enfermer les esprits les plus généreux dans des schémas étriqués, de brider les intelligences qui n’osent pas s’extraire du religieusement correct du milieu dans lequel elles sont immergées, d’épuiser les forces vives de la mission dans des soupçons et des peurs fidèlement entretenus. Ce schéma dépassé, délétère, est bien l’expression la plus nette du conservatisme catholique du début du XXIe siècle. C’est ici, sans doute, que l’on prendra ses distances avec la conclusion de l’évêque de Poitiers.
« Repartir du Christ », insistait Jean-Paul II au lendemain du Grand Jubilé de l’an 2000. Dans l’exhortation apostolique Christifideles laici, c’est en commentant le texte de Vatican II cité plus haut qu’il décrivait l’Église comme étant essentiellement un mystère de communion missionnaire.
Oui, à cause de l’urgence de la mission, à cause, plus simplement, de la nature même de l’Église, il est temps de laisser ce clivage obsolète aux oubliettes, non pour une raison simplement stratégique – et en ceci on rejoindra parfaitement l’avertissement de Mgr Rouet – mais parce que cette diversité des tendances ne peut jamais se comprendre à partir des critères sociologiques mondains. C’est l’unité sacramentelle de l’Église qui est ici la mesure, y compris dans cette France qui peine à se libérer de ses vieux démons dialectiques.
L’objet de ces lignes n’était pas d’afficher une « différence » de circonstance, laquelle n’entame pas la communion. Mais certains cherchent parfois la « ligne éditoriale » d’une revue. La voici.
La mission postule la communion, la vérité s’approche en distinguant pour unir, non en dialectisant.
- Cf. p. 9, note 1, et l’introduction du fr. Escande.
