Le fondamentalisme protestant
Sources et origines
Mgr Francis Frost *
Dans un ouvrage publié en 1980, intitulé Fundamentalism and American Culture,1 George M. Marsden, aujourd’hui professeur émérite de l’université Notre-Dame aux États-Unis, a essayé de situer le fondamentalisme religieux comme phénomène historico-culturel par rapport à l’ensemble des composantes de la culture américaine, y compris ses composantes religieuses, en particulier la pluriconfessionna-lité du protestantisme, plus marquée aux États-Unis que dans les sphères socioculturelles d’autres pays à majorité protestante. Le sous-titre de l’ouvrage, The Shaping of Twentieth Century Evangelicalism (1875–1925), souligne aussi que c’est principalement dans les rangs de l’évangélicalisme2 transconfessionnel, prédominant dans le protestantisme américain pendant la première moitié du XIXe siècle, que ce qu’il convient d’appeler le « fondamentalisme » a pris naissance. C’est à partir de là qu’il a pu exercer une influence considérable sur tout le protestantisme américain.
Cette influence s’étend aujourd’hui bien au-delà des frontières des États-Unis par la diffusion à travers le monde de groupements, soit évangélicalistes, soit pentecôtistes, qui veulent se démarquer nettement des Églises protestantes appartenant à ce que nous appellerions les voies classiques du protestantisme, en adhérant à une orthodoxie protestante plus stricte.
Cette approche historico-culturelle permet à George Marsden de montrer comment le fondamentalisme du XXe siècle était comme en gestation dans certains courants de pensée du protestantisme américain qui ont fait leur apparition surtout au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. Bien que l’ensemble de l’analyse historico-culturelle de ce phénomène dépasse le cadre du présent exposé, il est cependant nécessaire de tenir compte de ces courants de pensée, qu’il présente dans les deuxième et troisième parties de son ouvrage, intitulées The Shaping of a Coalition et Holiness.3
Il ne montre en revanche pas comment, à travers ces courants de pensée qui constituent la matrice du fondamentalisme du XXe siècle, nous pouvons constater l’influence décisive des orientations du protestantisme classique. En effet, ceux-ci restreignent la portée de ce qu’il y avait de positif dans les principes fondateurs de la Réforme. Pour une juste compréhension juste du fondamentalisme, il faut garder comme point de vue ou point de départ la plénitude de vérité du catholicisme. C’est en effet à partir de cette plénitude qu’on peut situer correctement ce qui n’est que partiel, mais non pas l’inverse.
D’où le plan que nous allons suivre. Nous rappellerons, d’abord, quelques points essentiels des principes fondateurs de la Réforme. Ensuite, nous tenterons une présentation des trois courants de pensée qui ont constitué le lieu de gestation du fondamentalisme. Cela nous permettra en troisième lieu de mettre en évidence la signification des initiatives lancées par des personnalités marquantes de différentes confessions pour développer un courant de pensée « fondamentaliste » au sein de l’évangélicalisme. Nous évoquerons ensuite brièvement comment ce mouvement fondamentaliste atteint l’apogée de son influence après la Première Guerre mondiale. Nous terminerons en mentionnant, brièvement aussi, le nouveau fondamentalisme qui a pris son essor à partir des années quatre-vingt, connu aujourd’hui encore comme le fondamentalisme proprement évangélicaliste.
Les carences philosophico-théologiques du protestantisme américain
La première de ces carences est l’absence de métaphysique, qui entraîne la méconnaissance totale de la capacité de l’intelligence d’atteindre des réalités spirituelles et des principes suprasensibles. Ainsi le fondement de la Révélation, à la fois comme réalité communiquée et comme discours sur cette réalité, connaissable par l’intelligence en vertu du principe de l’analogie, devient-il inaccessible.
La deuxième carence grave est la mise à l’écart de l’interprétation de l’Écriture selon les quatre sens, par l’attachement au seul sens « littéral ».
Le rejet du sens spirituel de l’Écriture, tel qu’un Origène, par exemple, l’a compris, conduit à ignorer que le Christ, uni à son Épouse l’Église, accomplit et dépasse l’économie de l’Ancien Testament, tout en portant les signes réalisés dans l’histoire d’Israël à un niveau d’accomplissement proprement sacramentel. Il y a donc, dans le protestantisme américain, une méconnaissance de la véritable relation entre les deux Testaments, une incompréhension de la situation réelle de l’histoire dans l’économie du salut, comme dans celle de la création. L’Esprit de Dieu est également à l’œuvre au cœur de la lente évolution historico-culturelle de l’humanité et du monde qui lui est confié. Le protestantisme américain préfère insister sur des interventions verticales de Dieu dans les affaires humaines, en totale rupture avec cette historicité : effusions ponctuelles du Saint-Esprit, fin brutale du monde avec des prédictions à répétition sur la date de cette fin, etc.
On peut aussi constater l’absence, par suite des carences précédentes, d’une juste notion de la relation entre le naturel et le surnaturel, ce dernier étant ramené à une sorte de phénomène empiriquement constatable, s’imposant arbitrairement au naturel ; une conception dualiste de la relation entre la grâce et la nature corrompue de l’homme, excluant toute possibilité d’une véritable collaboration humaine à l’action de la grâce en nous.
Mais le bon sens anglo-saxon introduisait, la plupart du temps, une atténuation de la conception calviniste de la prédestination et de sa conséquence : l’élection prédéterminée des élus. Sur le plan pratique de la pastorale concrète, cela conduisait à l’acceptation d’une part de responsabilité de l’homme dans la collaboration avec la grâce salutaire. Ce fut le cas surtout dans l’arminianisme4 biblique du méthodisme, par exemple. Mais même le méthodisme n’est pas parvenu à une conception totalement satisfaisante du progrès spirituel. Il y a chez lui une tendance, qui trouve son origine dans les hésitations à ce sujet de John Wesley, de substituer à un progrès continu des moments privilégiés de conversion et de sanctification, en discontinuité psychologique les uns avec les autres.
Passons maintenant aux mouvements où le fondamentalisme fut en quelque sorte en gestation. (...)
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* Ancien membre du Conseil Pontifical pour l’Unité des chrétiens, du Conseil œcuménique des Églises, professeur de théologie à Lille pendant 20 ans, puis au Séminaire d’Ars depuis 1996.
- Oxford University Press, USA, 1982.
- Nous employons les néologismes « évangélicalisme » et « évangélicaliste » pour rendre l’anglais evangelicalism et evangelical. Ces termes désignent une spiritualité biblique propre au monde anglo-saxon dans lequel le mot evangelism (littéralement ‘évangélisme’) correspond plus exactement au mot français ‘évangélisation’. Cf. par exemple Dictionnaire de Spiritualité et Catholicisme.
- « La formation d’une coalition » et « Sainteté ».
- Doctrine qui tire son nom de Jacobus Arminius (Jacob Hermans — 1560–1609), calviniste originaire des Pays-Bas, qui protesta contre l’exclusion de la liberté dans le système prédestinationniste de Calvin.
